Le calvaire des ouvrières qui construisent des villas luxueuses à Bali
Culture

Le calvaire des ouvrières qui construisent des villas luxueuses à Bali

Le boom touristique de l'île ne cesse d’attirer des femmes venues de toute l’Indonésie – elles travaillent sous une chaleur étouffante et gagnent un salaire inférieur à celui de leurs homologues masculins.

Cet article a été initialement publié sur VICE Indonésie.

Tandis que le crépuscule tombe sur la côte ouest de Bali, une nouvelle journée de dur labeur touche à sa fin pour les quelque 60 femmes présentes sur le site de construction appartenant à une société singapourienne. De retour dans leurs campements improvisés situés à deux minutes à pied de Canggu – un village balnéaire branché – elles reprennent de plus belle, cette fois en préparant à dîner pour leur mari et enfants qui, tous ensemble, partagent une minuscule cabane en bambou d'une seule pièce.

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« Je suis tellement fatiguée que, parfois, je n'arrive plus à le supporter. Je craque et je pleure. Dans ces moments-là, je prends conscience d'à quel point ma vie est malheureuse », explique Made*, 35 ans, orpheline depuis ses trois ans.

Les journées sont longues, chaudes et peu rémunérées. Made a travaillé sept jours par semaine au cours des trois derniers mois, se réveillant à 3h30 pour préparer le petit-déjeuner pour son mari, également ouvrier sur le site, et ses enfants. Ils arrivent ensemble au travail à 7 heures du matin et passent la journée à soulever des poutres en acier, pelleter du ciment et façonner des éléments d'armatures en béton sous une chaleur étouffante.

« C'est triste, mais c'est comme ça. Si je ne travaille pas, je ne peux pas nourrir ma famille », déclare-t-elle.

Les chantiers de construction ne font pas de discrimination lorsqu'il s'agit de travail. L'écart de salaire est la seule différence – les hommes touchent environ 12 dollars par jour, les femmes 8. La tâche est aussi incroyablement dangereuse. Il existe peu de règles de sécurité, et les décès sont monnaie courante. Le mari de Made, qui veut être appelé Wayan*, se souvient d'avoir vu un homme mourir après qu'un câble d'ascenseur a cassé et qu'il a été écrasé par une charge de béton.

Tous deux ne souhaitent pas utiliser leur nom complet par crainte d'être renvoyés pour avoir évoqué l'absence de normes de sécurité. Le couple vient de Singaraja, un quartier pauvre de Bali, où ils travaillaient autrefois comme riziculteurs. À l'issue de chaque mission – généralement au bout de trois à cinq mois – ils rentrent chez eux pour quelques jours avant de revenir pour le projet suivant.

D'habitude, en Indonésie, les femmes ne travaillent pas sur les chantiers. Mais à Bali, où le boom touristique vieux de plusieurs décennies cherche à exploiter toutes les vastes étendues du sud de l'île, les femmes constituent la toile de fond. L'industrie du bâtiment, me dit Made, fournit un revenu plus stable et fiable que l'agriculture.

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« Quand vous travaillez dans la construction, l'argent est assuré, alors que quand vous travaillez dans l'agriculture, tout dépend de la qualité du riz cette année-là, déclare-t-elle. Quand je vais sur le chantier, je sais que je vais gagner quelque chose. Dans les champs, c'est plus incertain. »

Une fois le travail terminé, les travailleurs au visage livide traversent péniblement les hordes de touristes – des vacanciers qui dépensent pour un cocktail l'équivalent de ce que Made et son mari gagnent en une journée. Made et son mari restent toutefois très philosophiques au sujet de l'écart entre les niveaux de vie.

« Je me demande ce que ça fait d'avoir de l'argent, déclare Wayan. Je ne pense pas que ce soit injuste. Ils ont de l'argent, et c'est tant mieux pour eux. Quant à moi, je n'ai pas d'argent, donc je dois travailler. Du moment que j'ai un travail, je ne trouve pas que ce soit injuste. »

Dans le bâtiment voisin, nous rencontrons un couple de personnes âgées originaire de Java, qui a également laissé le riz derrière lui pour rejoindre le boom de la construction. La derrière mission qu'ont effectuée Suhita et Panji, dans le hotspot touristique Ubud, était si physiquement épuisante qu'ils ne pouvaient tenir qu'une demi-journée de travail par jour.

Malgré le fait que les groupes communautaires balinais appellent à un moratoire sur le développement des lieux de villégiature, les projets de construction se poursuivent à travers toute l'île – et de nombreux autres sont prévus. Le président américain Donald Trump et son partenaire d'affaires indonésien Hary Tanoesoedibjo développent actuellement un complexe touristique six étoiles controversé – le plus important de l'île – à proximité de Tanah Lot. Et ils ne sont pas les seuls. Les promoteurs de villas de luxe telles qu'Elite Homes se vantent de proposer des appartements et des villas de style « néocolonial » pour un coût compris entre 875 000 et 6,5 millions de dollars.

De leur côté, Suhita et Panji ne recherchent pas le luxe ; une simple maison en béton et une éducation de base pour leurs enfants et leurs petits-enfants leur suffiraient amplement.

« Avant, les Indonésiens cultivaient des aliments et pouvaient nourrir leur famille, et tout allait bien, mais maintenant, il leur faut plus d'argent, déclare-t-elle. Vous ne pouvez pas construire une maison avec l'argent que vous gagnez grâce à l'agriculture. Nous voulons une maison en béton, pas une simple cabane en bambou. Et nous voulons scolariser nos enfants. Avant, nous n'allions pas à l'école. Avec l'agriculture, nous n'avions pas assez. »

*Le prénom a été modifié.