Nos Nouveaux Voisins

Chaussons aux abricots et racisme institutionnel : des adolescents afghans parlent de la société européenne

« J'ai connu la guerre, et maintenant je veux vivre en paix. Ne me jugez pas là-dessus, s'il vous plaît. »

par Paul Donnerbauer
29 Mai 2017, 7:00am

Photo de l'ISAF Headquaters Public Affairs Office | Wikimedia Commons | CC BY 2.0.

Cet article fait partie de la série « Nos Nouveaux Voisins », pour laquelle des jeunes réfugiés de toute l'Europe ont écrit sur les sujets qui leur tenaient à cœur. Cliquez ici pour en savoir plus.


Depuis plus d'un an maintenant, l'organisation autrichienne Vita Nova s'occupe de 16 réfugiés, âgés de 14 à 16 ans, qui ont fui l'Afghanistan et sont arrivés seuls en Autriche. Ces mineurs non-accompagnés cohabitent dans un immeuble de 340 mètres carrés du 8ème arrondissement de Vienne, dans des chambres de deux ou trois lits. Ils sont encadrés par des adultes qui s'occupent d'eux 24 heures sur 24.

J'étais curieux de voir quelle image ces adolescents avaient de l'Autriche, eux qui ont traversé tant d'épreuves. C'est pour cette raison que j'ai contacté Vita Nova et leur ai demandé si, à tout hasard, je pouvais parler avec certains de ces jeunes. J'ai rapidement été invité à visiter les locaux. « Tous les adolescents ici ont été profondément traumatisés par les expériences qu'ils ont vécues dans leur pays d'origine et lors de leur fuite. Ils suivent tous des thérapies individuelles », m'a expliqué Ruth-Maria Schwind, la directrice de Vita Nova, dans un des bureaux lumineux de l'immeuble.

Juste après notre discussion, elle m'a présenté Walid, âgé de 16 ans, et Jamal, âgé de 18 ans – mais autorisé, à titre exceptionnel, à rester avec les jeunes de 16 ans à Vita Nova. Tous les deux sont arrivés d'Afghanistan il y a environ un an, seuls, sans famille ni amis. Aucun des deux n'avait prévu de venir en Autriche. « J'avais pas choisi l'Autriche en particulier », m'a dit Walid. « Je voulais juste trouver un pays sûr, où je serais en sécurité. Un endroit où je pourrais vivre en paix. Mais pas forcément l'Autriche. »

Walid, Jamal et la plupart des garçons vivant dans l'appartement sont scolarisés dans le même établissement, le Youth College for Refugees de Vienne. L'école a été fondée spécifiquement pour les réfugiés en besoin de scolarisation. « C'est super ici. On y va depuis bientôt six mois maintenant, on nous enseigne les maths, l'allemand, l'anglais » m'a raconté Jamal. Les garçons y passent quatre heures par jour, cinq jours par semaine. « On a beaucoup à apprendre », m'ont-ils dit.

Ce collage a été réalisé par les adolescents réfugiés. Avec l'aimable autorisation de Vita Nova.

Ce collage a été réalisé par les adolescents réfugiés et est publié avec l'aimable autorisation de Vita Nova.

Walid a d'abord été scolarisé dans un lycée public. « L'intérêt était qu'il ait un quotidien structuré et qu'il noue des liens sociaux », m'a expliqué Ruth-Maria Schwind. Mais à l'époque, il ne parlait pas un mot d'allemand. « Tout ce que je sais dire en allemand maintenant, je l'ai appris au cours de l'année qui s'est écoulée », m'a dit Walid. Et ça fait beaucoup. En plus de Walid, Jamal et moi-même, Ramazan est également assis à la table. Il est arrivé en Autriche après avoir fui l'Afghanistan, il y a sept ans, et il travaille désormais comme interprète pour Vita Nova – cependant, il n'a pas eu besoin de traduire grand-chose durant cette interview.

Jamal et Walid m'ont raconté des histoires sur leur première année en Autriche. Ils semblaient très intéressés par certaines de mes questions, beaucoup moins par d'autres. Certaines de leurs réponses étaient très brèves, tandis que pour d'autres ils prenaient leur temps. Jamal aime jouer au football – les week-ends, il va souvent voir un ami à Melk, une ville à l'ouest de Vienne. « Melk est une jolie ville », m'a-t-il dit, et il semblait légèrement surpris que je n'y sois jamais allé. Autre activité qu'il a eu le temps de faire depuis son arrivée en Autriche, et à laquelle je n'ai jamais pris part alors que j'habite ici : assister à la messe de Noël à la cathédrale Saint-Étienne de Vienne. « On y est restés jusqu'à trois heures du matin. C'était magnifique », s'est-il souvenu.

Walid va aux entraînements de volley quatre fois par semaine. « Je veux devenir géologue plus tard, pour étudier la terre. Je veux savoir en quoi elle est faite et ce qu'on peut construire dessus », m'a-t-il annoncé. « Et si ça ne marche pas, j'aimerais devenir joueur de volley professionnel. »

Jamal est moins fixé quant à son avenir. « Je sais pas vraiment ce que je veux faire plus tard. Peut-être garagiste, ou réparateur de téléphones portables. Tout ce que je souhaite, c'est vivre une vie paisible et confortable. Une vie en sécurité, là où il n'y a pas la guerre. »

Ruth-Maria Schwind ne comprend pas le fait que certains politiciens en Autriche puissent continuer à penser que l'Afghanistan est un pays sûr. « Un jour, en Afghanistan, un des garçons qui réside désormais ici marchait tranquillement le long d'une route avec son frère de cinq ans quand un homme est arrivé vers eux et a tiré une balle dans la tête du petit. Comme ça. » Cet homme n'a été ni arrêté, ni inculpé. Le seul résultat a été un adolescent traumatisé.

À travers mes discussions avec Jamal et Walid, j'ai compris qu'ils avaient assisté à des évènements atroces au cours de leurs vies. Malgré tout, les deux montraient de l'enthousiasme pour des choses qui laissaient les adolescents autrichiens de marbre. « À Pâques on est partis chercher des œufs, et j'ai trouvé les miens ! Et Ruth nous a donné un cadeau. C'est une tradition géniale », m'a dit Walid. Il a également appris à cuisiner des schnitzels qui, avec les Marillenknödel (des chaussons fourrés à l'abricot), sont devenus ses plats préférés.

La deuxième partie du collage. Avec l'aimable autorisation de Vita Nova.

La deuxième partie du collage, publiée avec l'aimable autorisation de Vita Nova.

Jamal m'a expliqué que la première expression allemande qu'il a apprise était « merde » et la seconde « comment vas-tu ? ». Je lui ai dit qu'il avait eu de la chance de les apprendre dans cet ordre. Puis, d'un coup, l'interview est devenue beaucoup plus sérieuse. Walid m'a demandé si j'avais d'autres questions ; si non, il aimerait m'en poser.

« Tu as déjà eu affaire à des étrangers quand tu étais à l'école ? », m'a-t-il demandé. J'ai rapidement réfléchi. Est-ce que les camarades ou les collègues dont les parents ou grands-parents ne venaient pas d'Autriche comptaient ? Non, Walid n'avait pas ça en tête. Est-ce que j'avais déjà eu un camarade de classe qui n'avait pas étudié en Autriche ou en Allemagne ? Il ne me semblait pas. « J'ai beaucoup d'amis à Vienne qui ont fui leur pays pour l'Autriche », lui ai-je dit. « Et l'année dernière, j'ai passé Noël avec ma famille et un jeune réfugié syrien, un ami de ma famille. »

« Et tu en as pensé quoi de ces étrangers quand tu les as rencontrés ? C'étaient des gens bien, ou méchants ? » J'ai répondu que l'origine d'une personne ne comptait pas, qu'il y avait des gens biens et des gens mauvais de partout.

« Bien entendu, tu as raison », m'a dit Walid. « C'est ça que je ne comprends pas, et j'y pense souvent en ce moment : pourquoi quand quelqu'un venu de l'étranger fait quelque chose de stupide, ici, en Autriche, tous les étrangers sont tenus responsables ? Pourquoi ? » Ce revirement soudain dans la discussion m'a pris au dépourvu. Comment expliquer le racisme institutionnel en Autriche à un réfugié de 16 ans qui a vécu tellement plus de choses que moi ?

Walid m'a raconté un incident qui s'est récemment déroulé au parc. Il voulait jouer au volleu avec des amis ; ils ont donc attendu que le terrain se libère. « Quand on allait commencer à jouer, des gens sont venus pour nous insulter. Ils criaient "connards d'étrangers" et "cassez-vous". On voulait juste jouer au volley », m'a expliqué Walid. À ce moment, Walid ne parlait plus en allemand et la seule chose que j'ai comprise, avant que Ramazan ne traduise l'ensemble, était « connards d'étrangers ».

Après l'interview, j'en ai parlé avec Ruth-Maria Schwind. Elle n'était pas surprise que Walid m'ait parlé du racisme. « Beaucoup d'entre eux ont passé la majorité de leur temps libre à l'appartement. Ils nous disent souvent que la vie à l'extérieur est totalement différente de la vie ici. »

Avant que l'interview ne prenne fin, Walid et Jamal sont revenus me demander une dernière chose. Walid a pris une grande inspiration et m'a dit : « J'aimerais demander aux gens d'apprendre à faire la différence entre les gens bien et les mauvais, pas entre les étrangers et les Autrichiens. Et aux gens qui ne me comprennent pas, ou qui ne veulent pas me comprendre, je souhaiterais juste leur dire ça : je veux vivre une vie paisible, tout comme vous, une vie loin de la guerre. Je veux profiter de la vie, comme vous. Je ne suis pas ici pour l'argent. Nous sommes tous différents, nous vivons tous des existences différentes et nous avons tous nos propres problèmes à régler. Je n'ai pas quitté mon ancienne vie, mes amis, ma famille et tout ce que j'avais juste pour un peu d'argent. J'ai connu la guerre, et maintenant je veux vivre en paix. Ne me jugez pas là-dessus, s'il vous plaît. »

Pour signer la pétition de l'UNHCR qui vise à assurer la sécurité des réfugiés, cliquez ici.

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