Culture

J'ai vendu mon âme en bitcoins

Dans son nouveau livre, le journaliste Jake Adelstein passe en revue les destins croisés des pionniers du bitcoin, sous fond du premier cyber-braquage de l'histoire.

par Pierre Longeray
07 Mars 2019, 9:58am

© Éditions Marchialy

« Ça ne te dérange pas si je garde mes lunettes de soleil ? Hier soir, j’ai commandé un baba au rhum au resto, servi avec une bouteille qui, je pensais, contenait du sirop. En réalité, c’était du rhum. C’est fou comme ça absorbe le baba. » Arrivé en France depuis quelques jours pour assurer la promo de la sortie de son nouveau bouquin, J’ai vendu mon âme en bitcoins, aux éditions Marchialy, le journaliste américain Jake Adelstein reçoit à proximité de la place de la République malgré cette petite gueule de bois accidentelle. Avant de commencer l’interview, on prend une photo ensemble, une tradition japonaise, un pays qu’il connaît si bien.

Installé à Tokyo depuis une trentaine d’années, cet ancien collaborateur de VICE News a été le premier journaliste non-japonais à écrire pour le Yomiuri Shimbun, le plus grand hebdomadaire nippon. Spécialiste des affaires criminelles du pays insulaire et des yakuzas, Adelstein a déjà publié deux ouvrages chez Marchialy, Tokyo Vice (2016) et Le Dernier des yakuzas (2017). Pour sa nouvelle enquête, réalisée avec la journaliste suisse Nathalie Stucky, Adelstein rembobine l’histoire du premier cyber-braquage de bitcoins, au milieu duquel s’est retrouvé un jeune geek français émigré au Japon, Mark Karpelès.

Au début de la décennie, Karpelès l'otaku [un obsédé des jeux et des mangas japonais, NDLR] monte Mt. Gox, qui deviendra vite la principale plateforme d’échange de bitcoins dans le monde. Rapidement, le cours du bitcoin explose, parallèlement au développement de Silk Road – un Amazon de la dope et des armes – où l’on règle ses achats en cryptomonnaie. Si Karpelès est un codeur de génie, il n’a en revanche pas su voir que sa plateforme était émaillée de plusieurs failles de sécurité. Il se rend compte un peu tard que Mt. Gox s'est fait dérober un demi-milliard de dollars de bitcoins sur plusieurs années. Problème pour Karpelès, la justice japonaise le soupçonne, sans vraiment de preuves, d’être celui qui se cache derrière la disparition des bitcoins, et le place en garde à vue.

Alors que nous publions le prologue de cette histoire mêlant des geeks, des agents du FBI corrompus et des bitcoins, Adelstein a discuté avec nous des chats de Karpelès, de cartes Magic et de l’intransigeant système judiciaire nippon.

1551270591769-JakeAdelstein
© Michael Lionstar / Éditions Marchialy

VICE : Quand Karpelès se fait ramasser par la police japonaise, vous allez, vous, nourrir ses chats, alors que vous êtes complètement allergique. C’est peu commun. Comment avez-vous noué ce lien particulier avec Karpelès ?
Jake Adelstein : Au début, c’est surtout Nathalie [Stucky] qui échangeait avec lui, vu qu’elle parle français. Puis, Nathalie était persuadée qu’il était innocent. Moi, je n’en savais trop rien, je me disais que son incompétence lui avait sans doute fait perdre les bitcoins. Mais quand j’ai vu que l’enquête commençait à déconner, je me suis pris d’affection pour son cas. C’était très clair qu’il allait se faire arrêter. C’était un peu comme revivre les prémices de la guerre en Irak. Vous savez que la décision de se lancer dans ce conflit était bullshit, mais que la guerre allait quand même être déclarée. Pareil pour Karpelès. Peu importe ce que montrait vraiment le dossier, on savait qu’il allait se faire arrêter.

Savez-vous pourquoi Mark Karpelès s’est lancé dans le business des bitcoins ? Car contrairement à bon nombre de pionniers, il n’était pas vraiment animé par l’idéologie libertarienne que cette cryptomonnaie draine.
Mark s’intéresse uniquement aux mathématiques et au code derrière les bitcoins. Il est sensible à la poésie du code et la création de ce système qui ne peut pas être hacké et qui permet à tous ceux munis d’un portable d’avoir une banque. Pour lui, c’était fascinant. Mark est un codeur, un vrai geek.

C’est vrai que l’aventure de Mt. Gox part d’une histoire de geeks. Vous expliquez qu’avant de devenir une plateforme d’échange de bitcoins, Mt. Gox servait à s’échanger des cartes Magic…
Oui, Mt. Gox signifie « Magic : the Gathering Online eXchange » avant que Mark ne reprenne la plateforme. C’est d’ailleurs un point commun entre plusieurs pionniers du bitcoin : ils étaient fans de cartes Magic. Ce n'est pas si étonnant que ça. Quand on pense aux bitcoins, c’est vrai qu’il y a un élément magique avec ce mystérieux créateur que personne ne connaît ou ce code créé par un effort collectif. Comme avec les cartes Magic, ces gens se sont passionnés pour les bitcoins parce que c’était fun – comme de vrais geeks. Mais ce qui a tout changé, c’est la découverte de Silk Road par le grand public avec un article de Gawker, publié en juin 2011. Dans ce papier, qui décrypte le fonctionnement de ce marché de la drogue underground, un lien renvoie vers Mt. Gox en expliquant que si vous voulez acheter un truc sur Silk Road, il faut se procurer des bitcoins sur la plateforme de Mark. Tout d’un coup, les bitcoins deviennent alors la monnaie faite pour acheter de la drogue de manière anonyme et sans danger. Après la parution de cet article, ce n’est plus seulement la monnaie des libertariens et des cypherpunks, mais des consommateurs de drogue.

« Quasiment tous ceux qui ont mis le pied dans le monde des bitcoins se sont perdus dedans. C’est comme une fortune maudite à laquelle vous souscrivez et qui finit par vous corrompre »

Karpelès s’était-il rendu compte de ce changement ?
Mark est ce qu’on pourrait appeler un « honnête citoyen ». Dès le début de son aventure bitcoin, il demandait les passeports de ses clients pour vérifier leur identité, il ne voulait pas faire partie d’une entreprise criminelle. Mark n’est pas du genre à faire du mal aux gens. C’est une personne très douce. Concernant Silk Road, j’imagine que Mark n’a pas de problème personnel avec le fait que des gens consomment de la drogue, mais il ne voudrait probablement pas faire partie d’un système qui permet à des gens d’acheter des substances qui risquent de les mettre en danger.

Est-ce que Ross Ulbricht , le fondateur de Silk Road, et Karpelès partagent des points communs ?
Mark et Ross sont des personnes qui se ressemblent beaucoup. À une différence près : Ross était plus sociable que Mark. Il était charmant et avait du succès avec les femmes. Mais ce sont tous les deux des idéalistes qui ont commencé leurs aventures respectives avec de bonnes intentions. Mark a toujours gardé cette ligne de mire il me semble, alors que Ross a dévié à un moment donné, mais c’est une autre histoire.

Votre livre est intitulé « J’ai vendu mon âme en bitcoins ». Vous parlez de vous ou des personnages de votre livre ?
Je parle de toutes les personnes qui apparaissent dans le livre. Quasiment tous ceux qui ont mis le pied dans le monde des bitcoins se sont perdus dedans. C’est comme une fortune maudite à laquelle vous souscrivez et qui finit par vous corrompre.

Pourquoi les bitcoins rendent-ils tout le monde cinglé ?
C’est comme gagner au Loto. Pour les gens qui ont acheté des bitcoins quand ça ne valait rien et qui quelques années plus tard étaient assis sur des centaines de milliers de dollars, c’est magique. J’imagine que certains sont devenus millionnaires avec les bitcoins et ont fait de bonnes choses avec cet argent. Mais les fluctuations du bitcoin sont telles que ça peut vous rendre cinglé. Pour pas mal de gens dont je parle dans le livre les bitcoins ont en quelque sorte ruiné leur vie. Pour Karpelès aussi. Il s’est certes enrichi, mais il a négligé sa famille et a dépensé son argent dans des trucs bêtes. Il a développé une certaine arrogance en gérant des millions de dollars tous les jours. Ça vous monte à la tête.

Outre Mt. Gox et Silk Road, votre livre est aussi une puissante charge contre le système judiciaire japonais. Qu’est-ce que cloche dans ce système ?
Là-bas, la police a 23 jours pour vous interroger avant de vous inculper – sans présence d’un avocat. Cela pose donc un risque certain de voir des personnes avouer un crime qu’elles n’ont pas commis. Cela arrive régulièrement. Il faut savoir aussi que le Japon a un taux de condamnation qui atteint les 99%. C'est hallucinant. En fait, les procureurs ont tellement peur de perdre une affaire – parce que cela aurait un effet négatif sur leur carrière – qu’ils n’osent pas admettre leurs erreurs. En gros, si vous êtes inculpé au Japon, vous êtes vraiment dans la merde.

Ça ne donne pas super envie de faire le mariole au Japon…
Pour vous faire une idée, écoutez cette histoire. Il y a quelques mois, la petite sœur d’un ami sort d’un bar où elle travaille avant de prendre un taxi. En voulant monter dans le taxi, elle érafle la portière avec son sac à main. Le chauffeur veut appeler la police, qui arrive et arrête la fille pour « destruction de propriété ». Ils l’ont maintenu sept jours en détention et s’apprêtaient à la garder jusqu’au bout de la période prévue avant que je passe quelques coups de fil pour essayer de la faire sortir – au moins sous caution. Et ils l’ont fait. Mais autrement, elle aurait passé 23 jours en prison, pour au final sans doute ne pas la poursuivre.

Pourquoi est-ce qu’ils font ça ?
Parce qu’ils peuvent. C’est de l’abus de pouvoir pur et simple. Si vous donnez aux gens la possibilité d’abuser de leur pouvoir, sans contre-pouvoir, ils le feront.

Karpelès paye encore aujourd’hui les effets de ce système judiciaire particulier, alors que la personne responsable du vol de bitcoins a finalement été arrêtée. Il risque toujours 10 ans de prison pour une affaire qui n’a rien à voir avec la disparition des bitcoins…
Quand on remet l’histoire bout à bout, c’est fou. On rappelle qu’au départ, une enquête est lancée parce que Mark dépose plainte pour vol de bitcoins. Le résultat de cette enquête a été d’arrêter Mark pour trois raisons qui n’ont rien à voir avec les bitcoins manquants, puisque la police japonaise avait abandonné l’idée de trouver la personne responsable du vol de bitcoins. En gros, ils ont arrêté le mec qui a signalé un braquage. Et Mark continue de le payer.

J'ai vendu mon âme en bitcoins (Marchialy) de Jake Adelstein, écrit avec Nathalie Stucky, est disponible en librairie à partir du jeudi 7 mars.

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram et Facebook.