Illustration : Lucile Lissandre.

À la table des femmes ministres

Elisabeth Guigou, Ségolène Royal, Martine Aubry : quand les femmes du gouvernement se retrouvaient autour d'un repas pour se serrer les coudes et refaire le monde.

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09 Novembre 2017, 2:15pm

Illustration : Lucile Lissandre.

En dévoilant la liste de son premier gouvernement en 1995, Alain Juppé espère frapper un grand coup. Douze femmes accèdent aux plus hautes fonctions ministérielles. Une première. Mais pour celles que la presse surnomme les « Juppettes », l’expérience tourne court : seules quatre d’entre elles survivent au remaniement quelques mois plus tard. Évincées du jour au lendemain, les « Juppettes » deviennent symboles du sexisme en politique.

Au sein du milieu, l’épisode indigne. Celles qui ont échappé au couperet ressentent particulièrement le besoin de s’unir. En 1997, en pleine cohabitation, Martine Aubry, alors ministre de l’Emploi sous le gouvernement Jospin, et Elisabeth Guigou, garde des Sceaux, décident donc de créer les déjeuners de femmes ministres. Le principe est simple : celles-ci se donnent rendez-vous dans leurs ministères respectifs une fois par semaine, à l’heure méridienne. « On voulait montrer qu’on serait toutes solidaires en cas d’attaques sexistes, justifie aujourd’hui Elisabeth Guigou. Après l’épisode des ‘juppettes’, qui nous a toutes marqué, on avait fait savoir qu’on quitterait l’hémicycle à la moindre remarque ».

« Chez Elisabeth Guigou, au dessert, il y avait des agrumes ». Illustration : Lucile Lissandre.

« On se battait pour qu’on ne commente plus notre coiffure à chaque accroche d’article », ajoute Marylise Lebranchu, qui a mis plusieurs fois les pieds sous la table en tant que garde des Sceaux en 2000, puis ministre de la Décentralisation en 2012. « Lorsqu’il y a eu le coup de la robe de Duflot (Cécile Duflot, alors ministre du Logement, avait été sifflée parce qu’elle portait une robe dans l’hémicycle en 2012, N.D.L.R), on faisait très attention à nos tenues. On restait très solidaires. »

Symboles de résistance, ces repas sont aussi l’occasion pour les ministres de relâcher la pression. Et de descendre du piédestal inhérent à leur fonction, pour mieux se parler de femme à femme. « C’était notre pause de la semaine », se souvient Marylise Lebranchu. « On se moquait un peu des mecs. L’ambiance était joyeuse. Et pour cause : c’était le seul déjeuner de la semaine qu’on n'avait pas besoin de préparer. » Elisabeth Guigou abonde : « On riait beaucoup. On se faisait des cadeaux, aussi : aux anniversaires, ou lorsque l’une d’entre nous faisait passer un texte important à l’Assemblée. C’était un moment de détente dans une vie de tensions. »

Les ministres se découvrent des parcours, des obstacles, des joies et des peines semblables. « L’idée, c’était de mieux connaître le passé, le statut familial de chacune et les problèmes dus au fait d’avoir des enfants, résume Marylise Lebranchu. J’ai toujours en mémoire la petite phrase de (Laurent, N.D.L.R) Fabius lorsque Ségolène Royal s’est présentée à l’élection présidentielle : "Mais qui va garder les enfants ?”. On vivait avec ce type de clichés. »

Une représentation de Martine Aubry à un repas chez Elisabeth Guigou. Illustration : Lucile Lissandre.

Côté menu, chaque ministre pouvait compter sur le cuisinier du ministère. Certaines osaient parfois mitonner leurs spécialités respectives, avec plus ou moins de succès. « Le seul repas dont je me souvienne, c’était chez Elisabeth Guigou. Au dessert, il y avait des agrumes, et Martine et moi n’avions rien mangé… », se gausse Lebranchu, un peu honteuse. L’accusée se défend avec le sourire : « Je suis née au Maroc, j’essayais donc de faire des choses un peu originales. En tout cas, on faisait attention à notre ligne. Les repas étaient presque diététiques. »

Malgré l’apparente légèreté des conversations, les sujets politiques n’étaient jamais loin. À table, les femmes ministres, pourtant issues de bords politiques différents, se trouvent parfois des positions communes. « On se découvrait un vote de femmes, se rappelle Lebranchu. Par exemple, on avait beaucoup discuté de l’APAH (Allocation en faveur des Personnes Âgées Handicapées instaurée en 2002, ndlr). On tombait souvent d’accord sur les affaires de justice sociale et familiale. »

Si la première génération de ministres à l’origine du concept évoquait le sexisme entre deux coups de fourchette, elle est à distinguer d’une deuxième génération, aux repas moins engagés sur la question. Au cours de ces dîners – et non plus déjeuners – relancés par Ségolène Royal en 2014, les conversations portaient davantage sur le quotidien des ministres – et, nouveauté, des secrétaires d’état. Le fait que le gouvernement soit devenu paritaire n’y est pas innocent. « C’était moins indispensable que du temps ou les femmes étaient minoritaires, explique George-Pau Langevin, convive de ces dîners en tant que ministre des Outre-mer entre 2014 et 2016. Avec la parité, on éprouvait moins le besoin de se serrer les coudes. »

La formule a été relancée sous forme de dîners – et non plus de déjeuners – par Ségolène Royal en 2014. Illustration : Lucile Lissandre.

Un soir, la ministre invite Ségolène Royal, Christiane Taubira, Najat Vallaud-Belkacem, Carole Delga et Axelle Lemaire à dîner. Son souvenir est confus, mais elle se souvient d’échanges sur les appartements de fonction : elle n’en voyait pas l’utilité (« Mon mari ne va pas rester toute la journée là-dedans ! »), tandis que Royal mettait un point d’honneur à les utiliser, et qu’Axelle Lemaire rappelait qu’elle logeait dans un studio.

« Ça changeait des repas formels et protocolaires, où l’on était assis par ordre alphabétique, se réjouit encore George-Pau Langevin. Et c’était une bonne initiative pour celles qui n’avaient pas leurs familles à Paris et se retrouvaient seules le soir. »

Depuis le dernier dîner, organisé par Najat Vallaud-Belkacem l’année dernière, les invitations se sont espacées. Jusqu’à tomber en désuétude, puis finalement disparaître, remplacées par des repas de « jeunes » ministres aujourd’hui.

Au grand dam de George Pau-Langevin. « Quand on a un poste d’autorité, on a personne à qui raconter ses petits soucis. Ni ses amis, qui ne sont pas concernés, ni ses électeurs ou collaborateurs, auprès de qui on ne va pas se plaindre de nos problèmes d’appartements de fonction… Au moins, lors de ces dîners, on se comprenait. »


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