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c'est la guerre

Comment j’ai survécu au Salon du survivalisme

Le tout premier salon européen du survivalisme s’est tenu ce week-end, à Paris. On y était, et on a tenté de s’orienter - sans boussole - entre boy-scouts naturophiles et paramilitaires angoissés.

Maxime Brousse

Maxime Brousse

Capture d'écran Youtube – The Revenant (2015) d'Alejandro González Iñárritu.

Avais-je l’étoffe pour survivre au Salon du survivalisme ? La question me taraudait alors pour le savoir, je me suis pointé samedi 23 mars, au Paris Event Center de la Porte de la Villette – sans gourde et sans Balisto. Et bien décidé à affronter cette catégorie particulière de la population française, celle qui se prépare très sérieusement « aux risques susceptibles d’interrompre le fonctionnement de la société » – comme le précisait le site annonçant l’événement.

« Survivalisme » est un terme anxiogène. Il charrie un cortège d’images flippantes (et souvent venues des États-Unis) : des rednecks t’accueillant avec leurs fusils de poing et t’expliquant que tu ne pourras compter que sur toi-même quand la catastrophe arrivera – et elle arrivera, ils insistent sur ce point. Moi, j’ai choisi d’aborder le Salon sans céder à l’angoisse : après tout, le seul cataclysme qui guettait les visiteurs ce week-end-là était l’explosion d’un matelas autogonflant (ou une pénurie de bière artisanale).

Mais après de longues minutes de marche dans le Hall B, je me suis aperçu que je tournais en rond – un danger bien connu des amoureux de la nature. « Pas de panique », ai-je pensé en me frayant tant bien que mal un chemin parmi les stands de couteaux artisanaux qui semblaient s’étendre à l’infini. Première urgence : rester hydraté. J’ai foncé sur le stand d’Aqua Pyrénées International, dont le sol était jonché de gourdes et de jerricans de toutes tailles. « Lifesaver travaille beaucoup avec des ONG, comme OXFAM par exemple », m’a expliqué l’un des deux commerciaux. L’idée : installer des purificateurs d’eau de grande contenance partout où cela est nécessaire, plutôt que d’acheminer de l’eau en bouteille. En compagnie de deux militaires attirés par « l’aspect technique » du salon, j’ai assisté à une démonstration de la version portative du Lifesaver, qui filtre l’eau grâce à l’action d’une pompe manuelle. Le commercial a rempli sa gourde d’une eau croupissante puis a pompé 2, 3 coups avant de nous servir un verre. Pas de doute, c’était bien de l’eau.

Loups de Guerre Training

J’avais paré au plus pressé, il était maintenant temps de me repérer. J’ai alors repensé aux bribes d’informations glanées un peu plus tôt auprès d’Alban Cambe, survivor professionnel qui donne régulièrement des conférences sur « l’art ancestral de la navigation naturelle ». Ce que j’en avais retenu : non, la mousse n’indique pas forcément le nord. Mais un lichen très vert orangé peut indiquer le sud. Tout comme les fourmilières, car leurs bâtisseuses (au goût de chips vinaigrées d’après le conférencier) n’ont pas de système de thermorégulation. Ni lichen, ni fourmi, dans ces 6 000 mètres carrés de béton. Ma seule option : prendre de la hauteur. J’ai donc installé mon bivouac sur un promontoire central, posé mes fesses sur l’herbe fraîche et allumé un petit feu, tout ce qu’il y a de plus simple pour profiter d’un bon café chaud. La journée était déjà bien entamée, il était temps de faire un point.

Vu d’ici, il me semblait pouvoir distinguer deux mouvances parmi les survivalistes de la Porte de la Villette. D’abord, les passionnés d’outdoor, ces aventuriers du dimanche adeptes d’une sorte de scoutisme pour adultes. Pour moi, c’était ça le survivalisme à la française : des stages en forêt avec un minimum de matériel et des astuces pour apprendre à se débrouiller. Allumer un feu, se faire un abri pour la nuit, connaître quelques plantes comestibles… Du Bear Grylls accessible au commun des mortels – une sorte d’UCPA version Sylvain Tesson.

Survivre, ça n’est pas seulement sortir indemne d’une rando en autonomie. C’est aussi face à la catastrophe.

Mais une deuxième catégorie, elle, avait été clairement identifiée par les organisateurs du salon. « En s’équipant de produits et en investissant dans des systèmes leur permettant d’accroître leur autonomie, les survivalistes se préparent à la survenance de certains risques », lit-on sur son site. Ici, survivre, ce n’est pas sortir indemne d’une rando en autonomie : c’est faire face à la catastrophe. Et dans ce cas, l’ennemi du survivaliste, c’est l’homme. Pour eux, le Salon a tout prévu : stages de « simulation militaire » organisés par Loups de Guerre Training (rien que ça) et tout un arsenal de gadgets flippants – coffres forts, gilets pare-balles, lampes torches « Assault 58 » A ce stade, je me suis dit que ceux qui tournaient autour de ces stands devaient être rongés par un paquet d’angoisses.

En les écoutant, j’ai compris que je n’avais pas tort. Ils sont suspicieux de leurs prochains, du gouvernement, des éventuels agents étrangers… Et bien décidés à triompher de leur voisin lorsque l’heure de l’affrontement aura sonné. « On ne sait pas tout ce qui se passe », m’a soufflé l’un d’entre eux, pour justifier le climat de paranoïa qui se dégageait de ces stands dédiés à la guerre pour la survie. C’est vrai, on ne sait pas tout ce qui se passe – soit parce qu’on ne s’informe pas correctement, soit parce que cela demanderait beaucoup trop de temps. Mais au fond, ce qu’on sait est déjà suffisamment effrayant, quand on y pense. Terrorisme, changement climatique, scandales agroalimentaires, pollution des eaux potables, augmentation du nombre de sans-abri, risque nucléaire…

Quel fil conducteur mène de l’hydroponie au casque balistique ?

L’image mentale que je m’étais faite du survivalisme vacillait : il était temps de me rafraîchir les idées, et les aisselles – dans une situation de survie, maintenir une hygiène impeccable peut vous sauver la vie. Boy-scouts d’un côté, paramilitaires de l’autre : au fond, c’était une façon bien simpliste de résumer ce salon, ses visiteurs et ses exposants. Que cherchaient ceux qui arpentaient ces stands ? Quel fil conducteur les menait de l’hydroponie au casque balistique, d’un repas lyophilisé à la conférence « combat et survie en montagne » ? À mon arrivée ici, j’étais tenté de considérer le survivalisme comme un moyen d’apporter des réponses individuelles à des problèmes de société. S’affairer à sa propre survie plutôt que d’essayer de changer le monde. Mais ce n’est pas ce que reflétait ce salon, où le 27 e Bataillon de Chasseurs Alpins côtoyait Oasis Fleur de Vie, sorte de croisement entre le stage de survie et l’heroic-fantasy. Dans les allées, se trouvaient des forgerons à l’ancienne, des gagnants du concours Lépine, des fabricants de tiny houses et d’autres d’éoliennes open source…

De toutes ces ramifications, je m’en tenais à celle qui m’avait séduit en premier : celle qui consistait à passer du temps en forêt et avec un minimum de matériel. J’avisais un endroit sec pour faire étape, gobais un grillon ïhou élevé en France et enrobé de sucre, et me construisais un petit abri où demeurer seul. Dehors, il restait un vague fond de ciel bleu – le premier du printemps. C’était un beau jour pour survivre.