Une brève histoire des rixes estudiantines

Les violences qui ont eu lieu le 22 mars dans un amphi de la fac de droit de Montpellier ne sont pas extraordinaires. Depuis plus d’un siècle, les universités françaises se transforment régulièrement en cimetières de molaires.

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mars 30 2018, 11:10am

Photo : Olivier Laban-Mattei / AFP 

En théorie, l’Université est le temple du savoir, un endroit où les neurones se connectent plus qu’ailleurs – et où la réflexion et l’élévation intellectuelle sont la norme. Pourtant, les facs françaises se sont souvent transformées en cave de fight clubs, ambiance cimetière de molaires. Le 22 mars denier, les images d’une dizaine d’hommes cagoulés et armés de bâtons molestant les étudiants occupant un amphi de la fac de Montpellier ont choqué et entraîné la démission du doyen. Mais ce n’est en rien un événement extraordinaire. Il s’inscrit au contraire dans une longue tradition de bagarres utilisant comme champ de bataille les travées des amphis. Et ça ne date pas de mai 68. L’université française n’est pas qu’un lieu où l’on célèbre la matière grise : elle sert aussi parfois de ring de boxe, et ce depuis très longtemps.

Dès début du 20e siècle, les étudiants sont déjà amateurs de soupe de phalanges et portés sur l’art de la mornifle. Il y a d’abord l’affaire Dreyfus, autour de laquelle se divisent pro et anti. Les jeunes gens s’adonnent ainsi à des « violences, verbales et physiques au sein et à l'extérieur des bâtiments universitaires », raconte Antonin Dubois, doctorant à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Selon le chercheur, ces troubles sont même une des étapes déterminantes dans « l’affirmation d’idées politiques par les étudiants ».

Amédée Thalamas, professeur à la Sorbonne, en fait les frais quelques années plus tard, le 2 décembre 1908. Juste avant sa nomination au sein de la prestigieuse université, il a publié un livre dans lequel il remet en question le caractère sacré de Jeanne d’Arc. Lorsqu’il entre dans l’amphi Michelet pour y donner sa première leçon d’histoire, il est accueilli par les hurlements de dizaines de membres de l’Action Française, une organisation monarchiste, antisémite et anti-républicaine. Furieux de voir leur idole Jeanne critiquée par Thalamas, ils jettent des boulettes de papier, puis des choux de Bruxelles et enfin des œufs pourris sur le professeur. Alors que ce dernier atteint l’estrade de l’amphi, le chef de bande Maxime Real Del Sarte le coince et lui colle une paire de baffes. Dans l’almanach de l’Action Française, les participants à cette « opération » se félicitent (on vous laisse apprécier les termes employés) : « Quelques métèques s’étant précipités sur Real Del Sarte sont rossés par nos amis. Tout est brisé dans la salle, les vitres volent en éclat et la lumière s’éteint. » Loin de s’arrêter là, les troubles continuent pendant de longues semaines. Les étudiants d’extrême droite lui cracheront au visage et finiront même, ultime humiliation, par lui administrer une fessée publique. En représailles, ils recevront des chaises à la figure et quelques coups de courges dans les côtelettes. « La violence au sein de l’Université n’est pas un phénomène nouveau » explique Antonin Dubois. « L'affaire Thalamas est le premier événement véritablement marquant d'un usage concerné et planifié de la violence comme arme politique par un groupe étudiant (à des fins idéologiques), tant dans la rue que dans les amphithéâtres ».

En 1935, la fac de Montpellier se met en grève « contre les métèques »

29 janvier 1935. Léon Daudet, dans le journal L’Action Française (encore), lance un appel à la grève « contre les métèques ». Elle débute deux jours plus tard à l’université de Montpellier (décidément !) avant de se propager à d’autres facultés françaises. Très vite, cela devient le « plus important mouvement xénophobe et antisémite de l’entre-deux-guerres » raconte le chercheur au sein du Groupe d’Études et de Recherche sur les Mouvements Étudiants (GERME) Alain Monchablon dans son article Les années Front Populaire des étudiants de Paris ». Dans le quartier latin, les membres de l’Action Française se promènent avec des cannes à embouts plombés, des matraques télescopiques, parfois même avec des armes à feu et des poings américains. « Le mouvement s’accompagne de meetings et de manifestations de rue où fleurissent les mots d’ordre "La France aux Français", "Les métèques à la porte". En face, les étudiants communistes créent des groupes de combat ».

C’est dans ce contexte que les nervis de l’Action Française s’en prennent à Gaston Jèze, professeur de droit public à la faculté de Paris. Il s’est mis à dos les étudiants d’extrême-droite en défendant l’Éthiopie devant le conseil de la Société Des Nations, envahie par l’Italie fasciste de Mussolini. « Le cours de rentrée de Jèze, le 14 novembre, est d’emblée rendu impossible par un chahut violent, aux cris de "Jèze démission" rapporte Alain Monchablon. Une autre fois, « un chahut rend la reprise du cours impossible, Jèze -se retirant- est poursuivi jusque dans le vestiaire des professeurs ». À cause des troubles, la faculté est fermée, puis ré-ouverte. Mais « en dépit du filtrage des entrées, le cours est immédiatement interrompu par les huées et les projectiles qui s’abattent sur la chaire. La semaine suivante, le jet d’une ampoule lacrymogène oblige à évacuer la salle ». Dans la nuit du 11 février 1936, quelques centaines d’étudiants investissent l’amphi où doit se tenir le cours de Gaston Jèze. La police est appelée, procède à 105 interpellations, le doyen est blessé dans les affrontements et présente sa démission. Gaston Jèze finira par donner son cours dans un local, à l’écart du campus principal.

L’émergence de la violence à l’université de façon récurrente s’explique d’abord par la promiscuité de personnes aux idéologies souvent antagonistes, selon Antonin Dubois . « C’est un microcosme - qui rassemble de plus en plus de monde depuis les années 80. C’est aussi un lieu de libre expression où, traditionnellement, les idées politiques s’expriment plus librement qu’ailleurs », explique le doctorant. « C’est un lieu qui sert de formation pour les cadres politiques et qui a un lien très fort avec la société. Dès qu’il se passe quelque chose à l’université, il y a un écho dans la société. » Pour Robi Morder, membre du Groupe d’Études et de Recherche sur les Mouvements Étudiants (GERME), « les jeunes chômeurs ou les jeunes travailleurs n’ont pas de lieu où se regrouper à part l’université. Les facs sont des lieux dans lesquels il y a quasi exclusivement des jeunes. Il y a donc un cadre qui favorise les débats. Les étudiants ont aussi une large autonomie en termes de temps. Ils peuvent le passer, entre autres, à avoir des discussions intellectuelles, idéologiques et à débattre, ce qui peut faire ressortir des tensions ».

« Gudards » contre « gauchos »

Dans les années 60, la société change. L’heure est à la libéralisation des mœurs et de la parole. Les étudiants, et plus largement les Français, semblent las de cette France gaulliste qui ronronne. Une ère de lutte s’ouvre dont le point culminant demeure les événements de Mai 68. Dès lors, les modes de contestation vont changer et ne resteront plus confinés aux amphis. Mais les années 80 marquent le retour de fortes rivalités entre étudiants, basées sur des idéologies politiques antagonistes. Elles opposent la gauche à l’extrême-droite. À Paris, la tension est particulièrement forte entre la Sorbonne et Nanterre d’un côté, et Assas de l’autre. Les gauchos contre les « gudards ».

Le 15 décembre 1980 au matin, quelques jours après un premier raid à Tolbiac, une trentaine d’étudiants du GUD déboulent à Nanterre, casqués et armés de barres de fer. Ils taguent les murs de l’université de leur sigle avant de pénétrer dans les amphis, prêts à se bastonner. L’affrontement est inévitable et se poursuit à la gare de RER Nanterre-Université, faisant une dizaine de blessés. Cette expédition punitive engendre une mobilisation des étudiants parisiens qui descendent dans la rue pour protester contre les agissements des fachos de la rue d’Assas. « Il y a toujours eu des descentes du GUD pour cogner, c’est arrivé plein de fois dans les facs marquées à gauche », confirme un ancien étudiant de Tolbiac dans les années 80.

Les gudards, leurs blousons noirs et leurs rangers agissent en maîtres entre les murs de leur université. Début 80, ils se lancent dans une chasse aux gauchos. Le bureau politique du Parti des forces nouvelles – un parti d’extrême droite néofasciste – indique qu’« à la suite de nombreuses provocations gauchistes et communistes, une chasse aux sorcières a été déclenchée depuis quelques jours à Assas ». Leurs méthodes sont pointées du doigt, notamment lorsqu’ils tentent d’obtenir une grève totale à Assas, le 28 avril 1981, à la suite de la suppression d’un examen. La peur est si prégnante que certains étudiants préfèrent rester chez eux. Jacques Robert, président de l’université d’Assas, déclare d’ailleurs à l’époque : « J’en ai assez de ces malfrats qui font la loi ».

Ces fights entre les étudiants-militants d’extrême droite et leurs homologues d’extrême gauche contribuent à façonner un mythe autour des rivalités qui opposent fachos et gauchos. Les antifas de l’époque, les célèbres « chasseurs de skins », en sont les plus grands symboles. Pourtant, c’était un autre combat. « Les Red Warriors n’avaient pas de lien avec le mouvement étudiant, précise Julien, un des fondateurs du groupe. Nous, on traînait dans la street. Notre problème c’était les skins feufas. C’est à cause d’eux qu’on a monté une équipe solide. Et certainement pas à cause des nazillons bourgeois des facs de droit ! ». Les vrais antifas, organisés, entraînés, n’étaient pas dans les universités. Mais leurs combats de rue fascinent les étudiants. L’idéologie antifasciste - véhiculée entre autres par le SCALP, très présent dans les facs - devient une porte d’entrée vers le militantisme. « Ce mouvement participe à la socialisation des jeunes à la politique dans les années 80-90. Parmi les quadragénaires de gauche d’aujourd’hui, beaucoup sont venus à la politique par ce biais ».

Pacification (temporaire) des facs...et retour de fièvre

Dans le même temps, la violence étudiante sort des amphis et change de forme, accompagnant les grands mouvements sociaux. Ainsi, la lutte contre la loi Devaquet, qui prévoit, entre autres, une sélection à l’entrée et à la sortie des universités, se tient autant dans les facs que dans la rue. Notamment lors de la grande manifestation du 27 novembre 1986. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 5 au 6 décembre, l’étudiant Malik Oussekine est tué par membres des forces de l’ordre. Les étudiants de gauche ont désormais un nouvel ennemi : la police et ses trop nombreuses bavures.

Dans les années 1990, les étudiants prennent part aux larges mouvements sociaux dénonçant les réformes gouvernementales. Et là, encore - de l’automne 1995 à la contestation de la Loi Travail en 2016, en passant par le mouvement anti-CPE en 2006 - les heurts les plus violents n’opposent pas les étudiants entre eux mais les jeunes manifestants et les forces de l’ordre.

Aujourd’hui, « le climat dans les universités s’est pacifié », assure Robi Morder, spécialiste des mouvements lycéens et étudiants. La fac n’est plus le lieu de rassemblement privilégié de la jeunesse. « Les formes d’engagement des étudiants sont variées. Et puis aujourd’hui avec la multiplication des canaux, on peut suivre les débats ailleurs qu’à la fac », précise-t-il. Jusqu’à ce que les évènements de Montpellier, le 22 mars dernier viennent réveiller la vieille tradition de la rixe estudiantine. « Ça n’est pas nouveau, c’est un renouveau », affirme le chercheur. Une façon bien particulière, en somme, de fêter mai 1968 avant l’heure.

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