Culture

Des gens nous expliquent pourquoi ils alimentent toujours leur site Web des années 1990

« Je sais bien que mon site ne ressemble à rien. Mais cela n’aurait aucun sens s’il était beau. »
19.9.17

L'Internet d'il y a 20 ans était tout autre. On y trouvait des animations Flash, des blagues sur OJ Simpson, des fonds noirs et oppressants, sans parler de ces bruits insupportables que faisaient les modems commutés. Aujourd'hui, ce monde a dans une large mesure disparu ; à l'exception de quelques sites semi-abandonnés dans les tréfonds du Web. « Semi-abandonnés », car il se trouve que certaines personnes paient encore pour les noms de domaines et, dans certains cas, publient encore du contenu. Mais pourquoi ?

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Qui sont ces gens ? Pourquoi s'obstinent-ils ? Pourquoi ne suppriment-ils pas leur page merdique comme tout le monde ?

Afin de le découvrir, j'ai contacté trois personnes en charge d'anciens sites célèbres.

Celestino Gianotti est non seulement le réalisateur du clip de « Blue (Da Ba Dee) », le classique intemporel d'Eiffel 65, mais aussi le créateur de l'emblématique extraterrestre bleu prénommé « Zorotl ». Il a d'ailleurs créé un site en l'honneur de ce dernier, www.zorotl.com. Il nous a parlé depuis chez lui, en Italie.

VICE : Salut Celestino. Pourquoi entretiens-tu toujours un site vieux de 18 ans, dédié à l'extraterrestre de « Blue (Da Ba Dee) » ?
Celestino Gianotti : Ce site est pour moi un morceau d'histoire et il me tient à cœur de le partager. Il ne me coûte pas cher à entretenir et, puisque j'ai réalisé des clips musicaux et que je conçois désormais des jeux vidéo, les gens arrivent à reconnaître mon travail quand je postule de nouveaux boulots. Je ne suis pas certain qu'il soit pertinent pour tout le monde, mais il l'est pour moi.

« Blue » a connu un véritable succès à sa sortie. Pourquoi avoir dédié un site entier au personnage de Zorotl ?
Nous voulions faire évoluer le personnage. Nous avons utilisé Zorotl dans un autre clip – la suite de « Blue », intitulée « I Wanna Be ». Nous avons inventé toute une histoire autour de lui, mais malheureusement, nous étions trop jeunes pour gérer une entreprise comme celle-ci et le projet n'a pas eu les résultats escomptés.

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Ce site est donc pour toi une sorte de portfolio. Si tel est le cas, pourquoi ne le mets-tu pas à jour ?
Je ne veux pas qu'il soit plus beau. Cela n'aurait aucun sens. Je ne suis pas développeur web, je n'ai pas besoin de mettre en avant mes compétences de conception. Il s'agit plutôt d'une capsule temporelle dont le but est de permettre aux gens de m'identifier, moi et mon travail.

As-tu des fans qui suivent encore le site ?
Le site génère encore du trafic, mais personne ne m'en parle. Je suis tombé sur des posts Reddit dans lesquels certains membres se plaignent que mon site est une belle merde – et pour leur défense, mon site ressemble bel et bien à une belle merde. Les gens sont plus impressionnés par le clip. Un jour, j'étais à Londres avec les mecs qui ont collaboré avec moi sur ce projet, et nous avons rencontré des fans qui adoraient la vidéo et nous ont montré beaucoup de respect. En Italie, en revanche, c'est différent. Je prends seulement conscience de ma valeur lorsque je quitte le pays.

Zorotl a-t-il un avenir ? Vas-tu le ramener un jour à la vie ?
Pas pour le moment. Je bosse sur des jeux vidéo et n'ai pas la moindre intention de ramener Zorotl. Il fait partie de mon passé. Désormais, je dois me concentrer sur l'avenir et développer de nouveaux personnages. Peut-être qu'un jour je concevrai un jeu vidéo dans lequel Zorotl sera présent, mais ce n'est pas prévu pour l'instant.

Maddox a été programmeur pour une entreprise de télémarketing avant de devenir blogueur et auteur à succès. Depuis 1997, il gère également un blog indépendant et énervé, http://maddox.xmission.com.

VICE : Salut Maddox. Venons-en directement à ton vieux site. Pourquoi le conserves-tu ?
Maddox : C'est la genèse de tout ce que j'ai fait depuis. C'est mon exutoire ; ma catharsis. De plus, les internautes lisent toujours mon contenu. Je touche un demi-million de fans à chaque fois que je publie quelque chose. Plus important encore, je reçois encore des messages de haine.

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Mais tu as conscience qu'il ne ressemble à rien, n'est-ce pas ? Pourquoi ne crées-tu pas un Squarespace sympa comme tout le monde ?
Je sais que mon site est merdique, mais il a pour seul but de fournir des articles aux lecteurs. C'est le but d'un site. Google suit ce principe. Mon site suit ce principe. Il existe des millions de sites plus beaux que le mien, mais ils ne génèrent aucun trafic.

En quoi Internet a-t-il changé depuis tes débuts ?
Internet a beaucoup changé depuis l'avènement des réseaux sociaux ; c'est dommage. Les gens postent sur des plateformes qui sont tout sauf neutres, comme Facebook. Mais le pire à propos des réseaux sociaux, c'est qu'ils donnent une voix à tout un chacun. C'est terrible. Tout le monde se voit accorder une voix d'une même valeur, de sorte que les opinions merdiques de votre tante sont traitées sur un pied d'égalité par rapport à celles du New York Times. Ça revient à aller à la pharmacie et avoir le choix entre une multitude de médicaments, mais aussi de poisons.

As-tu déjà rencontré tes fans ?
J'ai rencontré beaucoup de fans au fil des années. Certains de mes meilleurs amis et quelques filles avec qui je suis sorti étaient des fans en premier lieu. Heureusement, aucun de ceux qui m'ont envoyé des messages de haine ne m'a attaqué. Mais une fois, une fille s'est pointée à l'une de mes séances de dédicace et a attendu deux heures juste pour me dire qu'elle me détestait. Je lui ai demandé si elle voulait que je lui signe quelque chose, elle n'a pas voulu. Elle a perdu beaucoup de temps, moi aussi. Chose curieuse, j'ai un nombre considérable de stalkers.

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Des stalkers, vraiment ?
Je ne sais pas pourquoi, mais en ce moment, j'ai cinq stalkers. L'un d'eux est une fille qui m'envoie des mails toutes les semaines depuis bientôt cinq ans. Elle va sans doute lire cet article. Elle ne représente pas vraiment une menace ; elle est simplement obsédée par moi et convaincue que je lui envoie des messages subliminaux à travers mes articles – ce qui, pour être honnête, est la vérité [rires].

Comptes-tu supprimer le site un jour ?
Je ne supprimerai jamais le site. Je vais le garder aussi longtemps que j'en aurai les moyens.

Nick Morrot, 40 ans, est père au foyer et développeur de logiciels. Cela fait 20 ans qu'il alimente un site dédié aux transcriptions des épisodes X-Files, http://www.insidethex.co.uk.

VICE : Alors comme ça, Nick, tu mets toujours à jour un vieux site qui compile les transcriptions de X-Files ? Pourquoi cela ?
Nick : Parce qu'il compte encore beaucoup de visiteurs. En l'espace de 20 ans, j'ai eu près de 1,5 million de visites de tous les pays, dont quelques-uns d'Afrique centrale. Je reçois encore beaucoup de mails venus des quatre coins du monde, et l'entretien du site ne me coûte rien. Je pense que les gens espèrent que le site soit maintenu.

Penses-tu qu'il soit toujours pertinent ?
Je pense que oui. De nombreux auteurs de fan fictions s'en servent comme ressource pour obtenir autant d'informations textuelles que possible. Beaucoup de gens dans le monde qui n'ont pas eu accès aux nouvelles saisons de X-Files ont accès à mon site.

As-tu beaucoup d'échanges avec tes fans ?
Oui. J'ai récemment été contacté par une société turque qui utilisait les transcriptions pour améliorer ses sous-titres dans le cadre d'une diffusion nationale. D'autres s'en servent pour améliorer leur compréhension de l'anglais écrit. Le fait est que mon site est plus qu'un simple site portant sur X-Files.

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