Société

Dans la ville divisée entre Albanais et Serbes

Dans la ville de Kosovska Mitrovica, au Kosovo, les deux groupes vivent côte à côte, mais ils ne se rencontrent jamais.

par Irfan Ličina
05 Août 2019, 8:01am

Toutes les photos sont de Irfan Ličina

La guerre civile entre Serbes et Albanais qui a ravagé le Kosovo en 1998 et 1999 a créé de nombreuses divisions dont le pays souffre encore, mais la principale division physique est celle qui traverse la ville de Kosovska Mitrovica.

La ville se trouve sur la rivière Ibar, qui sépare la partie Nord et la partie Sud. Les Serbes vivent au Nord, et les Albanais au Sud. Les deux parties sont connectées par 4 ponts, même si « connectées » n’est peut-être pas le terme exact.

La guerre a divisé, entre autres, des rues, des squares, des centres commerciaux, et même des cimetières. Une seule exception : sur une colline qui domine la ville, un monument est resté là, unissant les deux groupes. Le Monument est composé de deux colonnes qui portent un container de travaux d’extraction miniers. L’une des colonnes représente les Serbes et l’autre les Albanais. Le monument a été érigé pour rendre hommage aux ouvriers des mines de Trepča, qui ont été la principale source de revenu de la ville, et dans une certaine mesure, de toute la Yougoslavie

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Le Repos du mineur, un monument aux mineurs et à leur lutte pour faire valeurs leurs droits. Une colonne représente les Albanais, l’autre les Serbes, et ils portent le poids ensemble.

Le club de football de la ville tient son nom de la mine. Jusqu’en 1999, il n’y avait qu’un seul FC Trepča à Kosovska Mitrovica. Mais après la guerre, le club de foot a été divisé, lui aussi. Aujourd’hui, les Albanais et les Serbes ont, chacun de son côté de la ville, un club de football portant le même nom, et ils clament, chacun de son côté, que leur club est le descendant de l’ancien.

Le FC Trepča de la partie Sud, du côté albanais, joue ses matchs à domicile dans un stade olympique rénové qui est, à ce jour, le plus grand stade du Kosovo. Il porte le nom de Adem Jashari, l’un des fondateurs de l’Armée de libération du Kosovo.

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Ajet Shosholli

Ajet Shosholli, une légende du foot kosovar, était l’entraîneur de la génération des « golden boys » de Trepča, l’équipe de la saison 1977-1978 qui avait emmené le club au sommet du championnat yougoslave et avait disputé la finale de la Coupe du Maréchal Tito à Belgrade. Aujourd’hui, il est directeur général du club du Sud. Lors de notre entretien, Ajet m’explique qu’aujourd’hui, le club ne compte que des joueurs albanais, mais que le club n’aurait aucun problème avec le fait d’accueillir des joueurs serbes s’ils veulent faire partie du club et s’ils ont le niveau. Ajet se rend souvent dans la partie Nord de la ville pour se promener avec sa femme ou pour boire un café avec ses camarades et ses voisins de l’époque. Il dit que les divisions entre Serbes et Albanais sont avant tout une création des politiciens, en particulier ceux de Belgrade. D’après lui, l’entrave à toute amélioration des relations entre Serbes et Albanais est dans l’intérêt des politiciens des deux côtés.

Après notre café, il m’emmène voir le stade de Trepča. Il me montre des photos de l’équipe dont il a été l’entraîneur, une équipe qui comptait des joueurs de toutes les nationalités présentes dans l’ancienne Yougoslavie. Ajet exprime une certaine nostalgie à l’égard de l’unité qui existait autrefois, lorsque le FC Trepča avait des supporteurs issus de la communauté serbe et de la communauté albanaise.

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Ajet Shosholli me montre des photos de l’équipe des « golden boys » du FC Trepča, une équipe composée de joueurs albanais, serbes et macédoniens.

Pendant qu’on roule en direction du stade, il me dit de ne pas me garer devant la porte principale, juste au cas où, parce que la voiture de mon fixeur a des plaques d’immatriculation de Belgrade. Cette même voiture a parcouru les rues de la partie albanaise de la ville pendant plusieurs jours sans le moindre problème. Mais Ajet insiste, il est possible que la voiture soit prise pour cible, parce que les jeunes, surtout ceux qui sont nés après la guerre, ont autant de haine que leurs parents à l’égard des autres. Ils en ont hérité.

Plus tard, je fais la rencontre de Milan, un jeune Serbe, dans la partie Nord de la ville. Il est étudiant en graphisme et il est membre du Mitrovica Innovation Centre, une ONG qui travaille ici depuis 3 ans et organise des séminaires, des festivals et des ateliers dans la ville.

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Milan

Ces ateliers attirent généralement des jeunes venus des deux côtés de la rivière. L’an dernier, ils ont organisé un camp autour du graffiti en partenariat avec des groupes du Sud de la ville, et des participants serbes et albanais.

Milan me dit qu’il a eu la désagréable surprise de constater que la camaraderie et l’amitié qui s’étaient établies pendant le projet ont disparu dès la fin de celui-ci. Les artistes albanais, et les jeunes en général, ne s’aventurent presque jamais de l’autre côté de la rivière, dans la partie Nord de la ville. Mais de l’autre côté, Milan ne se rend quasiment jamais dans le Sud. Il n’a aucun ami de l’autre côté, ou rien qui l’amènerait à s’y rendre.

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Des drapeaux albanais à l’entrée de la seule rue de la ville où cohabitent des Serbes et des Albanais.

D’après Milan, la barrière de la langue est la principale raison pour laquelle les jeunes ne communiquent pas autant que les générations précédentes. Avant, les Albanais apprenaient le serbe à l’école, et les Serbes finissaient par maîtriser l’albanais parce que les deux communautés se fréquentaient tout à fait normalement. De nos jours, c’est extrêmement rare.

Les ponts qui traversent la rivière ne sont donc traversés que pour des questions économiques, du business, du travail, et non pour des raisons de plaisir ou pour aller voir des amis, comme me l’explique Ješa, mon fixeur. Ces ponts sont surveillés par la Force pour le Kosovo, la KFOR, une force armée dirigée par l’OTAN et destinée à maintenir la paix au Kosovo. Quand la nuit tombe, pendant ma visite, c’est au tour des carabinieri italiens de prendre position et de surveiller le pont. Il n’y a pas de frontière officielle à Kosovska Mitrovica, c’est une petite partie du Kosovo. Mais chacun reste néanmoins de son côté, parmi les siens.

Voici d’autres photos que Irfan Ličina a prises de Kosovska Mitrovica :

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Le principal pont qui traverse l’Ibar. Il est sous protection de la KFOR 24 heures sur 24.
1562778615439-The-women-who-sells-her-products-in-the-open-market-in-the-north-Selling-the-honey-she-gathers-and-socks-she-knits-herself-is-her-only-source-of-income
Une femme qui vend ses marchandises au marché du Nord de la ville.
1562778626558-A-mural-in-the-center-of-the-northern-Kosovska-Mitrovica-It-was-painted-years-ago-and-has-slowly-became-the-symbol-of-the-northern-part-of-the-city
Une fresque qui se trouve dans le centre de la partie Nord de Kosovska Mitrovica. Elle a été peinte il y a des années, et elle est peu à peu devenue un symbole de cette partie de la ville.
1562778655556-The-north-side-of-the-city-has-its-own-market-where-Albanians-come-too-but-the-sellers-say-that-happens-less-and-less-The-market-is-right-there-when-you-cross-the-bridge
Un marché dans le Nord de la ville.
1562778673263-Trepca-mining-grounds-forlorn-and-dilapidated-waiting-for-new-miners-and-an-end-to-the-ownership-dispute-between-Serbia-and-Kosovo
Les mines de Trepča.
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La mosquée Bajram Pasha, dans le centre de la partie Sud de Kosovska Mitrovica.

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