Société

Ces Françaises seules qui traversent les frontières pour devenir mère

On les appelle les « Stériles sociales ».

par Soisic Belin
13 Septembre 2019, 7:45am

Illustration:  SRGIO ! pour VICE FR

« Stériles sociales », c’est comme ça que l’on nomme toutes ces femmes célibataires, celles qui à défaut d’avoir un compagnon avec qui faire un enfant, traversent les frontières pour aller en Espagne ou en Belgique se faire inséminer. Des pays où les dons de sperme et d’ovocytes sont autorisés pour les femmes seules. René Frydman, éminent gynécologue l’explique dans son ouvrage Le droit de choisir publié aux éditions du Seuil en 2017. « Pour un peu moins de 5 000 euros, les Françaises viennent chercher ce que la France leur refuse ».

À quel moment se situe la bascule, cet instant précis où l’absence d’une progéniture devient inconcevable ? Quelles sont les raisons profondes qui motivent ces femmes à braver un interdit – où du moins à rentrer dans un processus plus compliqué que papa dans maman – pour concevoir ?
Si en France, la PMA pour les homosexuelles et les célibataires sera bientôt légale, les débats à venir sur les lois de bioéthique en cette rentrée devraient apporter une solution à cette montée du tourisme conceptionnel. À savoir que depuis le 18 septembre 2018 le CCNE a rendu un avis positif (Avis 129 « Contribution du Comité consultatif national d’éthique à la révision de la loi de bioéthique 2018-2019 ») sur la possibilité de faire appel à un donneur pour les femmes célibataires et les couples de femmes. Cependant cet avis du Comité consultatif national d’éthique est en attente de validation du Parlement.

« Un parcours », c’est le mot qui revient fréquemment lorsque l’on discute avec une femme ayant tenté l’aventure PMA en solo. C’est un cheminement psychologique et une démarche onéreuse qui se fait rarement sur un coup de tête. Beaucoup des femmes qui tentent l’aventure, attendent le dernier moment. Elles font face à un célibat depuis un certain temps et c’est ce temps qui devient leur pire ennemi. La fertilité n’est pas éternelle et elles se retrouvent face au mur, à devoir choisir entre une vie avec ou sans enfant. Il n’est plus possible d’attendre l’homme qui acceptera de fonder une famille, le corps en a décidé autrement, le taux hormonal chute à partir de 35 ans et cela devient compliqué à 40, selon le constat de l’agence de biomédecine. Beaucoup de femmes doivent faire appel à un don d’ovocytes – en plus du don de sperme – car elles n’en produisent plus assez et ils ne sont plus si frais.

« Les amours passent et Armelle se retrouve seule avec cette envie toujours aussi forte de devenir mère, de porter, d’élever un enfant et de transmettre »

C’est le cas de Marie-Christine, 40 ans, qui a choisi une clinique en Belgique. Atteinte d’endométriose, le processus était encore plus complexe pour elle, tant physiquement que moralement. Elle adhère au groupe Single Mother by choice avant de fonder le forum Graine d’amour : « Il est difficile de se lancer dans un tel projet sans soutien, ce n’est pas anodin de décider de devenir mère célibataire. Les personnes extérieures ne comprennent pas tout le temps la démarche, ils sont parfois réfractaires, ils peuvent nous taxer d’égoïstes ».

En effet, si avoir un enfant aujourd’hui est une démarche égoïste, décider de devenir une mère célibataire, traverser les frontières pour faire un enfant seule peut être perçu comme un comble, l’illustration parfaite d’une société de consommation arrivée à son paroxysme. Vouloir se reproduire à tout prix. C’est évidemment le côté mercantile qui peut paraître effrayant, mais pourquoi le serait-il plus pour une femme seule que pour un couple ayant des problèmes de fertilité ? Armelle a 49 ans, c’est en octobre qu’elle accouchera de sa petite fille. Elle est allée en Espagne pour se faire inséminer, les cliniques y sont plus adaptées qu’en Belgique, car le quota de personnel a évolué en fonction de la demande. Il n’y a donc pas de liste d’attente. Cela faisait un bon moment qu’elle souhaitait être mère mais les aléas de la vie et un parcours professionnel à assurer ont fait qu’il n’y avait jusque-là pas de bon moment. Il y a deux ans, Armelle en parle à son compagnon, il souhaite aussi être père et lui propose d’initier le parcours ensemble. Il donnera son sperme et ils feront appel à une donneuse d’ovocytes. Hélas, les amours passent et Armelle se retrouve seule avec cette envie toujours aussi forte de devenir mère, de porter, d’élever un enfant et de transmettre. Elle décide alors de continuer le processus seule. Elle sait bien que le temps est compté et qu’il lui faudra désormais un double don : ovocytes et sperme.


La clinique est là pour définir le profil des donneurs, au-delà de la qualité des gamettes se pose aussi la question de la ressemblance physique. Nous sommes loin d’une politique eugéniste, le but ici est de faire en sorte que l’enfant ait un physique correspondant avec celui de sa mère. L’enfant n’est pas créé sur catalogue, le choix de la couleur des yeux, des cheveux, de la corpulence, de la race ne sont là que pour se rapprocher au mieux du descriptif de la mère.

Si les cliniques espagnoles ou belges effectuent le gros du travail technique, il reste à trouver un gynécologue en France qui soit partant pour accompagner au mieux sa patiente, la conseiller, traduire les ordonnances lorsque celles-ci ont été émises dans une langue étrangère.
Je me suis rendue en Espagne, à Madrid dans une des cliniques réputées pour accomplir ce genre de « miracle », si on peut le nommer ainsi. Située en dehors du centre de la ville, le bâtiment possède une façade moderne, miroitante. À l’intérieur c’est une atmosphère de neutralité qui domine, néo-futuriste, la décoration est sobre et on n’a pas l’impression d’être dans une clinique. Je suis assise dans un des salons du rez-de-chaussée, j’attends qu’une personne vienne me chercher. Sandra me rejoint 5 minutes après mon arrivée dans les lieux. Elle me demande de la suivre. Elle n’est pas médecin, elle est en charge de la logistique, du secrétariat. Il va falloir que je commence par signer sur une tablette plusieurs papiers relatifs à la protection de mes données. Je m’applique à ne pas user de la lecture en diagonal, si séduisante. Je quitte après ça son bureau pour me rendre à l’étage, le docteur Garcia m’y attend avec son assistante, toutes deux parlent français. Je reverrais Sandra après ce premier entretien avec le docteur pour régler cette première consultation de 145 euros qui marque la conception de mon dossier et plus symboliquement le début de mon « parcours ».

« La fertilité n'a qu’en a elle pas évolué, elle est dépendante du temps qui passe, il y a cette obsolescence programmée qui, comme une épée de Damocles, condamne les femmes à faire des choix »

Le docteur me dessine l’appareil reproducteur féminin, elle m’explique comment se passe un acte sexuel menant à la reproduction à base de petit schéma. J’ai l’impression d’être à un cours de SVT de 5ème, en même temps, certaines femmes n’ont peut-être pas la connaissance exacte de leur corps et cette initiative ludique peut s’avérer utile.

Après quelques explications sur le donneur, j’apprends que ce monsieur ou plutôt que les spermatozoïdes du monsieur seront sélectionnés au mieux. Que le donneur - issu d’un marché tenu par les danois avec la banque de sperme Cryos et la European sperm Bank - aura entre 18 et 35 ans et qu’on l’aura aussi testé psychologiquement. Ce qui est étonnant, car pour ma part je n’ai eu droit à aucun test de ce type. Après une échographie de mon vagin pour vérifier que tout est à sa place, je me rhabille, on m’explique quand pourront commencer les piqures de stimulation ovarienne, à quel moment du cycle je devrais effectuer des examens sanguins complémentaires et la radio des trompes. Il me reste une chose à faire avant de repartir, une prise de sang pour déterminer mon taux hormonal, c’est un peu la piqure qui dit tout, à savoir si je vais galérer pour mener à bien cette procréation ou pas. Je recevrais les examens le lendemain, à mon retour en France.

Voilà comment se passe le premier entretien, qui correspond au début du parcours. La prochaine étape sera l’insémination. Avant, je pourrais échanger avec le docteur Garcia qui m’a été attribué en notant en objet de chacun de mes mails mon numéro de dossier.

Que l’on effectue cette démarche à 40, 47 ou 34 ans le but reste le même : avoir un enfant. Ne pas être exclue de ce bonheur qu’est la maternité à cause d’une société qui dans son évolution à modifier les schémas. Cette évolution sociétale a fait du couple une entité incertaine, mais elle a aussi permis aux femmes de prendre le temps d’évoluer professionnellement et de se consacrer plus tardivement à leur rôle maternel. La fertilité n'a qu’en a elle pas évolué, elle est dépendante du temps qui passe, il y a cette obsolescence programmée qui, comme une épée de Damocles, condamne les femmes à faire des choix, pour celles qui n’en sont pas capables et qui veulent s’épanouir avant de s’occuper de l’épanouissement de leur progéniture, pour celles qui ont attendu en vain « la bonne personne », pour toutes celles que l’on nomme vulgairement «infertiles sociétales», il leur reste le droit de traverser les frontières pour donner la vie.

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