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musique

Dans l’école qui apprend aux filles à devenir des stars de la K-pop

À Séoul, des adolescentes suivent un entraînement drastique dans l'espoir d'être repérées par une major.

par Justin Heifetz​​
10 Octobre 2016, 5:00am

Photo via Getty Image/Jean Chung

Des jeunes adolescentes agitent leurs bras et s'agenouillent à l'unisson. C'est la troisième fois qu'elles répètent cette chorégraphie. Des hauts-parleurs éructent les paroles « Make him whistle like a missile » – elles sont extraites d'une chanson du groupe Blackpink (ou BLΛƆKPIИK), la nouvelle sensation de la K-pop.

À la Def Dance Skool, située dans le quartier huppé de Gangnam à Séoul, des apprenti-stars viennent s'entraîner à « l'école de la K-pop », caressant l'espoir de se faire une place dans le monde de la pop sud-coréenne. Leur objectif est de signer un contrat avec l'une des trois grandes maisons de disques du pays – SM, JYP et YG, parfois appelées les « Big 3 » – et devenir une idole de la K-pop.

Une fois sélectionnés, les candidats doivent redoubler d'efforts : chaque maison de disques possède sa propre école de formation et dispense des cours intensifs de danse, de chant et de mannequinat. Matin et soir, les filles sont pesées par un maître formateur. Leurs repas sont examinés à la loupe. Avec un peu de chance, elles font leurs débuts six mois plus tard – sinon, l'attente peut durer jusqu'à dix ans.

« Plus que du style et du talent, la K-pop est une question de distribution – c'est un produit », déclare Cho Shin, directeur adjoint du marketing international chez Warner Music Korea. « Et ce produit doit être moulé à la perfection. »

Ce moulage prend du temps, affirme Cho. Une des méthodes les plus connues pour transformer des adolescentes en pop stars est la chirurgie plastique : en Corée, il n'y a aucun stigmate attaché au fait de modifier son visage pour polir son image publique. « Le plus important, c'est l'apparence », déclare Kim Min-seok, ancien maître formateur chez YG qui dirige à présent sa propre école de formation, Sandfactory. « Si une fille a un visage ingrat, mais un joli corps, le problème peut être réglé grâce à la chirurgie », lâche-t-il d'un naturel déconcertant. La plupart du temps, la maison de disques prend en charge 50 % des frais de chirurgie, mais son étoile montante doit ensuite rembourser la somme.

Kim explique que cette obsession pour l'apparence irréprochable a débuté dans les années 1970, quand l'industrie de la K-pop en était à ses balbutiements. À l'époque, une fille pouvait avoir du succès rien que pour son joli minois. Souvent, les grandes maisons de disques recrutaient des Coréano-Américaines aux États-Unis et les ramenaient à Séoul pour lancer leur carrière.

Aujourd'hui pourtant, la perspective d'entraînements interminables et de total dévouement à une maison de disques ne décourage pas les milliers de jeunes Coréennes qui s'inscrivent dans des écoles comme la Def Dance Skool, qui compte à elle seule 1 200 élèves. La Sandfactory en compte environ 200. Mais les écoles comme celles-ci fleurissent de plus en plus à Séoul.

Def Dance Skool. Photo de l'auteur

Oh Jin-hwa, qui enseigne la danse K-pop à 240 filles à la Def Dance Skool, déclare qu'il peut être difficile d'aborder la question de l'apparence physique. À l'école, ses collègues et elle ne mentionnent jamais la chirurgie plastique. En revanche, elles conseillent à leurs élèves de perdre du poids – mais il est plus délicat de leur faire comprendre qu'elles vont devoir passer au bistouri.

« Il arrive que des filles nous posent problème, car elles ne veulent pas changer de coiffure, déclare Oh. Or il est plus simple d'intégrer une maison de disques quand on a de longs cheveux noirs. » (Les cheveux de Oh sont courts et argentés.)

En revanche, les professeurs masculins n'ont pas le droit, selon la loi, de dire aux filles qu'elles doivent perdre du poids, et ce type de réglementation témoigne de la gravité de l' effort. Yang Sun-kyu, directeur de la Def Dance Skool, déclare qu'il y a des contraintes importantes – par exemple, le gouvernement a interdit de faire cours tard le soir. « On prend les stars de la K-pop à la légère, pourtant c'est un vrai boulot, comme avocat ou infirmière », me dit-il dans son studio d'enregistrement chic, où il sirote du jus de raisin frais.

« Dans la culture coréenne, nous prisons l'éducation à un âge précoce », déclare Yang, qui m'explique pourquoi la scène musicale coréenne est uniquement centrée sur le concept du stage. « Si une personne a étudié dans une école de danse, c'est qu'elle l'a privilégiée à une école ordinaire – elle a choisi un chemin différent. »

Un chemin difficile. Le monde de la K-pop est en constante expansion et mutation. Cho Shin, de chez Warner, me dit que tout évolue autour du succès des super-groupes : ce sont ces girls et boys band insupportablement populaires, que SM a commencé à produire à la fin des années 1990, qui déterminent la tendance d'aujourd'hui. Les adolescentes des écoles de danse se disputent une place dans ces groupes. « Dans les petites écoles, tout est une question de contacts. Les adolescentes sont encouragées à suivre ces cours et faire appel à leur réseau pour être sélectionnées par une maison de disques », déclare Cho.

Garçons comme filles s'inscrivent dans ces écoles, mais les demandes sont différentes. À la Sandfactory – de l'autre côté de Gangnam par rapport à la Def Dance Skool – Kim fait un commentaire sur ces apprenti-stars. « Les filles sont plus sensibles ; les garçons ont un mental plus solide, me dit-il dans la salle de réunion. Quand on demande aux filles de faire certaines choses, il arrive qu'elles se mettent à pleurer. Il y a beaucoup de jalousie parmi elles, ce qui les rend plus difficiles à contrôler. »

Le professeur Oh estime que c'est la nature d'une industrie difficile – et que les filles essaient tant bien que mal de s'en sortir. « Nous voyons des filles former leur propre groupe, mais c'est une véritable compétition [parmi les élèves]. Elles doivent rivaliser pour intégrer une maison de disques. » Le directeur de la Def Dance Skool, Woo Eun-young, ajoute qu'il est facile de voir à quel point les filles sont passionnées par la K-pop – malgré le quotidien effrayant au sein d'une maison de disques importante.

Jenna Park, femme d'affaires futée qui collabore avec la Sandfactory pour lancer sa propre école pour les étrangers – S K-pop Entertainment – déclare que « la K-pop possède un côté positif, mais également un côté sombre ». Les dirigeants de l'industrie modifient leurs standards de beauté afin que leurs stars aient une apparence plus occidentale. « Elles sont de plus en plus blanches », dit-elle.

Def Dance Skool. Photo de l'auteur

Toutefois, Park sait bien que ses élèves étrangères ne perceront probablement jamais dans la K-pop mainstream – l'industrie « n'est pas prête pour les visages blancs », affirme-t-elle. Mais ce n'est pas l'objectif qu'elle vise avec son école – pour l'instant, elle tire profit de gros investissements pour offrir aux étrangères une expérience dans la K-pop, qui connait un engouement grandissant dans le monde entier. En outre, le Ministère de la Culture et du Tourisme du gouvernent sud-coréen promeut activement le genre musical à l'étranger, si bien que Park peut se permettre de facturer 3 000 dollars la semaine de cours. Si la Def Dance Skool n'est pas aussi onéreuse, elle avoisine tout de même les 200 dollars par mois.

« Personne ici ne vit en dessous du seuil de pauvreté », me précise ma traductrice, Rhiannon Brooksbank-Jones, expatriée britannique et élève à la Def Dance Skool, qui s'est installée à Séoul afin d'exercer sa passion pour la danse K-pop.

Toujours est-il que n'importe quelle fille originaire de la Chine ou du Japon qui parle le coréen a de grandes chances d'intégrer un groupe, selon Park. Les maisons de disques s'intéressent de plus en plus aux filles venues d'autres pays asiatiques afin d'augmenter le nombre de fans à travers le continent. Dernièrement, elles ont même organisé des auditions ailleurs en Asie. « Je pense qu'il est tout à fait possible pour les étrangères de percer dans l'industrie coréenne aujourd'hui », déclare Kim.

Parmi les adolescents qui s'entraînent, il est difficile de déterminer lesquels perceront – il est certain qu'une poignée seulement intégrera le grand monde de la pop. Kim avance que sur ses 200 élèves, seuls 15 signeront sur l'une des trois grandes maisons de disques, et que les filles sont plus susceptibles d'y arriver que les garçons. « Les filles ont une plus grande volonté, et le marché est plus grand pour elles », déclare-t-il.

Le gros problème pour les hommes est le service militaire, toujours obligatoire en Corée du Sud – les grandes compagnies doivent alors endosser la responsabilité pour les membres de leurs boys band quand ces derniers doivent effectuer leur devoir constitutionnel. « Le risque est élevé », déclare Kim. Le groupe le plus populaire d'Asie – Big Bang, nouvelle sensation de la K-pop – risque de bientôt se séparer à cause de l'armée.

La carrière d'une idole de la K-pop est indissociable de la politique coréenne, ce qui ajoute à la pression – et à la récompense. La K-pop fait partie d'un pouvoir dit « souple », surtout en comparaison avec celui du Nord, déchiré par la guerre. Le gouvernement du Sud passe de la K-pop dans la zone démilitarisée (DMZ) qui sépare les deux pays. Il s'agit de sa propagande matinale radiodiffusée.

« J'ai entendu aux infos que les femmes nord-coréennes s'aventuraient à la frontière pour écouter de la K-pop dans la DMZ, raconte Yang. La K-pop devient plus significative quand elle apaise le cœur de quelqu'un. »

La Def Dance Skool a d'ailleurs accueilli une déserteuse nord-coréenne – elle est désormais devenue une célébrité. Elle a raconté à Yang qu'elle avait trouvé le courage de fuir le Nord après avoir entendu une chanson du groupe féminin Girls Generation.

« N'importe quelle fille serait heureuse d'entendre une Nord-coréenne qui a percé au Sud lui dire qu'elle a entendu sa chanson au Nord », affirme Yang.