Après l’élection : comment les instituteurs américains en parlent aux élèves

« Est-ce que je vais être expulsé ? »

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15 novembre 2016, 10:15am

AP

Aux États-Unis, dans tout le pays, des instituteurs font face à un nouveau défi, suite à l'élection de Donald Trump la semaine dernière. Il s'agit d'établir un échange dans les clous du débat démocratique, après une campagne marquée par un ton particulièrement agressif. Pour certains des élèves les plus jeunes (école primaire), il faut également parler d'un président qui leur fait peur.

Un rapport du Southern Poverty Law Center publié au printemps dernier montre que la rhétorique déployée pendant le cycle de la campagne présidentielle a un impact profond sur les élèves et étudiants du pays. Les tensions ethniques et l'anxiété montent sur les bancs des écoles, beaucoup d'étudiants craignent l'expulsion. Maintenant que Donald Trump a été élu, les écoles sont en première ligne face aux réactions post-scrutin.

Beaucoup d'enseignants ont organisé des espaces de discussions et ont donné des moyens et des outils sur les campus aux étudiants qui souhaitent parler des résultats de l'élection. Les instituteurs d'écoles primaires ont donné à leurs élèves du temps pour écrire ou dessiner ce qu'ils ressentaient. Dans les lycées et collèges on a organisé des discussions dans les classes. Des écoles supérieures ont mis des locaux à la disposition de ceux qui voulaient parler des résultats. De son côté, la National Education Association (NEA) a publié un guide expliquant comment parler de l'élection à ses élèves.

Certains enseignants — particulièrement dans les quartiers pauvres — expliquent que l'élection de trump a eu un impact négatif sur leurs étudiants. Des élèves hispaniques ou musulmans sont particulièrement affectés par les prises de position du candidat Trump qui avait expliqué vouloir expulser des millions de migrants illégaux et empêcher les musulmans d'entrer dans le pays. D'après la NEA, le nombre d'étudiants hispaniques dans les écoles publiques est passé de 19 à 25 pour cent entre 2003 et 2013. Il dépasse le pourcentage des étudiants noirs et devrait atteindre 29 pour cent des étudiants des écoles publiques en 2025.

Brittany Clark est prof d'anglais dans un lycée public de Brooklyn, New York. Elle explique que des peurs se sont manifestées depuis le jour de l'élection. « On dirait qu'il y a ce sentiment que nos élèves ne savent plus comment interagir entre eux », nous dit-elle. « On dirait qu'il y a des tensions internes et externes qui montent : est-ce que les élèves des minorités doivent craindre les élèves blancs ? Est-ce que les minorités doivent se méfier de toute personne qui a un penchant pour Trump parce qu'elles se sont senties attaquées par Trump ? »

Casey Holmes enseigne dans une école dans la région de Raleigh-Durham, en Caroline du Nord. Elle explique que beaucoup de ses élèves de couleur ont fait part de leurs craintes au sujet des commentaires racistes faits par Trump pendant sa campagne. « [Ils] me demandaient si Clinton avait quand même encore des chances de gagner, si [Trump] pourrait maintenir ses promesses, si le [gouvernement] pouvait réinstaurer l'esclavage. »

Lauren Capra enseigne dans le Maryland, dans un lycée. Ici, les parents d'élèves sont pauvres et souvent immigrés comme certains élèves. "Avant l'élection [les élèves] faisaient part de leurs inquiétudes, ils venaient me voir en disant 'Je suis inquiet. Est-ce que je vais être expulsé ?' "

Leurs questions se sont faites de plus en plus graves, depuis que Trump a été désigné par le scrutin. Désormais les enfants lui demandent : « Est-ce que je suis en sécurité ? Est-ce que ma famille est en sécurité ? Qu'est-ce qu'il va se passer maintenant dans l'Amérique de Trump ? »

Une professeure d'une école dans une région pauvre en périphérie de Chicago explique être frustrée de ne pas savoir quoi faire de plus pour aider ses élèves dans ces temps d'incertitude. « J'ai discuté avec un élève et sa mère. Elle pleurait et disait avoir peur pour son fils qui est sur le point de terminer le lycée, qu'il ne puisse avoir de financement pour l'université et qu'il soit menacé d'expulsion. Je me suis sentie complètement désarmée. »

Ryan Johnston enseigne dans une école en périphérie de Seattle. Ici, la grande majorité de sa classe est composée d'enfants de couleur. « À 7 ou 8 ans, leur peur se manifeste de deux manières. La première est directe : des yeux terrifiés et plein de larmes quand ils se demandent — à travers les conversations avec la famille ou entre eux — s'ils sont bienvenus ici. La seconde c'est l'anxiété qui se manifeste par un état de surexcitation. »

Charisma Ricksy travaille dans une école primaire privée de Cleveland. Elle explique que le sentiment qui prime entre les élèves et les enseignants, c'est celui d'un rapprochement : « J'ai l'impression que l'élection a rapproché mes élèves les un des autres et de nous (en tant que profs) parce que nous sommes capables de partager ces sentiments, ces craintes, ces inquiétudes. Nous pouvons compter les uns sur les autres dans un moment de vraie vulnérabilité », estime Ricksy.

Un de ses élèves de CE2 a dit que Trump était « malin » parce qu'il « voulait devenir président uniquement pour se faire de l'argent ».

Au coeur d'une campagne difficile et polarisante, de nombreux profs ont exprimé des difficultés à ne pas être partisans, essayant de se limiter à une explication du processus électoral et à analyser le mouvement vers Donald Trump.

Du côté des élèves dans les milieux plus conservateurs, la tonalité est différente mais l'élection a eu également un impact. Larissa Dzegar enseigne l'anglais et l'écriture créative dans un lycée de la ville de New York. Elle explique que la majorité de ses élèves sont conservateurs et qu'ils affichent un sentiment de victoire depuis la semaine dernière. « Beaucoup de mes étudiants ont été surpris par le résultat, ils s'étaient préparés à la victoire de Cinton », dit Dzegar. « Parce que beaucoup de mes étudiants sont conservateurs et savent que je suis libérale sur le plan politique, ils me demandent comment je me sens... Nous avons eu une discussion respectueuse et enrichissante sur le résultat. »

Ces derniers jours des milliers des élèves sont descendus dans les rues du pays pour protester contre une élection à laquelle beaucoup n'ont pu participer parce qu'ils étaient trop jeunes.


Cet article a d'abord été publié sur l'édition anglophone de VICE News.

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