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FRANCE

Nutellagate : La ministre de l’écologie présente ses excuses après avoir appelé au boycott de la pâte à tartiner

Ségolène Royal est revenue sur ses déclarations après avoir demandé aux Français de ne plus acheter cette marque, qu’elle associait au problème de la culture d’huile de palme et de la déforestation de la planète.

par Pierre Longeray
18 Juin 2015, 2:10pm

Image via Etienne Rouillon/VICE News

La ministre française de l'Écologie, Ségolène Royal, est revenue ce mercredi sur ses déclarations à propos du Nutella et de l'huile de palme, en twittant le message suivant « Mille excuses pour la polémique sur le Nutella. D'accord pour mettre en valeur les progrès. » Un message qui fait suite à deux jours de polémiques autour de la responsabilité de la pâte à tartiner et surtout de l'huile de palme dans la déforestation de la planète.

Invitée de l'émission Le Petit Journal sur la chaîne de télévision Canal +, ce lundi, la ministre avait déclaré « Il faut arrêter de manger du Nutella, parce que c'est de l'huile de palme. » Dénoncée par de nombreuses ONG à travers le monde, la culture de cette huile causerait « une déforestation massive qui entraine aussi le réchauffement climatique, » selon les mots de la numéro 3 du gouvernement français.

Le rétropédalage de Ségolène Royal mercredi s'explique notamment par les réactions combinées de Ferrero — le fabriquant de la célèbre pâte à tartiner —, de nombreux hommes et femmes politiques italiens, pays d'origine de Ferrero, et même d'ONG environnementales.

L'entreprise italienne a répété avoir pris des mesures pour s'assurer que 100 pour cent de son huile de palme soit « durable » depuis 2015. Ces progrès ont été salués par la Table ronde pour une huile de palme durable (RSPO), groupement qui assure une certification du caractère durable de la production de l'huile — comprendre qui ne met pas en danger l'environnement.

Contacté par VICE News ce jeudi, Ferrero France nous a indiqué qu'il ne souhaitait pas commenter les propos de la ministre. En revanche l'entreprise nous a certifié par courriel qu'elle « utilise 100% d'huile de palme certifiée durable pour ses produits fabriqués à Villers-Ecalles, » le site de production français de Nutella, situé en Haute-Normandie.

En Italie, la petite phrase lancée par Ségolène Royal, dans une « émission humoristique, » selon ses mots, a fait beaucoup réagir. Son homologue italien, le ministre de l'Environnement, Gian Luca Galetti, a lancé sur Twitter, ce mardi : « Ségolène Royal est déconcertante : laissez les produits italiens tranquilles. Ce soir, au dîner… Ce sera pain et Nutella. » La pâte à tartiner est une institution en Italie, ce que Agnese Renzi (la femme du Premier ministre, Matteo Renzi) a confirmé devant les caméras ce mercredi, en dégustant une crêpe au Nutella avec sa fille à Milan, sur un stand de l'exposition universelle de la ville — dont le thème est « Nourrir la planète, énergie pour la vie. »

Des ONG comme Greenpeace ont même salué « l'ambitieuse politique de Ferrero », rapporte le média Quartz. L'ONG Vérité note, elle, que « Les consommateurs doivent [certes] savoir à quel point la culture d'huile de palme peut être destructrice. Mais Ferrero semble être une des rares entreprises à avoir adopté les plus hauts standards [en matière de production responsable de l'huile de palme]. »

L'huile de palme est une huile végétale que l'on trouve dans les fruits produits par le palmier à huile. Si sa production est très rentable, elle peut aussi s'accompagner de déforestations massives. Les producteurs raseraient des pans de forêts pour y planter des palmiers à huile, ce qui aurait un impact lourd sur l'environnement. Notamment parce que les plantations de palmiers à huile ne remplissent pas le même rôle joué par les forêts sur le plan environnemental.

Alain Rival est correspondant pour la filière palmier à huile au Cirad, un institut de recherche public français pour la recherche agronomique et le développement. Il est installé en Indonésie — un des deux grands pays producteurs de cette huile avec la Malaisie — depuis près de 25 ans. Contacté par VICE News, ce jeudi matin, il explique que les palmiers à huile « poussent sous les tropiques humides , qui sont les derniers hotspots de biodiversité du monde, qu'il faut absolument protéger. Il faut être très vigilant sur ces cohabitations entre espaces protégés et les plantations de palmiers. »

Depuis une vingtaine d'années, la production de l'huile de palme a connu une croissance exponentielle passant de 15,2 à 56 millions de tonnes entre 1995 et 2013. Pour Greenpeace, la culture de l'huile de palme serait la principale cause de déforestation en Indonésie qui perd environ 620 000 hectares de forêts par an, ce qui mettrait en danger l'habitat naturel de nombre d'espèces protégées comme les tigres de Sumatra. Si des progrès ont été faits notamment grâce à la RSPO, WWF estime que la production de l'huile se fait encore dans plus de 50 pour cent des cas à la place de forêts naturelles — qui ont été donc rasées.

« Les ONGs ont fait des campagnes qui ne sont pas des campagnes scientifiques. On ne peut pas les blâmer parce qu'elles ont été très efficaces. Sans elles on ne serait pas allé aussi vite dans la certification [pour la durabilité], » explique Alain Rival qui relève que « sur le terrain, il n'y a pas de relation systématique entre la déforestation et la plantation de palmiers à huile. Le palmier n'est pas forcément planté là où c'est déforesté, » note le spécialiste. Rival estime que le premier vecteur de la déforestation est ce qu'on appelle le « fast wood » : on rase la forêt pour récolter et revendre le bois.

L'huile de palme a un rôle économique non négligeable en Asie du Sud-Est. 50 pour cent des producteurs sont de « petits producteurs, » selon Rival. Si elle a un tel succès, c'est que la plante est très rentable, robuste et pérenne, et les cours de l'huile sont relativement hauts et stables, ce qui en fait un investissement de choix pour ces producteurs. C'est un véritable vecteur de développement pour ces pays — et « une assurance vie » pour les producteurs — d'après le spécialiste du Cirad.

L'auteur de La palme des controverses (Quae éditions) explique que « Le palmier en soi n'est pas responsable, mais sa culture peut être condamnable si on plante n'importe où et n'importe comment, » d'où l'intérêt des contrôles et des certifications. Le spécialiste ne manque pas de rappeler que les normes de la RSPO sont les « bases minimales de la durabilité, on peut encore aller plus loin. »

Le vrai challenge va être de convaincre les pays acheteurs d'huile de palme de payer les coûts répercutés d'une production durable, avance Alain Rival. Cette huile est très majoritairement consommée en Chine, en Inde, au Pakistan et en Indonésie. « Il va falloir convaincre ces pays de payer un peu plus pour une huile de palme durable, comme on paye un peu plus cher pour des tomates cerises bios. »

Suivez Pierre Longeray sur Twitter @PLongeray