Santé

Je suis bénévole sur la ligne d'écoute de prévention du suicide

« Parfois l'appel commence d'emblée par : "J'ai envie de me foutre en l'air". »

par Souria Cheurfi ; illustrations Nele Wouters
16 Octobre 2019, 6:35am

J'avais déjà été sensibilisé à la question du suicide de par mon entourage, mais la raison qui m’a poussé à travailler en tant que bénévole au Centre de Prévention du Suicide (CPS) de Bruxelles est assez particulière. Un soir, je suis allé voir une pièce de théâtre sur la thématique du suicide. À la fin de la pièce, la metteuse en scène a engagé une conversation avec le public, rappelant que beaucoup de gens sont seuls et qu'il suffit de lever la tête dans le métro pour se rendre compte de cette réalité. Sur le chemin retour, j’observe un peu les gens et mon regard tombe sur un panneau publicitaire avec une annonce pour devenir bénévole au CPS. Je me dis que c'est un signe, et poursuis ma route. Je sors du métro et marche jusque chez moi et à l'angle de ma rue, je vois une autre valve avec une affiche du CPS. Là je me dis que c'est plus qu'un signe. J'étais encore pas mal bouleversé par la pièce et je n'avais pas envie d’ignorer tout ça, alors je suis allé faire un tour sur le site internet. J'ai lu la charte éthique, et deux jours plus tard, j'ai appelé le centre pour en savoir plus sur la formation pour devenir bénévole. Après une longue discussion, je me suis inscrit pour la formation.

L’un des appels les plus marquants fut lors de ma toute première garde. Je venais de finir la formation et j'étais un peu stressé à l’idée de découvrir la réalité de la ligne. Une personne en pleurs appelle et me partage sa situation et son envie de mettre fin à ses jours. On en discute pendant un moment, on « met les mains dans la boue » ensemble. Petit à petit, sa voix s’apaise, les sanglots cessent, et un silence s'installe que je ne veux pas briser. Elle finit par le rompre en me disant: « Je voudrais avoir un enfant ! ». Là, j'avoue être resté sur le cul. On parlait de suicide cinq minutes avant et là on parle de donner la vie. Cette claque m'a convaincu des bienfaits de l'écoute active. Au final, c'est elle qui a décidé de remonter à la surface. Dans ces moments-là, je me dis que je suis comme un grain de sable qui a enrayé une machine suicidaire.

C’est un bel exemple, mais chaque appel est différent. Même si il y a des « habitués » sur la ligne ; il n'y a pas de profil type d'appelant. La question du suicide finit par se poser à un moment ou un autre, de manière directe ou indirecte. Dès qu'on décroche le ton est donné puisqu’on décroche en disant : « Ligne d'écoute du Centre de Prévention du Suicide, bonjour… »

Leur réel besoin, c’est de trouver une écoute, un lieu pour pouvoir dire et partager leurs souffrances. Parfois l'appel commence d'emblée par : « J'ai envie de me foutre en l'air. » D’autres fois on pense que l'appelant cherche simplement un peu de réconfort et au détour d'une question, c'est lui qui vient avec la question. Je pense que vouloir étiqueter les appels pour trouver une manière de répondre est une erreur. Je l'ai faite une fois, et je me suis planté. Maintenant, à chaque fois que je réponds, j'essaie d'être dans le présent sans présupposer de quoi que ce soit.

Pour répondre à leurs besoins, j'essaie d'être le plus présent dans l'appel, de permettre aux appelants de déposer leurs souffrance le temps d’une conversation sans pour autant essayer de donner une solution, ni des conseils. Dans le bureau d'écoute, il y a cette phrase que j'aime bien qui est affichée : « Un être humain existe lorsque sa voix est écoutée ». L'idée, c'est d'être une parenthèse dans la détresse à un moment où la personne peut déverser et s'entendre dire ce qui, par moments, est impensable.

Le centre nous demande de donner douze heures de temps par mois. On vient à notre guise, chacun à son rythme. Je préfère les longues plages horaires de six heures qui laissent le temps de bien s'immerger dans l'écoute. J'ai du mal à venir pour seulement deux heures. Après une garde, j'aime bien flâner en vélo pour ne pas emporter tout ça à la maison. Depuis peu, l'écoute à domicile est possible pour ceux qui habitent loin du centre. C'est une belle initiative, même si je préfère venir sur place pour vivre ça dans ce cadre.

Quand une personne autour de nous va mal, je pense que la meilleure chose qu'on puisse faire pour elle est de l'écouter. Si une personne qu'on aime nous parle de sa détresse, notre réaction première est de tout faire pour l'en sortir. Je crois qu'il faut accepter d'écouter, sans forcément tenter de solutionner ou résoudre. Les gens avec qui on peut vraiment parler sans avoir peur d'être jugé se font rares de nos jours.

* Pour des raisons personnelles, la personne interviewée souhaite préserver son anonymat. Son nom est connu au sein de la rédaction.

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