Gaël Turpo photographie les mecs abîmés de Marne-la-Vallée

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Gaël Turpo photographie les mecs abîmés de Marne-la-Vallée

Coquards et plaies ouvertes à proximité de Disneyland Paris.
30.1.14

Photos : Gaël Turpo

La plupart de ces images, tirées de ma série « Théâtre », ont été prises ces trois dernières années dans la banlieue est de Paris, à Marne-la-Vallée, en Seine-et-Marne. C'est là que j'ai grandi. Il ne s'agit pas d'une banlieue difficile, ni de quartiers « violents » et c'est cela qui m'a intéressé : explorer mon propre territoire. Je suis né à Paris et ai déménagé là à l’âge de neuf ans. Marne-la-Vallée ce n'est pas seulement Disneyland Paris, une ville nouvelle avec de grands lacs et de jolis parcs, c'est aussi des HLM et des paysages abîmés.

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Le kid avec le chat, S., est un ado que je connais depuis plusieurs années. Au départ j'ai beaucoup photographié ses parents, leur quotidien. C'est un gamin qui ressemble à n'importe quel autre gamin de cet âge mais qui a grandi dans un contexte difficile. Les marques sur son visage témoignent d'une violence qui fait malheureusement partie intégrante de sa vie. Les marques sur les corps des gens que je prends en photo racontent quelque chose de leur vie.

Ce qui m’intéresse chez les jeunes de banlieue, ce sont leurs histoires. Les rapports entre eux me paraissent plus simples, directs. Quand je montre ces images, on me dit souvent : « C’est dur ». Mais c'est comme ça. Je suis moins bon pour photographier les ponts de Paris et les fleurs. Avec du recul je me rends compte que ce n'est pas tant pour parler de la banlieue ou de la précarité que je prends des photos, mais simplement pour sortir de chez moi, aller voir ce qui se passe dehors.

Je me souviens d'un mec avec qui j'avais sympathisé et que je prenais en photo régulièrement. Un jour, je ne sais pour quelle raison, il a commencé à m'envoyer des SMS d'insultes et des menaces très violentes ; il disait qu'il allait me casser la gueule. J'essayais de le calmer et de comprendre ce qui lui arrivait – sans succès. Je ne faisais vraiment pas le malin car je l'avais invité plusieurs fois chez moi pour prendre le café et il n'était pas du genre rigolo. Quelques jours plus tard, je l'ai croisé dans la rue et il ne se souvenait de rien. Nada. Cet épisode m'a calmé et m'a fait comprendre que certains de ces mecs pouvaient avoir des comportements imprévisibles.

Je ne connaissais aucune des personnes présentes sur mes photos avant de bosser sur « Théâtre » ; je n'ai pas eu la même vie qu’eux. Au début, j’étais sans doute moins intéressé par eux que par l'idée de faire de bonnes photos – je trouvais que c’était un bon sujet. Mais tu ne peux rien faire de bien si tu te mets dans la posture du mec qui regarde ça de loin.

Je doute souvent de mon travail mais je sais ce que je n'aime pas. Je me souviens d'un reportage de Libé à propos des SDF. Les photos étaient prises depuis le trottoir d'en face : cette démarche où l’on parle d'un sujet sans même aller voir un minimum les personnes, ça me dégoûte. Le photographe suédois Anders Petersen dit qu'il faut avoir un pied dedans et un pied dehors et qu'à la fin, il se retrouve toujours avec les deux pieds dedans. Là, c'est un peu ce qui m'est arrivé. La plupart des gens de cette série sont aujourd'hui des proches que je continue de voir. Je me suis même engagé bénévolement depuis plusieurs années au sein d'une association qui les aide.

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Les gens que je prends en photo picolent, c'est la pire des drogues. Je relie cela à mon histoire familiale, à celle de mon grand-père ; je me dis que je ne travaille pas sur ce sujet pour rien. Je dirais que le point commun de ces gens, c’est qu'ils essaient de faire de leur mieux. Ils font ce qu'ils peuvent, ils se démerdent. Ils échouent, se découragent et essaient encore. Ils sont humains et c'est ce qui m'intéresse.

Gaël est photographe. Allez voir plus de photos de lui sur son site.

S. et son chat dans un squat, Champs-sur-Marne, 2011

Philippe dans un appartement à Torcy, 2011

Une voiture brûlée à Lognes, 2012

Daouada montre sa cicatrice après une chute, Noisiel, 2011

Une plante dans le couloir d'un HLM, Noisiel, 2012

S. à Torcy, 2012

S. dans le quartier de la Pierre-Collinet à Meaux, 2012

Après une dispute familiale, Noisiel, 2012

Cathy hébergée dans un hôtel, Meaux, 2012

Clara et Mehdi à Torcy, 2013

Daouada à Torcy, 2012

Ali dans un centre d'hébergement à Roissy-en-Brie, 2011

Alberto blessé après une bagarre, Champs-sur-Marne, 2011

Baltic dans un appartement à Torcy, 2011