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Et si on renvoyait Woodstock à sa véritable place : la Préhistoire ?

50 ans après les faits, et alors que le festival-anniversaire « Woodstock 50 » a été annulé, on a décortiqué quelques images iconiques du festival hippie ultime afin d'en finir une bonne fois pour toute avec le passé.

par Michaël Patin
29 Août 2019, 8:14am

Après cinquante ans de prises de distance et de règlements de comptes, on a l'embarras du choix pour dater la fin des utopies 60’s : le « we blew it » d’Easy Rider, le massacre de Cielo Drive, le bad trip d’Altamont, l’entrée en fonction de Richard Nixon, la séparation des Beatles... Et tous se sont déroulés au cours de l’année 1969. Coincé au milieu, il y a Woodstock. « Trois jours de paix et de musique » qu’on continue de célébrer comme une parenthèse enchantée, miraculeusement détachée du sens de l’histoire. Et pour cause : c’est comme ça qu’on nous l’a vendue, sous forme d’un triple album de pop music live et d’un film oscarisé, conçu à l’origine pour promouvoir ledit album. Toutes nos images, toutes nos impressions, tous nos fantasmes viennent de là.

Et face à ceux-ci, les faits ne semblent pas peser plus lourd aujourd’hui qu’hier : 400 000 jeunes gens parqués dans un champ boueux, sans autre échappatoire que les innombrables dopes à disposition (parfois administrées à leur insu par des dealers généreux) ; des musiciens transportés en hélicoptère sur le site et poussés sur scène au mépris des risques d’électrocution ; des files interminables pour un caca dans une cabine pleine, un hot dog à 1 dollar ou une ration d’eau potable ; des services médicaux submergés ; des habitants barricadés ; des kilomètres de routes bloquées ; au moins deux morts… Ce qui ressemble à une crise humanitaire évitée de justesse, par le plus grand hasard, est devenu pour la postérité une victoire générationnelle, un symbole de libération des corps et des consciences, une balise de fraternité culturelle et d’amour occidental universel... Un court mais décisif instant de grâce.

Bien sûr, ce mythe angélique est autant une construction que les mythes diaboliques qui l’entourent et donneraient à l’année 1969 une forme close, portant le présage des constructions suivantes - la paranoïa, le cynisme, le chaos des 70’s et tout ce qui a pu en découler. Parce qu’il a valeur de contre-exemple, et qu’il a longtemps participé à la domination culturelle des baby boomers, ce mythe est plus fragile et assurément plus figé. Le manipuler, c’est risquer de l’ébrécher, comme l’ont constaté les supporters du festival-anniversaire Woodstock 50, annulé après un long feuilleton préparatoire façon Fyre néo-hippie. C’est aussi pour ça que les hommages à Woodstock n’ont pas pesé bien lourd, dans les débats de l’année, face à l’exploitation du mythe Manson : notre époque ne semble plus y trouver matière à fictions.

À ses contradictions, on préfère la lisibilité d’un événement absolument horrifique. Le romantisme même de 1969 est passé du côté obscur. Dans ce contexte, le meilleur sort qu’on puisse réserver à Woodstock, c’est de le laisser glisser vers la préhistoire. Contempler l’abysse qui nous sépare de son esthétique et de ses symboles. Le plaisir qu’on ressent encore en (re)voyant le film Woodstock (qui reste un modèle du docu-fiction) ne relève plus de l’identification, mais bien d’une forme de stupéfaction archéologique. Suivant cette intuition, on a choisi d’isoler dix images-vestiges, plus ou moins iconiques ou anecdotiques, parmi les séquences de concerts. Puis de les soumettre à Michka Assayas, qui vient d’éditer un beau livre sur Woodstock et a accepté d’endosser pour nous le rôle de conducteur des fouilles (plutôt que celui de gardien du temple). L’occasion de comprendre un peu mieux ce qu’a été ce festival et ce qui nous en éloigne irrésistiblement… et ainsi d’accueillir une mélancolie plus distante et allogène, qu’on pourrait appeler mélancolie de la préhistoire.

Le boubou de Richie Havens

« Cette image est celle qui m’est restée en tête quand j’ai vu le film pour la première fois, à dix ou onze ans. Une performance qui n’en finit pas. Depuis j’ai appris que les organisateurs lui avait demandé d’occuper la scène le plus longtemps possible parce que le groupe suivant était en retard. Woodstock débute donc par une transe. Une transe accidentelle, improbable, à l’image de ce festival déplacé d’un bled à l’autre, qui a failli ne jamais voir le jour. Richie Havens représentait une tendance black power, alors que musicalement, il était plutôt folk, Greenwich Village, et reprenait des chansons des Beatles… on était assez loin des Last Poets. Il chantait dans les rues de New York et dessinait sur les trottoirs, je pense il n’avait jamais joué pour plus de 200 spectateurs ! Ce qu’on voit là va au-delà de ce qu’il était et de ce qu’il représentait. Il s’est retrouvé propulsé de sa petite niche vers ce rassemblement cosmique. Il y a quelque chose de l’ordre de la performance sportive, il est obligé de se réinventer dans le feu de l’action. Ça donne bien le ton du festival. »


La barbe de Canned Heat

« Aujourd’hui, un gros barbu sur scène, c’est un hipster. Bob Hite, c’était plutôt le garagiste. Ça peut sembler anachronique, mais à l’époque on se préoccupait très peu de son apparence. Tout semble naturel dans le film parce que les gens ne se regardaient pas. À la limite, les groupes n’avaient pas conscience de la présence de la caméra, ils ne manipulaient pas leur image comme allaient le faire, un peu plus tard, David Bowie ou Madonna. Au fond, je pense qu’ils ne comprenaient pas très bien ce qu’ils étaient. Canned Heat a connu un énorme succès mais n’a laissé qu’un tube à la postérité : « On The Road Again ». Et puis il y a « Going Up The Country », juste derrière, qui fixe un thème du film : le retour à la campagne, l’appel de la nature. C’était un groupe de puristes, de collectionneurs, des étudiants en blues qui s’étaient rencontrés dans un magasin de disques. On a retenu la barbe et le bide de Bob Hite, surnommé « The Bear », mais le personnage intéressant, c’était Alan Wilson, qui chantait de cette voix extrêmement haute et éthérée, et qu’on ne voit presque pas dans le film. C’était lui le génie du groupe. On croirait voir jouer des roadies, alors que c’était un peu plus que ça. »


Le vibrato de Joan Baez

« Joan Baez agaçait déjà à l’époque avec sa voix de chanteuse lyrique, trop parfaite, et puis son côté feu de camp, Quaker, boy scout... Quand on regarde le nouveau film de Scorsese sur Dylan [nda : Rolling Thunder Revue: A Bob Dylan Story, grosse hallu Netflix], on comprend que c’était la seule personne normale au milieu d’une bande de dingues. Même chose à Woodstock : elle n’a jamais pris de drogues, elle a toujours eu la tête sur les épaules, et elle se retrouve au milieu de tous ces allumés camés jusqu’à l’os. Joan Baez appartient déjà à une autre époque : c’est la passionaria politique, une missionnaire qui veut éveiller la conscience collective des jeunes. Cet esprit-là ne s’est pas éteint pour autant. On voyait beaucoup ça en France dans les années 70, avec Le Grand Echiquier de Jacques Chancel, qui invitait des chanteurs exilés chiliens. Et on l’a vu réapparaître plus tard chez The Clash ou Manu Chao. Mais je suis d’accord avec vous, le genre a mal vieilli. »


La combi de Pete Townsend

« Je comprends tout à fait que vous préfériez retenir le look de Townsend plutôt que celui de Roger Daltrey. Daltrey avait ce côté christique, comme la comédie musicale Hair ou Julien Clerc, mais il faut se rappeler que le glam était dans l’air du temps : ce genre de postures androgynes n’avait rien de ringard, Bowie allait d’ailleurs exploiter ce filon avec succès. Townsend semble plus moderne parce qu’il était plus introverti, froid, limite autiste… et puis il semblait dangereux, il a failli tuer Abbie Hoffman sur scène ce soir-là ! C’est la particularité des Who, cette coexistence de l’ancien et du nouveau, de la pop star flamboyante et du proto-punk anguleux. La combinaison de Townsend a été reprise par Devo quelques années plus tard, on peut aussi penser aux uniformes de Kraftwerk. Je trouve aussi que les chansons interprétées par Townsend, comme « Substitute », sont les plus intéressantes, avec cette voix d’enfant de chœur qui tranche avec leur contenu pervers. Daltrey avait un organe rhythm’n’blues, tandis que Townsend était clairement plus... blanc ».


La pomme de terre de Joe Cocker

« Vous trouvez qu’il a une patate dans la bouche ? C’est sans doute à cause des grimaces qu’il faisait en chantant. A l’époque, deux musiciens de Woodstock ont vraiment fasciné les gens : lui et Santana. Personne ne connaissait Joe Cocker quand il est monté sur scène. Ce petit mec mal foutu, tordu, sans coordination, semblait possédé. Il m’arrive toujours de l’écouter, sauf ses chansons des années 80-90 dont la production est bien trop clinquante. Pomme de terre ou pas, en tant que chanteur, je trouve qu’il reste très au-dessus du lot. D’ailleurs Dylan le considérait comme le meilleur interprète de ses chansons, et les Beatles étaient tellement impressionnés qu’ils lui ont prêté « She Came in Through The Bathroom Window » pour qu’il en fasse une reprise, avant même la sortie d’Abbey Road. »


La mâchoire de Ten Years After

« C’est la première occurrence de guitar hero à Woodstock avant Hendrix. Si Cream avait encore existé, le groupe aurait été en tête d’affiche, c’est évident, mais à défaut de Clapton, on a eu Alvin Lee. Il incarne le magicien de la six-cordes qui joue plus vite que son ombre - et en effet, les amphétamines n’y étaient sans doute pas pour rien. Quand on réécoute « Goin’ Home », foncièrement c’est un boogie tout ce qu’il y a de plus classique, sauf que le psychédélisme est passé par là et que ça devient un tour de force de plus de dix minutes. Il faut comprendre qu’en 1969, les groupes psychédéliques sont déjà fatigués. Le live de Grateful Dead est un désastre, en partie à cause des interférences radio dans les enceintes et du risque d’électrocution. Jefferson Airplane passe le dimanche à l’aube et les gens s’en foutent, on sent que leur moment est passé. C’est l’époque du « blues boom », du premier Fleetwood Mac avec Peter Green, du moment où Clapton tourne le dos à la surenchère sonore. Beaucoup de groupes voulaient revenir au blues de Chicago pur et dur. »


Le serpent de Santana

« Tout le monde prenait des drogues. Dès qu’un truc apparaissait, on se précipitait dessus. C’était naturel, ça faisait partie de l’expérience. L’histoire de Santana, qui voyait sa guitare se transformer en serpent sous l’effet de la mescaline, fait partie des plus connues. Lui aussi est devenue une star planétaire du jour au lendemain, sur la foi de ce seul concert. Woostock a fait apparaître certains artistes et disparaître d’autres, ceux qui étaient trop chargés pour jouer correctement, et ceux qui n’apparaissent pas dans le film suite à des erreurs de management. Le film n’est pas du tout un documentaire académique, c’est un jeu de Bonneteau, une sculpture faite avec des bribes de réalité. Woodstock a été un désastre inimaginable en matière d’organisation, mais en même temps, c’était nouveau, on n’avait jamais vu un truc pareil. Le réalisme n’était pas au programme. L’imagination était plus forte que l’image. »


La svastika de Jefferson Airplane

« Je ne sais pas trop quoi en dire, si ce n’est qu’à l’époque, les gens jouaient avec des tas de symboles sans forcément y réfléchir. Contrairement au mouvement punk, où l’idée était de secouer les gens, de les forcer à voir ce qu’ils avaient caché sous le tapis. Jefferson Airplane était l’émanation même du psychédélisme, et quand le mouvement a commencé à s’essouffler, c’est devenu compliqué pour eux. Comme Grateful Dead, qui a été forcé de se réinventer et a produit du coup ses seuls albums écoutables de sa discographie. Récemment, j’ai cherché des titres du Dead à diffuser pour un podcast, mais c’est pas possible : même « Dark Star », on a l’impression qu’ils sont en train de s’accorder. Si on ne prend pas les mêmes drogues qu’eux, on a du mal à comprendre de quoi il s’agissait. Plus tard, il y a eu un rejet terrible de la génération Woodstock. Moi aussi j’ai craché dessus, c’était nécessaire. On ne peut pas ignorer qu’il y avait beaucoup d’indulgence, et puis on a découvert que tous ces sourires de gens en apparence très cool cachaient des agissements qui ne l’étaient pas du tout. »


La secte de Sly Stone

« Bonne transition. Pour l’émission que je fais cet été sur France Inter, on a cherché des archives et on est tombé sur un Masque et la Plume de 1970, où il y a Jean-Louis Bory, critique cinéma très important de l’époque, et un autre dont on a oublié le nom, plus réac’… Et ils s’écharpent sur Sly Stone. L’autre critique explique que ce Noir qui crie « higher », ça lui rappelle Hitler au Congrès de Nuremberg ! Le thème de la secte était à la mode : ces gens complètement fanatisés, capable du pire parce qu’ils sont endoctrinés par un leader charismatique, on avait vu ce que ça pouvait donner avec Charles Manson, juste avant Woodstock. C’est frappant dans le cas de Sly Stone, même s’il fait comprendre d’où ça vient : il était pentecôtiste, et dans les cérémonies pentecôtistes, les gens étaient possédés par des esprits et parlaient en langue. Lui, ce qui l’a rendu dingue, c’est la coke. Ça lui a détruit le cerveau. Sur le coup, un concert comme celui-ci, c’était un rêve. Plus tard, on a appris les horreurs qu’il pouvait y avoir derrière. L’idéalisme et la fraternité hippies ont aussi nourri des monstres, des épaves, des arnaqueurs en tout genre. »


La bite à Hendrix

« Je me souviens, dans le courrier des lecteurs de Rock & Folk, d’un dingue qui avait écrit un poème en prose sur Hendrix, dans lequel il parlait de sa « guitare/éjaculation ». On est en plein dans la fascination que Woodstock a pu exercer. C’est la fin du festival, la fin du film, « Star Spangled Banner » traversé par ces bruits d'hélicoptères et d’explosion - une invention poétique complètement démente. Hendrix atteint un statut de quasi-divinité. Je me souviens de la première fois que je l’ai vu à la télé, chez Drucker, dans les années 60. Pour moi, c’était une bête de foire, il jouait de la guitare avec les dents ! J’étais plié de rire, je n’avais jamais vu un truc aussi con de ma vie. Hendrix, Morrison ou Janis Joplin alimentaient une fantasmagorie puissante autour de l’artiste. Même Dylan, avec son physique archétypal, avait une telle dinguerie en lui qu’il ne semblait pas réel, comme s’il était l’invention de quelqu’un d’autre, un personnage sorti de la lampe d’Aladdin. Les pop stars ont totalement perdu cette aura-là. Bowie, déjà, mettait son personnage à distance, il nous faisait comprendre qu’il était une fabrication de lui-même. Tandis que Hendrix était dans l’escamotage de soi, on ne comprenait pas comment ça fonctionnait. Il semblait vraiment venir d’une autre planète. »

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