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Culture

Indonésie : l'homme qui veut interdire le dating

Pour lui, le sexe avant le mariage est un fléau. Alors pour l'éviter, le leader du mouvement Tanpa Pacaran a une solution : interdire le dating.

par Adi Renaldi
07 Février 2018, 6:45am

Cet article a été initialement publié sur VICE Indonésie.

La Ode Munafar n’aime pas prendre son temps. C'est une manière étrange de décrire un homme qui s’oppose au sexe avant le mariage, mais que dire d’autre du fondateur d'Indonesia Tanpa Pacaran, un mouvement qui encourage les jeunes indonésiens à sauter les rencards et passer directement au mariage ?

Selon Munafar, le dating est la porte ouverte aux relations avant le mariage et, de fait, au péché. Le seul moyen d'éviter la tentation – une tentation qu’il juge irrésistible – est tout simplement d’éviter ce type de fréquentations. Au lieu de cela, Indonesia Tanpa Pacaran (« Indonésie sans rencards ») conseille de rester célibataire jusqu'à ce que vous rencontriez votre âme sœur grâce au taarof. Le taarof est une pratique de « courtoisie » lors de laquelle un homme et une femme sont présentés l'un à l'autre par la famille. Ils ne sont pas autorisés à aller où que ce soit sans un chaperon. C'est ainsi que Munafar a rencontré sa femme, avec laquelle il est marié depuis quatre ans et avec qui il a eu un enfant (un petit garçon).

« Je veux empêcher la nouvelle génération d’avoir des relations sexuelles avant le mariage, déclare Munafar. Je m’inquiète pour les jeunes, car peu importe le point de vue, les rencards mènent toujours à quelque chose de mauvais. »

Des déclarations comme celle-ci paraissent quelque peu absurdes et peuvent décrédibiliser l'ensemble du mouvement – du moins aux yeux d’un étranger. Mais son message semble avoir trouvé un public dans son pays natal, puisque son organisation compte plus d'un demi-million de followers sur Instagram et plus d'un million sur Facebook. Plutôt que d’adopter le ton solennel des prêches traditionnels, le mouvement a opté pour un humour bon enfant – allant même jusqu'à faire référence à des films populaires indonésiens comme Dilan 1990.

L’idée défendue par Indonesia Tanpa Pacaran n’est pas vraiment nouvelle – les savants islamiques se servent depuis longtemps de certains versets du Coran pour prouver que les rendez-vous galants sont interdits dans la religion musulmane. C’est ce même message qui a été adapté pour un public beaucoup plus jeune. Des comptes comme @nikahasik, @pejuangnikah, @gerakannikahmuda, @semangatmenikah prônent l’intérêt de se marier tôt, et d'autres, comme @siap_nikah et @yukmenikah, sont des plateformes dédiées à la rencontre de l’âme sœur.

Indonesia Tanpa Pacaran dispose désormais d'un réseau de partisans, tous dirigés par un « coordinateur régional » qui organise des événements et des rassemblements dans la plupart des grandes villes indonésiennes. Munafar est donc en première ligne de cette guerre culturelle dans laquelle les conservateurs religieux tentent de mener ce pays – historiquement pluraliste et modéré – vers un modèle plus extrémiste. Aujourd'hui, les femmes du « Niqab Squad » essayent de convaincre les jeunes femmes d’adopter le voile intégral. Il existe désormais des applis de rencontre pour polygames, des sites Internet sur lesquels on peut acheter des vierges aux enchères, sans parler des chaînes de télévision qui censurent tout.

Les groupes de pression conservateurs comme la Family Love Alliance (AILA) cherchent à bannir les relations sexuelles avant le mariage, de même que les relations homosexuelles – eux représentent l’aspect légal de cette guerre culturelle. Les groupes comme Indonesia Tanpa Pacaran, en revanche, représente la « puissance douce » de ce mouvement. Petit à petit, une réalité plus conservatrice s’installe en Indonésie.

Munafar a commencé à militer pendant ses études – il se faisait de l'argent de poche en prêchant les paroles du Coran. Son organisation est ouverte aux couples – à condition qu'ils promettent de se marier ou de se séparer dans les trois mois à venir.

« S’ils ne le font pas, on se réserve le droit de les expulser de notre communauté », déclare-t-il.

Mais ces mariages ne sont-ils pas voués à l’échec ? Selon Munaraf, le fait d'épouser quelqu'un que vous connaissez ne contribue pas au taux de divorce déjà en hausse en Indonésie.

« Le Taarof est le seul moyen d’éviter le divorce, explique-t-il. Il permet de s’ouvrir à l’autre petit à petit. Ne pas vous connaître ne signifie pas que vous allez divorcer. »

Mais tout le monde n’en est pas aussi sûr. Cette course au mariage dans le but d’échapper à la tentation du sexe et du péché a engendré une hausse des différends conjugaux en Indonésie. Le problème a pris une telle ampleur que le ministère des Affaires religieuses rencontre désormais les jeunes couples avant qu’ils ne se passent la bague au doigt afin de les préparer aux réalités de la vie maritale. Un certificat est même délivré aux personnes ayant suivi la formation.

Cela soulève également la question épineuse du mariage d’enfants. En Indonésie, l’âge légal du mariage pour une femme est de seulement 16 ans – contre 18 pour un homme – et les efforts réalisés pour porter cet âge à 18 ans se sont pour l’instant avérés vains. Chaque année, jusqu’à 340 000 filles sont mariées avant l'âge de 18 ans, selon les données recueillies par l'Unicef.

Munafar insiste sur le fait que son mouvement n'essaye pas de promouvoir le mariage d’enfants, mais qu’il ne voit aucun problème dans le fait de se marier dès qu’on a atteint la puberté – tout dépend de ce que l’on considère comme étant la fin de l'enfance.

« On ne fait pas la promotion du mariage d’enfants, déclare-t-il. On dit seulement qu’il ne faut pas se "fréquenter" avant le mariage, mais ça ne veut en aucun cas dire qu’on encourage les mariages précoces. C'est comme le jeûne. »

Indonesia Tanpa Pacaran ne fait pas l’unanimité. Yusar Muljadji, sociologue à l'université Padjajaran, est d’avis que l’on ne peut pas qualifier toutes ces relations d’immorales.

« Le mouvement cherche à suivre les principes de l’Islam interdisant les relations sexuelles avant le mariage, certes, déclare-t-il. Mais un petit rencard mène-t-il forcément à l'immoralité ? »

Si, selon vous, la réponse est oui, alors le groupe de Munafar est fait pour vous.