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Culture

Ce que j'ai appris en traînant avec des cadavres aux quatre coins du monde

Des momies indonésiennes aux cadavres brûlés dans des taureaux en carton à Bali, toutes les cultures ne sont pas égales dans leur relation au trépas.

par Justin Caffier
24 Juillet 2017, 5:00am

Bien que nous soyons tous condamnés à mourir un jour ou l'autre, l'Occident semble être l'une des zones géographiques les plus mal à l'aise face à ce fait tout simple. C'est du moins l'avis de Caitlin Doughty, une croque-mort qui a passé sa carrière à œuvrer pour que nous, Occidentaux apeurés, nous nous réconciliions avec la mort.

À la tête d'une entreprise de pompes funèbres à Los Angeles, Caitlin met à mal les mythes entourant les cadavres et donne de précieux conseils aux gens endeuillés – les incitant à ne pas céder aux pressions d'une industrie qui gagne des millions en proposant des services pas forcément utiles, et très onéreux.

Dans son livre From Here to Eternity: Traveling the World to Find the Good Death, Caitlin évoque ses voyages aux quatre coins du globe, qui l'ont conduite à documenter les rituels funéraires liés à d'autres cultures. En discutant avec des familles indonésiennes en train de nettoyer les restes d'ancêtres de manière tout à fait banale, en voyant les parents d'un défunt récupérer des os après une crémation avant de mettre les centres dans Bouddhas high-tech, Caitlin a rencontré l'humanité dans toute sa complexité, et a compris que la relation occidentale à la mort était loin d'être partagée par d'autres cultures.

J'ai rencontré Caitlin Doughty pour qu'elle m'en dise plus sur ses découvertes.

Un mur entier d'urnes funéraires en forme de Bouddha, quelque part dans un mausolée tokyoïte

VICE : Selon vous, quelle est l'attitude occidentale la plus incompréhensible à l'égard des morts ?
Caitlin Doughty : Pour dire les choses simplement : la conviction qu'un cadavre est dangereux. Cette idée qu'un cadavre déborde de maladies, de microbes, que la décomposition serait un processus dangereux.

Comment faire évoluer les mentalités ?
Prenons un exemple : je passe pas mal de temps à Los Angeles auprès de la communauté latino et afro-américaine. En général, les gens doivent dépenser plus de 10 000 dollars pour organiser des funérailles – une somme considérable pour les plus modestes. Sauf que si vous vous contentez de garder un cadavre chez vous pendant deux jours, de le vêtir sobrement, et d'inviter des gens à dîner, c'est entièrement gratuit !

Bien sûr, il faudra payer l'enterrement ou la crémation, mais la somme est dérisoire par rapport aux 10 000 dollars évoqués. Ça, c'est quelque chose de tangible, un fait qui peut améliorer la vie des gens.

Vous avancez l'hypothèse selon laquelle l'attitude des Occidentaux à l'égard de la mort est liée à ce que l'on nous apprend dès notre plus jeune âge, aux valeurs que notre société transmet. Comment avez-vous fait pour vous en départir ?
Disons que ça a été un processus assez long. La plupart des Occidentaux n'ont jamais vu un cadavre, ou alors seulement sous la forme d'un corps embaumé, maquillé, apprêté. Il faut changer cela, et établir une relation bien plus directe entre les gens et leurs proches disparus. C'est toute la différence entre vous mettre dans une pièce avec le corps d'un inconnu, qui va vous dégoûter, et le corps de votre mère.

Certaines des cérémonies que vous évoquez dans votre livre semblent assez épouvantables pour nos yeux d'Occidentaux. Comment tracez-vous la ligne entre ce qui relève du rituel et la profanation d'un corps ? Et quel regard portez-vous sur la législation actuelle et sa condamnation de la profanation ?
C'est un domaine qui m'intéresse tout particulièrement, et j'en ai longuement discuté avec Tanya Marsh, une professeure de droit, experte dans tout ce qui touche aux cadavres aux États-Unis. Chaque État américain propose une définition différente de la profanation, mais elles ont toutes un point commun : elles sont incroyablement vagues.

Aujourd'hui, une entreprise américaine propose de retirer les tatouages des corps des défunts pour les remettre à la famille. En gros, elle s'associe à des entreprises de pompes funèbres. Ces dernières, lorsqu'elles reçoivent un cadavre tatoué, effectuent une incision autour du dessin, et le renvoient à la famille. Selon Tanya Marsh, une telle action peut être considérée comme une profanation de cadavre eu égard à la législation nationale.

Mais celle-ci évolue constamment. Pendant très longtemps, les gens critiquaient la crémation, considérée comme profanatrice. Pour moi, le point central est simple : ne pas offenser les familles.

Et quel regard portez-vous sur un cadavre en lui-même ?
Disons qu'en tant qu'athée, je ne crois pas qu'une âme s'évapore d'un corps au moment de la mort. Tout ce que je peux dire, c'est que cela fait des millénaires que l'être humain met en place des rituels funéraires bien précis, ce qui en dit long sur le lien entre le corps et la communauté. Les gens ont besoin de ritualiser un décès, de transformer une disparition en un processus progressif d'adaptation. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, une société laisse ça de côté et préfère regarder ailleurs quand quelqu'un meurt. On en est venu à dire : « Je me fiche de ce qu'il va advenir de mon corps. Ça ne signifie rien. Brûlez-moi et jetez mes cendres aux chiottes ! » C'est un déni complet, et ça peut s'avérer extrêmement destructeur pour ceux qui ont besoin de faire leur deuil.

Des caisses remplies de ñatitas boliviennes, des crânes qui, supposément, exaucent des vœux et communiquent avec les vivants.

Dans votre chapitre consacré au Japon, vous évoquez le fait que la mort là-bas est profondément liée aux évolutions technologiques – bien plus que dans la plupart des autres pays que vous avez parcourus. Pensez-vous que le modèle japonais puisse constituer une passerelle entre l'Occident et les autres cultures ?
Tout à fait ! Dans la plupart des entreprises funéraires des pays anglophones, deux choses sont craintes : laisser les familles près des cadavres, et avoir recours à la technologie. Dans ces entreprises, réaliser une présentation de photos du défunt sur PowerPoint est un truc révolutionnaire. Les sites Internet sont des horreurs absolues. Voilà où nous en sommes.

C'est pour cela que j'ai voulu me rendre au Japon. L'industrie funéraire locale est très ouverte à la technologie. Bien sûr, certaines idées sont faussement utiles. Dans 20 ans, on les regardera comme on regarde le Tamagotchi aujourd'hui – un truc mignon, mais dispensable, une relique du passé. Les entreprises funéraires japonaises font tout pour mêler traditions – avoir un accès direct aux cadavres, être là pendant la crémation, organiser le kotsuage, quand on dispose les os dans l'urne – et modernité – à l'image de ces urnes funéraires luminescentes.

Les progrès de la science poussent certains à croire qu'il sera bientôt possible de « transférer sa pensée ». Quel regard portez-vous là-dessus ?
Disons qu'il faut s'intéresser tout d'abord aux dangers de la technologie. Lorsqu'on observe les disparités économiques, on comprend facilement que de telles évolutions – si elles prennent forme un jour, ce qui est loin d'être dit – ne toucheront que les plus grosses fortunes de la Silicon Valley. La lutte des classes se poursuivra après la mort, d'une certaine manière. On s'interroge encore trop peu sur les conséquences éthiques de telles recherches.

Au-delà de la dimension financière, en quoi la relation que nous entretenons à la mort en Occident est-elle moins « appropriée » que les autres pratiques à travers les époques et les cultures ?
Quand je demande aux gens ce qu'ils pensent des veillées funèbres, par exemple, tous me disent : « C'est bizarre de voir un corps comme ça, maquillé, tout dur. Je ne veux pas de ça pour mes funérailles. » Ça, c'est la situation actuelle. Ça me permet d'affirmer haut et fort que notre approche de la mort n'est pas bonne. Les seules personnes qui rejettent cela font partie de l'industrie des pompes funèbres, c'est dire. La montée en puissance de cette industrie est intimement liée au développement du capitalisme et du consumérisme.

Une famille indonésienne nettoie le corps momifié d'un proche

Vous reste-t-il des pratiques funéraires à explorer ?
Bien sûr. Vous savez, au bout de deux années et demie de recherches, mon éditeur m'a dit qu'il était temps de finaliser mon bouquin – ce que je comprends parfaitement. Mais dans un autre cas de figure, j'aurais pu livrer un bouquin de 2 000 pages, me prenant des dizaines d'années.

À Bali, lorsque des gens importants meurent, on met les cadavres dans des taureaux de bois, que l'on finit par brûler, comme lors du Burning Man. J'aurais adoré voir ça.

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