Interview

10 questions que vous avez toujours voulu poser à un juge

« Au début de ma carrière, j’ai libéré un homme de prison – deux semaines plus tard, il a tué quelqu’un. Je me suis assis dans mon bureau et j’ai pleuré comme un bébé. »

Cet article a été initialement publié sur VICE Allemagne.

« Vous êtes en retard », m'annonce le juge Andreas Müller en m'accueillant chez lui à Glienicke, une ville située au nord de Berlin. « Si vous étiez arrivé à l'heure, j'aurais préparé le petit-déjeuner, sale morveux. » Müller est convaincu que les actions ont des conséquences – ce qui n'est pas surprenant de la part d'un homme qui fut un jour décrit par le journal allemand Bild comme « Le juge le plus sévère d'Allemagne face à la délinquance juvénile ».

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« J'ai travaillé dur pour décrocher ce titre », me déclare avec un grand sourire l'homme de 56 ans, tandis que nous nous asseyons à la table de sa cuisine. « Si les garçons de la région craignent de m'affronter, c'est que j'ai accompli ma mission », ajoute-t-il. Müller est juge du tribunal de la commune de Bernau bei Berlin depuis 20 ans – une région qui abrite une large communauté de néonazis. Müller est connu pour les punitions sévères qu'il accorde à ses derniers, ainsi que pour ses peines pour le moins atypiques – comme forcer les néonazis à visiter des mosquées ou manger des kebabs avec la jeunesse turque. « J'étais le juge le plus détesté au sein de l'extrême droite, déclare-t-il. J'en suis encore fier à ce jour. »

Le juge Andreas Müller chez lui à Glienicke

Il m'explique qu'il lutte moins activement contre l'extrême droite ces jours-ci, car une nouvelle cause est chère à son cœur – la légalisation du cannabis. En 2015, il a publié son second ouvrage, Kiffen und Kriminalität [Weed et criminalité]. Selon lui, pour que les autorités puissent protéger les jeunes au lieu de les persécuter, le cannabis doit être légalisé.

J'ai interrogé le juge au sujet des jugements qu'il regrettait le plus au fil des années et des pires preuves qu'il ait dû analyser lors d'une affaire.

VICE : Avez-vous déjà fait des insomnies à la veille d'un jugement définitif ?
Andreas Müller : Bien sûr, avant de prendre des décisions, je reste éveillé toute la nuit. Je m'assois dans ma cuisine et je réfléchis au verdict que je vais prononcer le lendemain. Dois-je laisser le prévenu partir, ou l'envoyer en prison ? Un néonazi de 18 ans devrait-il être mis derrière les barreaux afin que tout le monde sache qu'il est intolérable de lancer des bombes à essence sur les demandeurs d'asile ?

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Ce serait préférable pour la communauté, certes, mais il pourrait perdre son emploi ou être qualifié de criminel à vie – même s'il n'a fait que suivre troupeau. Ce genre de décision me trouble toujours, même après 25 ans d'exercice. Mes décisions peuvent avoir un effet durable sur la vie de ces personnes.

Avez-vous souvent prononcé de mauvais verdicts ?
Je suis sûr qu'il y en a eu des mauvais – en revanche, je ne sais pas dans quelles affaires.
Une fois, j'ai condamné un homme que je soupçonnais fortement d'être un violeur à la prison en détention provisoire pendant neuf mois. Il a finalement été libéré après un examen complet des preuves. Pour l'homme en question, il a été horrible d'être injustement emprisonné, mais les juges sont des humains comme les autres. Les législateurs le savent aussi, c'est pourquoi il existe des lois accordant une indemnisation aux personnes ayant souffert d'une erreur de notre part.

Avez-vous déjà détesté les criminels qui se présentaient devant vous ?
Non, c'est quelque chose que je ne peux pas me permettre. Bien sûr, avoir des sentiments est ce qui nous rend humains – sans nos émotions, nous pourrions tout aussi bien être remplacés par des machines. Quelqu'un pourrait se contenter d'entrer les détails de l'affaire dans une machine, la faire cracher un « coupable » ou « non coupable », puis déterminer la peine. Certains cas me mettent hors de moi – en particulier lorsqu'il s'agit d'un enfant victime d'abus sexuels, d'une victime traumatisée à vie, et que l'auteur du crime n'éprouve aucune empathie. Mes sentiments personnels ne modifient toutefois jamais le verdict.

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Quel cas vous a-t-il le plus affecté ?
Beaucoup de cas restent ancrés en moi, en particulier ceux dont les victimes souffrent encore aujourd'hui. Mais le sort des personnes que j'ai condamnées me hante aussi parfois. Au début de ma carrière, j'ai libéré un homme de prison – deux semaines plus tard, il a tué quelqu'un. Je me suis assis dans mon bureau et j'ai pleuré comme un bébé. Mais c'est un des risques du métier. Aucun juge ne peut percer parfaitement la carapace d'un criminel, nous pouvons seulement voir ce qu'il nous montre. Je suis sûr que c'est la même chose pour un médecin – quand un de ses premiers patients meurt, il pleure sans doute aussi. Mais au bout d'un certain temps, on comprend que cela fait partie du job.

Quelle est la pire preuve que vous avez été contraint de regarder ?
Au cours d'un procès, j'ai dû regarder la sex tape d'un couple marié. Le plus terrible dans cette histoire est que les parents ont forcé leur fille, que le père violait, à les filmer. La jeune fille s'est ensuite suicidée.

Parce que je traite des cas impliquant de jeunes personnes, je dois regarder des preuves durant des procès de pornographie juvénile. Je déteste ça. Et quand il s'agit d'un meurtre, je ne peux pas ignorer le rapport du coroner.


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Sommes-nous tous égaux devant la loi ?
Non, je ne pense pas. Surtout en droit pénal – le petit homme pend, le grand homme marche libre. Un sans-abri qui vole une dizaine de bouteilles de vin bon marché – dont le total doit avoisiner les 5 euros – est enfermé, il en va de même pour les personnes qui prennent le train sans billet. Nous punissons des mères qui, en raison de leur petit budget, doivent choisir entre acheter un billet de train ou une glace pour leur enfant. D'autre part, il y a des fraudeurs fiscaux qui coûtent au public des millions et qui s'en sortent trop facilement, à mon avis. Un homme pauvre peut se retrouver en prison pour un crime de 50 € parce qu'il ne peut pas se permettre de prendre un avocat. C'est pourquoi je suis mécontent de notre système juridique.

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Existe-t-il une catégorie de criminels que vous considérez plus favorablement ?
Je suis plus sympa envers les gens qui sont confrontés à des décisions difficiles du point de vue moral. Une fois, un homme a braqué une banque avec un faux pistolet et a exigé 165 €. Je lui ai demandé pourquoi il avait fait ça et il m'a répondu qu'il avait promis une Playstation à son fils – c'était deux semaines avant Noël. Bien sûr, ça m'a touché. En même temps, je ne pouvais pas ignorer l'employé de banque mort de peur à cet instant. Je lui ai accordé une probation.

Dans une autre affaire, une mère a emmené sa fille anorexique aux Pays-Bas pour qu'elle fume de la weed – elle espérait qu'elle mange plein de chocolat par la suite. Elle avait commis un crime aux termes du droit allemand, mais à l'époque, j'éprouvais plus de sympathie envers la mère que la loi.

Vos croyances politiques influencent-elles vos verdicts ?
Non, en revanche, mes croyances morales jouent un rôle. Si, comme moi, vous défendez la légalisation du cannabis, vous pouvez utiliser la loi pour protéger les consommateurs de cannabis. Si vous avez vous-même été victime de violences, vous aurez tendance à être plus sévère face aux violents criminels. Si vous vous êtes fait voler trois fois votre vélo en l'espace de six semaines, vous aurez tendance à être plus sévère face au prochain voleur de vélos. Toutefois, mes opinions politiques ne jouent aucun rôle. Je traite les émeutiers anticapitalistes de la même façon que les émeutiers d'extrême droite.

Arrive-t-il parfois des choses amusantes au tribunal ?
Oui, je rigole beaucoup. Mais cela n'arrive pas sur des questions sérieuses, comme quand il y a des enfants impliqués, ou qu'il existe une possibilité de longue peine de prison.

L'incident le plus drôle dont je me souviens, c'est quand j'ai décidé d'interdire les bottes de combat dans ma salle d'audience. J'ai eu un membre du NPD (le parti néonazi allemand) en témoin et je lui ai dit que les bottes de combat symbolisaient l'extrême droite, la violence et la xénophobie. Je lui ai donné une heure pour se changer. Il est revenu en chaussettes. Je suis resté calme jusqu'à ce que je sois de retour dans mon bureau, puis je me suis marré comme un fou.

Que portez-vous sous votre robe ?
Que voulez-vous entendre, que je porte des bas et des jarretelles ? Je porte un jean. En général, vous pouvez porter ce que vous voulez sous la robe. Si j'avais un fétiche particulier, je pourrais porter ça. Je connais une avocate qui porte délibérément des jarretelles au tribunal. C'est une façon comme une autre de défendre vos clients.