La voix déchirée de Karen Dalton s'apprête à ressortir d'outre-tombe

Après un travail de réédition du label Light in the Attic, c'est maintenant au tour d'un film, diffusé au festival F.A.M.E ce samedi à la Gaîté Lyrique, de se pencher sur l'énigme fascinante de la folk américaine.

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15 Février 2019, 10:42am

© A Bright Light Karen and the Process

La voix déchirée de Karen Dalton résonnera forcément plus fort ces jours-ci. D’abord parce qu’après des années d’anonymat, la chanteuse folk aux origines amérindiennes est en phase d’être redécouverte pour de bon, 26 ans après sa disparition dans l’anonymat et le dénuement le plus total, grâce au travail de rééditions du label Light In The Attic et au film d’Emmanuelle Antille A Bright Light- Karen & The Process qui sera diffusé ce samedi soir au festival F.A.M.E en première française. Ensuite parce que la folk singer a lutté toute sa vie contre les présupposés d’un music business misogyne et maltraitant qui aura eu raison d’elle, artiste rebelle ayant refusé tout du long de rentrer dans les cases qu’on imposait aux femmes chanteuses et musiciennes. Et qu’il semble plus vital que jamais pour toutes et tous de redonner vie à cette artiste insoumise.

Comme me le rappelait cette semaine un programmateur de festival de cinéma, il y a deux types de films produits sur la musique. Un premier, qui privilégie le sujet, et qui s’adresse en général aux fans, et un autre qui privilégie la forme et la recherche en s'appuyant sur la musique. A Bright Light - Karen & The Process est de cette deuxième catégorie. Construit comme un dialogue entre Antille (réalisatrice et artiste visuelle) et Karen Dalton, le film porte avant tout un regard sur la création. La chanteuse ayant vécu une bonne partie de sa vie dans les marges et dans un état de conscience altérée, le film privilégie une ambiance onirique à la limite d’une forme de mysticisme en cherchant à ré-inviter Dalton parmi les vivants. C’est sa grande réussite. On regrettera d’autant plus quelques chemins détournés inutiles et des séquences making off un peu narcissiques, mais on est sûrement chiant. On a discuté avec la réalisatrice de ce projet ambitieux, globalement réussi et touchant, que l’on ne peut que vous encourager à aller voir samedi.

Noisey : Votre film n’est pas vraiment un documentaire. D’où est venu l’idée de cette forme de dialogue artistique filmé?
Emmanuelle Antille : Je suis à la fois réalisatrice et je produis des projets vidéos pour l’Art Contemporain. J’avais cette idée de parler du processus créatif sous forme d’un dialogue avec un autre artiste : réfléchir à comment il se déploie et jusqu’où on est prêt à sacrifier sa vie pour lui. J’ai été très touchée par la voix de Karen Dalton et j’ai eu envie de rentrer en discussion avec elle. Mon film n’est clairement pas un biopic. Il parle du processus créatif de Karen Dalton, pas de sa vie privée. Comme il n’y a pas de sources sur elle, j’ai mis deux ans à retrouver des éléments, ses amis, etc... J’ai trouvé des bribes : une vidéo de l’INA, quelques photos sur Internet. Je me suis dit que je pouvais devenir une enveloppe pour la faire apparaître. C’est ce qu’on retrouve dans le film quand je demande à son amie de danser comme elle, ou de faire un plan de sa maison avec des branches. On a eu des belles surprises. Carl son ami par exemple qui nous a donné des images inédites de Karen en Super 8, qu’on voit dans le film. Ou son ex mari qui nous a envoyé un enregistrement inédit quand le film a été terminé.

Parlant de création justement, Karen Dalton n’a jamais eu la possibilité d’enregistrer ses propres compositions. Elle ne laisse que des reprises du répertoire traditionnel. Ne serait-ce pas la plus grande peur des artistes de voir leur production disparaître ?
[Silence] Je trouve que c’était mieux de la faire revivre comme ça que de faire des interviews face caméra avec une voix off. Je ne suis pas dans un rapport d’ego trip à mon sujet.

Je n’ai pas dit ça.
Pour moi, comme pour tout le monde j’imagine, la musique a ce pouvoir de téléportation. On entend une chanson et on se retrouve emmené ailleurs avec des images en tête. Chez Karen Dalton, il y a un effet de fraction car on n’entend jamais sa voix parlée par exemple. Ca m’intéressait de me poser ce genre de questions. Savoir si elle avait de l’humour ou comment elle parlait par exemple. Même si ce ne sont pas des questions classiques de documentaire. Je ne sais pas trop si je réponds à votre question.

Pas trop non. Je pensais plus à un effet miroir, puisque le film est construit sur un dialogue. Vous laissez un film sur une artiste qui, elle, ne laisse rien ou presque.
Ce que je retiens c’est que c’était quelqu’un de très combatif. Elle s’est battue pour garder ses enfants tout en faisant une carrière de musicienne. Pour pouvoir enregistrer ses propres morceaux aussi. Et puis elle a vécu dix ans avec le sida, pour l’époque c’était incroyable. Elle était dans le non compromis. C’était une femme très belle qui n’a jamais joué le jeu des médias. Quand elle se fait découvrir à Greenwhich Village dans les années 60 [Aux côtés de Bob Dylan notamment, NDLR], elle décide de partir s’isoler dans une cabane au fond du Colorado. C’était quelqu’un de libre. Ça m’intéresse ça en tant qu’artiste, cette ténacité, cette quête d’absolu. C’est ce que j’ai envie de transmettre au public. C’est ça le propos du film. C’est une vision à contre courant de notre époque très consumériste.

Il y a une vraie question de transmission donc?
Oui tout à fait. On fait une tournée musicale avec trois musiciennes qui lui rendent hommage. C’est important que la jeune génération se saisisse de cet héritage. On le voit aussi dans la séquence où Jean-Marc Butty, le batteur de PJ Harvey, se saisit d’une scie musicale pour ré-interpréter et faire apparaître Karen Dalton.

Vous passez beaucoup de temps dans le film à chercher sa tombe. Est-ce que c’est pour la rendre plus tangible ?
Pendant notre enquête, il y avait quelque chose d’impalpable. Quand on a été à Woodstock, rencontrer son ami Peter, il n’y avait pas de rue. Tout était très flou. On a tenté de lui redonner une présence en effet. En même temps, sa voix a traversé les époques. Il y a des gens très connus dans les années 60 dont on n’entend plus du tout parler.

Même si vous n’insistez pas trop dessus, il y a ce choix cornélien entre son rôle de mère et sa condition de femme au foyer et ses aspirations d’artiste. Avez vous été en relation avec ses enfants ?
Pour rappel, à 18 ans, elle était déjà mère de deux enfants et elle avait quitté son mari, professeur d’université. En préparant le film, on a contacté tous les gens vivants qui l’avaient connu. On a même contacté Bob Dylan (sans succès). Il y a des gens qui ont souhaité s’exprimer et d’autre pas. Ses enfants n’ont pas souhaité nous parler. Mais ils ont vu le film. Je n’ai pas fait un film sur sa vie privée. Je n’évoque pas son rapport à la drogue, à la maladie. Je ne voulais pas être dans un rapport sensationnaliste. Le film s’appelle Bright Light car je voulais la mettre en lumière, pas faire un documentaire scandale.

En filigrane, on la sent très enfermée: dans sa condition féminine, dans la drogue (qui libère sa création avant de l’enchaîner) et on imagine aussi que ses origines amérindiennes devaient compliquer la situation dans l’Amérique raciste des années 50/60.
On a tenté de la libérer avec les outils qu’on avait. C’est pour ça qu’on lui a construit une maison ou qu’on lui a fait des masques. Un de ses amis dit dans le film “aux Etats Unis quand on est malade et addict on est personne”. Dans tous mes projets, je cherche à ramener la marge dans la lumière. Je veux ré-établir cet équilibre. Il n’y a plus de place pour les aspérités et la liberté dans notre société actuelle. Et je me bats contre ça.

Le film existe en deux versions: Bright Light-Karen & The Process, que vous pourrez voir demain soir au F.A.M.E, et une autre de 52 minutes, Bright Light-Karen Dalton, plus directement centrée autour d’elle.

Pas mal de vidéos inédites du tournage et du voyage qui l’ont accompagné sont visibles ici.

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