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On a demandé à des patrons de start-ups combien de fois on leur a dit que leur idée était nulle

Réponse : tous les jours, tout le temps. Même leurs femmes.

Judith Duportail

Judith Duportail

Derrière leurs petits yeux qui crient « investissements » et leur sourire affecté en toutes circonstances, se cachent des hommes. Ou plutôt : des chefs d'entreprise. Ces hommes et femmes viennent de monter leur boîte, et c'est la raison pour laquelle ils en parlent autour d'eux, en bien, sur Facebook, sur Twitter, sur Linkedin, sur leurs cartes de visite cartonnées et surtout, dans ces nombreux espaces certifiés 100 % professionnels où ils peuvent échanger et rencontrer d'autres patrons tout aussi ambitieux et décontractés : les salons de l'innovation.

Selon l'Agence France Entrepreneurs (AFE), quelque 500 000 entreprises ont été créées en France durant la seule année 2015, soit une faible diminution de 5 % au regard de l'année 2014. Parmi eux, on comptait 43 % d'autoentrepreneurs (plus de 220 000), de fait exclus de la caste des start-uppers. Aussi, seuls 5 % de ces entreprises embauchent des salariés au début de leur activité, c'est-à-dire qu'en gros, il n'y a qu'environ 5 000 vraies entreprises qui se montent chaque année en France. Mais les gens qui montent ces boîtes, ce sont eux les Mark Zuckerberg de demain, les génies audacieux originaires du pays France. Le truc, c'est que comme chacun le sait, leur boîte se casse vite la gueule, la faute « aux impôts » qui « tuent l'entreprenariat » ou le plus souvent, aux idées de merde qu'a eues leur patron – c'est-à-dire : eux –, lesquelles ont précipité la mort de ces belles aventures humaines.

Pour en savoir plus sur le génie français, je suis allée dans l'environnement naturel des start-uppeurs, un salon sur le thème de – ta-da ! – l'innovation. Ça s'appelait VivaTech, c'était au Parc des expos à Paris, et j'ai demandé à de jeunes chefs d'entreprise à quel point les gens autour d'eux se foutaient de leur gueule.

Arnaud Choukroun et Benjamin Nabet, fondateurs de Triperz. Triperz est une application qui permet de commander un taxi partout en France, depuis son téléphone. Un peu comme un Uber, sauf que c'est un taxi. Les photos du salon sont de l'auteure.

VICE : Qu'est-ce que Triperz ?
Benjamin
: On revenait de vacances à Tel Aviv et on a fait la queue une heure et quart à l'aéroport d'Orly-Ouest pour prendre un taxi. Pour gagner du temps, on voulait partager nos taxis avec les gens qui allaient dans la même direction que nous.

OK. Combien de fois avez-vous dû raconter cette histoire depuis votre lancement ?
Benjamin : Nous avons différents types de pitchs pour présenter notre entreprise ; ils sont plus ou moins longs, calibrés à la minute près... Mais, en tout, peut-être 2 000 fois.

Combien de fois on vous a dit que cette idée était nulle ?
Arnaud : Les deux premiers mois, on nous le disait tous les jours. Tous les jours, je te promets ! C'est normal, je crois. On nous disait qu'on était fou, qu'on y arriverait jamais, que les taxis ne nous écouteraient jamais. Alors que les chauffeurs de taxi adorent notre idée !

Vous frimez en soirée en disant que vous êtes CEO ?
Arnaud : Non, pas assez ! Sérieux, quand tu montes une start-up, tu mets ton ego dans ta poche. Tout peut s'arrêter du jour au lendemain, t'as plutôt pas intérêt à te la raconter en mode « je suis le patron ». Sinon t'auras l'air bien con.

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Philippe Brule et Gaëlle Walrave, co-fondateurs de Sponsokit. Sponsokit est une plateforme qui met en relation les influenceurs web (YouTubeurs, Instagrammers, etc.) et les marques qui veulent surfer sur leur notoriété pour faire de la pub pour leurs produits.

Salut les mecs – combien de fois on vous a dit que votre idée était nulle ?
Philippe : C'est ma deuxième entreprise, alors on me fait moins ce genre de remarques. Mais ma première boîte, MisterSpex, laisse tomber. C'est une entreprise d'optique en ligne. Aujourd'hui, elle cartonne. On m'a dit que j'étais fou, inconscient, que ça ne marcherait jamais. Mais ça, désolé de le dire, mais c'est la France ! En Allemagne ça ne se passe pas du tout comme ça.

Je vois. Vous connaissez tous les YouTubeurs du monde, du coup ?
Philippe : Oui on les connaît tous. Mais on a surtout développé une technologie pour les répertorier de façon automatique en fonction des tags, des titres de leurs vidéos, des mots employés dans les commentaires, etc.

Qui vous préférez, parmi eux ?
Philippe : Un couple de YouTubeurs allemands, Lisha et Lou. Ils font plusieurs vidéos par semaine sur leur vie de couple, leurs disputes, etc. Nous avons monté une opération avec eux pour une marque de lingerie, ça a été un carton ! Le magasin s'est retrouvé en rupture de stocks en un week-end.

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Guillaume Viry cofondateur, Zest me up. Zest Me Up est un logiciel qui permet aux salariés d'une entreprise de faire des retours sur la qualité de leur management, leurs envies d'évolution, l'ambiance au travail, etc.

C'est un peu le Tripadvisor du travail, votre idée, un peu ?
Guillaume : Pas tout à fait, mais un peu. On veut révolutionner ce que l'on appelle « l'expérience employé ». Quand vous êtes client, vous êtes constamment sollicité pour donner votre avis, noter votre expérience. Alors que pas du tout dans le travail ! Or, un retour constructif peut aider les managers à... À manager justement.

Vous n'avez pas peur que votre application serve pour faire de la délation ou monter des rumeurs ?
C'est typiquement français, ça comme remarque ! Peut-être qu'il y aura des usages déviants, mais je suis persuadé qu'un grand nombre de Français ont des idées sur comment améliorer leur travail et auront à cœur de contribuer de façon constructive.

Combien de fois on vous a dit que votre idée de boîte était nulle ?
Ma femme, c'est la pire ; elle dit que ça sert à rien mon truc !

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Cyril et Chrisotophe Casanova, cofondateurs de Sporty Tech. Sporty Tech est un fournisseur de plateforme pour organiser des loteries. En gros, ils vendent des solutions à des loteries nationales, comme la Française des jeux mais à l'étranger, ou des organisateurs de paris sportifs.

Salut Cyril. Dis, combien de fois on vous a dit que votre idée était nulle ?
Cyril : Des centaines de fois ! On nous disait qu'on était fous car on ne voulait pas d'investisseurs extérieurs – on s'est construit avec notre argent à nous. On nous disait qu'on était bien trop ambitieux. Aujourd'hui on vit très bien de notre entreprise !

Pourquoi se lancer dans ce segment, le pari ?
On travaillait déjà dans les courses avant. On était statisticiens, c'est nous qui établissions les cotes des chevaux de course.

Super.

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Antoine Ferrier et Guillaume Passaglia, cofondateurs de Adback. Adback est une solution qui permet de savoir qui sont les utilisateurs d'Adblock et de leur envoyer des messages personnalisés pour qu'ils l'enlèvent sur-le-champ.

J'ai Adblock, et j'adore ça.
Antoine : Oui, mais peut-être réfléchirais-tu davantage à l'enlever si, sur un site que tu aimes beaucoup, on t'expliquait qu'il ne vivait que grâce à la publicité et que du coup, avec ton Adblock tu contribuais à l'affaiblir.

C'est vrai. Mais d'un autre côté, c'est pas grave. Du coup, personne ne vous a dit que votre idée était nulle ?
Guillaume : On ne nous l'a jamais dit. Si on avance avec modestie, si on ne prétend pas révolutionner le monde, tout se passera bien. Ce sont les petits jeunes qui sortent d'école et qui prétendent avoir trouvé LA bonne idée qui se prennent des murs. Ça n'arrive pas quand on est sérieux.

Antoine : Moi j'ai déjà monté un site donc j'avais de l'expérience – je sais comment aborder les interlocuteurs.

Quel site ?
Antoine :
Viedemerde.fr. D'ailleurs ça a déjà été une première belle leçon de modestie, car aucune de mes histoires n'est passée sur Viedemerde. Toutes les histoires soumises sont validées ou non par la communauté – et, aucune des miennes n'a séduit la communauté.

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Céline Degreef, fondatrice deMyCrowdcompany. MyCrowdcompany est un fournisseur de plateformes de crowdfunding pour les entreprises.

Pourquoi Mycrowdcompagny ?
Céline :
Il y a quelques années, je travaillais dans un cabinet de conseil et j'ai voulu partir faire de l'humanitaire en voyage. C'était avant les plateformes de crowdfunding qu'on connaît. J'ai fait une petite campagne en interne dans mon entreprise pour participer au financement de mon voyage, et ça a marché ! Dommage que pour mon entreprise de ne pas avoir pu capitaliser sur mon voyage, alors que j'ai tenu un blog, etc.

En effet. Peut-être parce que votre idée était nulle ?
On ne me l'a pas dit ! Mais ce n'est pas pour autant que c'est facile. On accumule les déceptions, les embûches, les rendez-vous qui n'aboutissent pas, etc. Enfin ce n'est pas que ça, heureusement. Mais il faut s'attendre à un parcours de longue haleine.

Comment tient-on le coup, alors ?
En étant bien entourée, en étant sûre de son idée et convaincue par son projet. Moi je crois fondamentalement à l'intelligence collective. Je crois qu'un grand nombre de salariés ont envie de redonner du sens à leur travail.

Très bien – bon courage, Céline.

Judith est sur Twitter.