Tristesse : en Iran, les femmes sont toujours interdites de stade

FYI.

This story is over 5 years old.

sexisme

Tristesse : en Iran, les femmes sont toujours interdites de stade

La législation iranienne ne permet toujours pas à des femmes d'assister à des matches de football et de volley, malgré la mobilisation de militants qui prônent l'ouverture.
7.12.16

A l'été 2015, alors que je regardais la très excitante finale de la Coupe du monde féminine entre les États-Unis et le Japon, j'ai reçu un message privé sur Twitter de la part de mon amie Sara [les noms des militantes en Iran ont été changé pour leur protection, ndlr]. Elle était folle de joie de pouvoir voir le match elle aussi – elle vit en Iran et n'a pas pu voir beaucoup des rencontres du tournoi. On a échangé quelques instants à propos du match. Je lui ai dit que j'avais eu la chance de pouvoir assister à certains matches au Lansdowne Stadium à Ottawa, avec ma fille et ma nièce. « J'espère qu'un jour je pourrais assister à un match dans un stade », m'a-t- elle répondu.

Publicité

Son message m'a fait mal au cœur. Ses mots étaient emprunts de tristesse et d'injustice, un sentiment que je connais, même au Canada. Pendant des années, l'interdiction par la FIFA du port du hijab m'a empêché, moi et des millions d'autres femmes, de pouvoir jouer au football. Supporter cette interdiction a été pénible, inutile, et m'a privée du sport auquel j'ai joué pendant des décennies. Le football est une grande partie de mon identité. Il m'a inspiré et vivifié, et on m'a empêchée d'y jouer. Mais, moi, j'avais la possibilité d'assister aux matches en personne.

Sara vit en Iran où, depuis la révolution de 1979, les femmes n'ont pas le droit d'assister à des événements sportifs dans des stades, partout dans le pays. Les autorités religieuses, radicales, insistent sur le fait qu'il est inapproprié pour des femmes d'assister à des matches, durant lesquels elles seraient inutilement mises en contact avec des hommes en dehors du cadre familial. En outre, les joueurs sont en shorts, et d'après ces mêmes ecclésiastiques, il y a beaucoup de langage et de comportements vulgaires. Et pourtant, les femmes non-iraniennes ont le droit de venir supporter les équipes visiteuses en Iran, et peuvent librement assister à des matches – et c'est l'une des choses qui rend l'interdiction d'autant plus insupportable pour celles qui y sont sujettes.

Pendant des années l'interdiction s'appliquait surtout aux stades de foot, le sport le plus populaire en Iran, mais les femmes avaient le droit de se réunir pour regarder les matches sur les places publiques, ce qui était le cas lors de la Coupe du monde 2010. En 2012, avant l'Euro, l'Iran a étendu l'interdiction à la lutte et aux matches de volley ainsi qu'à tous les lieux et stades. Depuis, les hommes et les femmes n'ont pas le droit de regarder des matches ensemble dans des lieux publics tels que les cafés ou les restaurants.

Publicité

« Personne ne devrait avoir le droit de bannir la moitié de sa nation des lieux publics, m'a écrit Sarah un peu plus tard par email. Mais si la loi ne change pas, on ne nous le permettra jamais. »

Interdire les femmes de stade dans un pays comme l'Iran où le sport est si populaire est une forme d'exclusion tellement perverse qu'elle a provoqué beaucoup de réactions. Le mouvement Open Stadiums (connu aussi sous le nom de White Scarves) a débuté en 2005 dans le but d'éveiller les consciences sur les inégalités entre les genres dans le sport, et pour faire du lobbying contre l'exclusion des femmes des stades et Sara est une figure centrale de l'organisation à Téhéran, depuis le début. Les activistes d'Open Stadiums lancent des pétitions et font pression sur les fédérations internationales de sport pour obtenir leur soutien. À Téhéran, lorsque les affiches et les pancartes ont été interdites, elles se sont résolues à imprimer leur message politique sur leur voile blanc pour éviter toute altercation avec la police. En 2009, la législation iranienne sur les manifestations publiques s'est durcie, Open Stadiums et leurs alliés sont donc apparus sur le net et ont redoublé leurs efforts de plaidoyer. Leurs identités en Iran restent cachées à cause du danger de persécution qu'ils encourent.

Cette problématique a même fait l'objet de films comme Offside (2006) réalisé par le cinéaste iranien Jafar Panahi. Le film, acclamé par la critique, dresse le portrait de la bataille fictive de six jeunes filles fans de football à qui on interdit d'assister à un match de la Coupe du monde et qui sont finalement arrêtées. Panahi a fait ce film dans l'espoir qu'il « bouscule les limites en Iran et aide les femmes ». Presque dix ans plus tard, les femmes iraniennes n'ont toujours pas le droit de mettre les pieds à l'Azadi Stadium.

Une Iranienne regarde un match de football, en 2006. Depuis, rien n'a changé. Photo Abedin Taherkenareh/EPA

Le 20 juin 2014, Ghoncheh Ghavami, une étudiante britannico-iranienne, a voulu protester à l'Azadi (qui veut dire « liberté » en farsi), qui était alors le théâtre d'un match de volley-ball masculin. Elle a été arrêtée par les autorités iraniennes, et après cent jours passés en isolement, elle a été condamnée à un an de prison. Cette affaire à eu l'effet d'une grosse claque pour le sport, les athlètes et les fans, et a attiré l'attention de gros médias et d'Amnesty International. Une pétition pour sa libération a réuni plus de 730 000 signatures. Ary Graca, le président de la Fédération internationale de volley-ball (FIVB) a tenu un discours fort : « En temps normal, on ne cherche pas à interférer avec les lois des différents pays. Mais conformément aux statuts olympiques, la FIVB est tenue de promouvoir l'ouverture et le droit des femmes à prendre part au sport de manière équitable. » Les charges contre Ghavami ont finalement été abandonnées en avril 2015.

Quelques jours plus tard, Abdolhamid Ahmad, ministre adjoint aux Sports, a déclaré que l'Iran allait autoriser la présence des femmes dans les stades. Il y avait eu auparavant, de la part de membres du gouvernement, quelques timides tentatives de lever l'interdiction de stade. En 2006, par exemple, l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad, un grand fan de football, a écrit à l'Organisation de l'éducation physique en Iran l'implorant d'autoriser les femmes dans les stades. Il a en vain tenté d'avancer que les femmes amélioreraient l'ambiance dans les enceintes et en feraient un espace plus familial. À l'époque, Ahmadinejad n'avait pas reçu le moindre soutien de la FIFA.

Publicité

L'annonce de la révocation de l'interdiction de stade en avril 2015 a coïncidé avec la nouvelle d'une avancée dans les négociations autour du programme nucléaire de l'Iran. Les militants espéraient qu'un vrai progrès avait été fait. Et pourtant, on refusait toujours l'entrée à l'Azadi Stadium aux femmes qui voulaient assister aux six matches internationaux organisés par la fédération iranienne de volley-ball durant l'été 2015. Malgré la pression d'Open Stadiums, la FIVB n'a pas fait de commentaire sur la situation. Toute réflexion politique visant à tenir les femmes éloignées du sport est ulcérante ; mais ce qui est encore plus frustrant ce sont les instances gouvernantes internationales du sport qui rédigent des communiqués de presse puis disparaissent – ou encore les dirigeants de fédérations dont les commentaires hypocrites n'aident absolument pas.

Les Iraniennes ont quelques alliés dans les hautes sphères du sport international. Moya Dodd, membre du comité de direction de la FIFA, est une avocate infatigable des femmes dans le football.

En tant que vice-présidente de la Confédération asiatique de football (AFC), qui a juridiction en Iran, Dodd est sans doute dans la meilleure position pour mettre la pression sur l'Iran afin que le pays ouvre véritablement les portes de ses stades aux femmes. Elle a rencontré des militants iraniens à plusieurs reprises lors de ces dernières années, notamment avec un membre d'Open Stadiums au cours de la Coupe du monde féminine.

Publicité

« Le football est le sport le plus populaire dans le monde, et il joue un rôle important dans l'établissement des normes comportementales dans la société, m'a écrit Dodd dans un email. Empêcher les femmes de le vivre en direct est non seulement injuste envers ces femmes en tant qu'individu, injuste envers le football dont le public se voit diminué, injuste envers le développement du football féminin puisque les femmes ne peuvent assister et apprendre des rencontres ; mais le message que cela renvoie est qu'il est acceptable de nous exclure des activités courantes de la société. Et ça, c'est une entrave fondamentale aux droits de l'homme. »

Dodd a joué un rôle important pour faire pression sur la FIFA après que la sélection nationale iranienne féminine a été disqualifiée à cause du port du voile en 2011, et n'a de ce fait pas pu se qualifier pour la Coupe du monde féminine. Ça a été à l'origine d'une campagne qui s'est soldée par la révocation de l'interdiction du voile par la FIFA en mars 2014.

Sara m'a dit que les féministes iraniennes sont en contact régulier avec Dodd et sont reconnaissantes de la solidarité dont elle a fait preuve. Travailler avec des militantes est crucial afin de pouvoir atteindre les objectifs fixés par Open Stadiums.

Étonnamment, l'interdiction de stade n'a pas empêché les Iraniennes de disputer et de gagner des tournois internationaux majeurs (quand leur uniforme était permis bien sûr : alors que la FIFA a officiellement révoqué son interdiction sur les hijabs, des règles similaires dans d'autres sports continuent d'empêcher les iraniennes de participer à toutes sortes de compétitions à travers le monde.) Que les femmes soient encouragées à jouer et à gagner des médailles sous la bannière iranienne, mais qu'il ne leur soit pas permis d'assister à des rencontres sportives en direct dans les lieux publics de leur propre pays est une hypocrisie qui donne parfois lieu à des moment gênants pour les dirigeants iraniens. Lors des Jeux asiatiques de 2014, le président Hassan Rohani a tweeté son soutien inconditionnel aux femmes de l'équipe iranienne, tweet qui a été accueilli avec dédain et sarcasme de la part des fans. Mais il y a beaucoup de signes de développement du sport féminin en Iran. Cette année, l'équipe de foot féminine a intégré le championnat d'Asie de football des moins de 19 ans, et le mois dernier, le Wall Street Journal a publié un article expliquant qu'aujourd'hui il y a plus de 4000 filles et femmes jouant dans les différentes ligues iraniennes. Il y en avait zéro en 2005 – oui zéro.

Niloufar Ardalan, qui célèbre un but en 2012, n'était pas autorisée à participer au Mondial de futsal en 2015. Photo Jose Coelho/EPA

Cependant, il y a encore beaucoup d'obstacles sur la route des sportives. Niloufar Ardalan, connue sous le nom de « Lady Goal », est une des footballeuses iraniennes les plus spectaculaires. L'Iran devait participer au Championnat de Futsal de la Fédération asiatique de football en Malaisie, mais Ardalan n'a pas eu le droit d'y aller. Selon une certaine loi islamique en vigueur en Iran, une femme ne peut pas voyager sans la permission d'un parent masculin, et Ardalan a révélé à l'agence de presse perse Nasimonline que son mari, le journaliste sportif Mahdi Toutounchi, avait refusé de lui donner la permission et de signer les papiers permettant de mettre à jour son passeport. Au lieu de cela, il a insisté pour qu'elle soit présente au premier jour d'école de leur fils de sept ans.

« Je sais que c'est la loi, mais notre équipe nationale a besoin de moi et je veux que notre équipe gagne des matches, a expliqué Ardalan au Shirzanan Global, une agence se faisant l'avocate des femmes dans le sport. Le gouvernement peut temporairement exempter les athlètes professionnels de participer à un match international. En tant que femme, mère et athlète professionnelle de ce pays, j'aimerais recevoir un tel soutien. Par exemple, nos champions sont exempts de service militaire. »

Le droit basique d'aller et venir librement est une problématique pour les Iraniennes, mais c'est particulièrement critique dans le cas des athlètes de niveau international qui ont besoin de voyager pour prendre part aux différents tournois et compétitions. Si les autorités iraniennes ne peuvent résoudre un dilemme de cette importance, le sport féminin risque d'en souffrir. Le courage d'Ardalan de parler publiquement de son expérience a suscité des effusions de soutiens sur le net, mais prôner le changement va au-delà de sauter sur un hashtag. Les autorités iraniennes devraient faire pression pour que tous les athlètes aient le même accès et devraient faire la médiation lorsque des familles sont confrontées à des situations comme celle d'Ardalan.

L'Iran a la fâcheuse habitude de jouer avec les militants en leur promettant des changements et en ne tenant par leur parole par la suite. Des fédérations telles que la FIFA, la FIVB et le CIO devraient exiger plus de cohérence et de transparence. Exclure l'Iran de certaines compétitions ou pénaliser les athlètes n'est pas la solution. Insister sur une politique équitable et sur le fait que les femmes doivent pouvoir assister à des événements sportifs sans avoir peur d'être arrêtées ou persécutées est un moyen plus efficace pour militer – plus que des tweets et des communiqués de presse en tout cas. Cela permettrait également d'insister sur les principes d'impartialité et d'égalité que ces organisations prétendent soutenir, sans mentionner le fait que cela renforcerait l'intérêt et le développement de sports majeurs pour les femmes et les filles, ce que la FIFA s'est engagée à faire.

Il y a en effet une révolution qui est en cours dans le sport féminin en Iran, mais il reste encore beaucoup de batailles à mener. Pour Sara et des millions d'autres Iraniennes, être interdite de stade est le symbole de l'exclusion des femmes de la société iranienne en général. Sara insiste sur le fait que la campagne doit continuer. « On ne doit pas abandonner et nous taire à propos de nos droits, parce que l'atrophie de nos droits commence à devenir ordinaire, dit-elle. Si on continue de se taire, cela deviendra encore plus dur pour les féministes de faire reconnaître la discrimination de genre. Que les gens soient éduqués ou non, le sexisme banalisé peut être reproduit par tous et il est important que nous réagissions, parce que ça leur fait ouvrir les yeux, et notre opposition à la discrimination sera d'autant plus vive. »