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reportage

Je suis allé à un festival destiné aux gens obsédés par la guerre

Costumes, tanks et drapeaux nazis : le War and Peace Revival est à la fois inoffensif et problématique.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
8.8.16

Toutes les photos sont d'Alexander McBride Wilson

La guerre. Tout bien considéré, c'est sans doute ce que les gens aiment le moins au monde. À moins de vous appeler Genghis Khan ou Tony Blair, si on vous propose de partir en guerre, vous allez sûrement répondre « non » et faire la même grimace que si vous veniez de vous asseoir sur un Twix déballé.

Le passé. Les gens adorent le passé. C'est compréhensible chez les vieux – ils ont déjà un pied dans la tombe et ne peuvent donc pas s'empêcher de penser à cette période où ils avaient encore plusieurs décennies devant eux. Mais les plus jeunes aussi – il suffit de regarder ces mecs qui se font pousser la moustache et participent à des soirées Blitz, oubliant par la même occasion que le Blitz était le nom donné à la compagne de bombardement incessante des Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.

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Que se passe-t-il donc lorsque ces deux éléments – la guerre et le passé – se rencontrent dans un énorme champ dans le Kent, en Angleterre ? Cela donne le War and Peace Revival, un festival à la fois militaire et rétro qui s'étale sur cinq jours.

A priori, il a tout d'un festival normal : on y trouve de la musique, de la bière, de la boue, ainsi que des gens étrangement vêtus. À ceci près que les traditionnels costumes hippies à paillettes laissent place à des uniformes SS.

Je me suis souvent demandé pourquoi les gens étaient aussi obsédés par les guerres mondiales. OK, le monde entier s'est allié pour vaincre un ennemi commun terrifiant, et les leçons que nous avons tirées de ces tragédies ont considérablement façonné le cours de l'histoire moderne, mais putain, pourquoi aimons-nous autant japper sur ce sujet ? Pas un jour ne passe sans que ne sorte un nouveau film, livre ou jeu vidéo sur ces guerres – et ce, depuis 60 ans.

Afin de comprendre l'engouement autour des reconstitutions d'une période qui a connu les plus importantes pertes de l'histoire de la vie humaine, je me suis rendu sur place.

La première chose qui m'a frappé a été la taille de l'endroit. J'ai arpenté les lieux à la recherche de quelque chose à faire. Ça faisait presque deux tiers de Glastonbury, sauf que c'était envahi de véhicules militaires, d'uniformes de l'armée et de casernes de fortune.

Le camping, rempli de pancartes, ressemblait à une scène de Full Metal Jacket. Les gens avaient même placé des drapeaux au-dessus de leur campement afin de ne pas se perdre, mais au lieu de drapeaux Bob l'éponge ou de smileys, on trouvait essentiellement des drapeaux américains, britanniques – et, dans certains cas, nazis.

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J'ai commencé à parler avec un mec nommé Marcus. Il était assis dans la section Vietnam et était habillé comme un agent secret de la CIA. Il buvait ce qui semblait être un whisky coca, alors qu'il n'était que dix heures du matin. Je lui ai demandé ce qui l'avait poussé à venir déguisé dans un immense champ rempli d'autres personnes déguisées.

« J'étais dans l'armée avant, m'a-t-il expliqué. Pour être honnête, cela me rappelle la camaraderie qu'il y avait dans l'armée. Je pense que c'est ce qui motive beaucoup de gens. »

Entre deux gorgées, il m'explique qu'il est professeur d'histoire à ses heures perdues et qu'il assiste à de nombreuses reconstitutions, sa favorite étant la Guerre des Deux Roses où il joue un marchand italien.

« Le truc, a-t-il poursuivi, c'est que mon rang est assez élevé dans la CIA. Je suis au même niveau qu'un colonel, donc si je demande à n'importe qui ici de me laisser utiliser son hélicoptère ou son tank, il est obligé d'accepter. »

Je ne sais pas s'il était complètement dans la peau de son personnage ou s'il croyait vraiment ce qu'il racontait, mais puisqu'il m'a laissé essayer son drôle de masque, je pouvais difficilement me plaindre.

Plusieurs sections du site étaient dédiées à différents aspects de la guerre. Dans certaines se trouvaient des tanks et des véhicules. Dans d'autres se trouvaient des tanks, des véhicules et des mises en scènes de batailles, ainsi que des mecs (il y avait 99 % de mecs) assis en uniformes, l'air perplexe.

J'ai engagé une conversation avec le propriétaire d'une sorte de tank, qui était plus qu'heureux de m'expliquer l'histoire de chaque infime partie de son véhicule, des feux de position à l'authentique flasque allemande qui se trouvait à l'intérieur.

Le trait commun à tous les participants était qu'ils étaient très désireux de parler. Ce gars avait fait le chemin depuis la Lettonie pour présenter sa Batmobile rustique et ne comptait pas me laisser partir sans m'avoir raconté l'histoire de chaque petit écrou et boulon. Alors que je m'affairais autour des champs poussiéreux, je commençais à voir des uniformes de plus en plus détaillés, portés par des mecs légèrement en surpoids qui – même si je ne pouvais pas le demander à chacun – n'avaient sans doute jamais fait partie de l'armée.

J'ai commencé à parler avec ce mec charmant qui, même par cette chaleur insupportable, était tout à fait ravi de son costume – celui porté par les hommes de main de l'Umbrella Corporation dans Resident Evil, et qui n'a même pas daigné enlever son masque pour me parler.

« J'aime la sensation d'être en uniforme complet, dit-il. J'ai créé le costume moi-même. Je suis très fier du résultat. »

Ensuite, je me suis retrouvé devant une arène de vêtements vintage pleine de rockabilly, de trucs à pois, et qui contrastait complètement avec les uniformes que j'avais vus une minute plus tôt. Puis j'ai commencé à parler avec Natalie, qui vendait du matos vintage devant un van de 1950 qu'elle avait baptisé Twiggy.

« Je trouve que ce look respire la classe – c'est pour ça que je le porte », m'a-t-elle répondu lorsque je lui ai demandé pourquoi elle s'habillait comme ça. « C'est ce qu'il manque à la société moderne. À l'époque, les gens prenaient beaucoup plus de temps pour eux ; ils prenaient soin de leur apparence. De nos jours, les filles s'attachent simplement les cheveux et sortent comme ça, comme si ça n'avait même pas d'importance. »

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Inutile de le préciser, beaucoup de participants étaient nostalgiques du « bon vieux temps » – ce temps plus simple, teinté de sépia et où les enfants respectaient leurs aînés. À vrai dire, les festivaliers de War and Peace semblent si lourdement investis dans le passé qu'ils seraient prêts à ignorer des choses comme les « faits » et les « avis d'expert » en faveur d'un retour à une époque où le chauvinisme n'était pas un gros mot.

Venons-en aux armes maintenant : il y avait beaucoup d'armes. Des armes à balles BB extrêmement réalistes, des pistolets de paintball, des champs de tir, des armes à feu désactivées, de vieux fusils, de nouvelles armes, et même un pistolet AK-47 en or à 3 287dollars, qui, il me semble, a été la propriété de Kadhafi à un moment donné. Le propriétaire m'a raconté son histoire :

« Il a été trouvé au Moyen Orient. Il était couvert de sang et de boyaux. Vous voyez l'impact de balle à l'arrière? »

Il y avait effectivement un énorme impact de balle sur l'autre côté du pistolet.

« Quelqu'un a manifestement pris une balle dans l'estomac et est mort. »

Il est bon de savoir que certaines personnes aspirent tellement à ressembler à des dictateurs avides de pouvoir qu'elles sont capables de dépenser des milliers de dollars pour une arme automatique dorée.

J'ai également noté qu'un drapeau noir SS pendait derrière son comptoir. Le SS étant la Schutzstaffel, aka les mecs chargés de faire respecter la politique raciale nazie, aka certains des pires méchants de l'histoire. J'ai vu beaucoup de souvenirs nazis là-bas – des mecs en uniformes, des drapeaux à croix gammée, des crânes et des os. Des trucs diaboliques en somme – et j'ai donc demandé au préposé d'un autre étal, qui avait lui aussi un grand drapeau nazi, ce qui était OK dans le fait d'afficher de façon éhontée ce genre d'iconographie allant à l'encontre de centaines de milliers de personnes.

« Je suis juste spécialiste en mèches de bombes, et les mèches allemandes étaient très bien faites », a déclaré Tony, ajoutant : « Je pense que beaucoup de gens ici aiment simplement la beauté de tout ça. Tout ce que les nazis faisaient était incroyablement soigné ; les couteaux étaient tous fabriqués à la main, les machines sont encore de grands exemples dans leur genre. »

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Mais qu'en est-il l'horreur inhérente à tout cela?

« Je pense que vous ne venez pas dans un endroit comme celui-ci si vous êtes sensible à ces choses-là. Peut-être que certaines personnes partagent vraiment cette idéologie, mais la plupart des gens sont juste là pour collectionner et échanger. »

Cependant, le drapeau n'appartenait pas à Tony – mais à son responsable d'étal – et il semblait vraiment n'être qu'un amateur de mèches venu pour chercher des objets rares, comme beaucoup d'autres. Et à cause de la rareté des objets de guerre allemands (la plupart se vendent deux à trois fois plus cher que les objets des Alliés), ils seront toujours plus révérés dans ces cercles, d'un point de vue purement financier.

Mais cela ne veut pas dire que le festival n'était pas problématique de temps à autre. Je n'ai vu que des Caucasiens, à l'exception d'un Japonais en uniforme japonais de la Seconde Guerre mondiale qui criait « Banzai ! » beaucoup trop souvent. Ce ne fut pas un problème pour moi, puisque « le mec blanc et chauve » semblait très tendance au War and Peace cette année, mais j'ai du mal à imaginer une personne juive dans ce festival qui – en surface, du moins – prenait parfois les airs d'un rassemblement nazi.

Alors que la journée touchait à sa fin, j'ai décidé de prendre une pause rapide dans ce tank. J'ai demandé au propriétaire, John, comment il l'avait eu. « Je l'ai construit à partir de rien en trois ans et demi, dit-il fièrement. Il m'a demandé beaucoup d'efforts. Je suis à la retraite maintenant, donc je peux me consacrer entièrement à mes véhicules. »

John semblait être un mec très sympa et son engouement pour les « véhicules » m'a aidé à comprendre le festival un peu plus. Loin de ses aspects suspects, l'événement – et l'ensemble de la culture qui l'entoure – est essentiellement l'extension de ces petits kits d'aéronefs, mais en grand et en plus cher. Et au lieu de soldats de plomb dans des véhicules-jouets, on se déguise et on passe la journée à s'ennuyer et à parler à qui veut bien écouter.

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