FYI.

This story is over 5 years old.

College town

J’ai écris ce texte en 1982. «College Town» était inédit jusqu’ici. c’est la première version d’un autre projet nommé «famille» mais je la trouvais trop légère, un peu idiote. Le mois dernier je suis tombée sur un carton rempli de vieux textes non...
15.1.08

TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR SAMUEL SFEZ, ILLUSTRATIONS: MILANO CHOW

J’ai écris ce texte en 1982. «College Town» était inédit jusqu’ici. c’est la première version d’un autre projet nommé «famille» mais je la trouvais trop légère, un peu idiote. Le mois dernier je suis tombée sur un carton rempli de vieux textes non publiés. En les relisant, j’ai compris pourquoi, ils étaient tous terriblement mauvais, sauf «college town» dont la légérété m’a semblé très proche de la vraie vie. C’est à ce moment qu’Amie de Vice m’a contacté, je lui ai envoyé.

Janet n’était pas belle avec son foulard. Elle avait le visage charnu, le nez épaté et le front bas. Sa peau était anormalement rêche et abimée pour une femme de moins de trente ans, et ses traits tendus laissaient croire qu’elle grinçait des dents, alors que ce n’était pas le cas. Elle restait quand même attirante, avec ses yeux expressifs, ses longs cils et ses lèvres pleines. Quand elle portait les cheveux longs, ils atténuaient la rondeur de son visage, faisant plutôt ressortir ses yeux et sa bouche. Ça n’était donc pas une bonne idée de les cacher sous son bandeau.

Janet le savait. Elle avait horreur de se coiffer comme ça, mais elle venait de s’arracher des mèches entières de cheveux. Ça lui faisait une tête tellement bizarre que le foulard était indispensable. À présent, elle ne voyait plus du tout ce que ça avait eu de si satisfaisant de s’arracher les cheveux, n’avait aucun souvenir de ce que ça lui avait fait—mal, sans doute. Elle avait même conservé les mèches dans une boîte, jusqu’à ce que leur vue la rende malade. En public, elle était constamment partagée entre la crainte que son châle glisse, découvrant son crâne, et l’envie de le retirer pour voir la réaction des gens. Même si elle savait très bien qu’ils se contenteraient de la fixer, croyant qu’elle ne les voyait pas.

Elle se trouvait à l’Oasis Café, assise près de la fenêtre, à côté des plantes entassées dans leur pot trop petit. Elle venait là tous les matins, s’asseyait, et attendait son café comme un animal. Jusqu’à présent, elle n’avait jamais eu de mal à se faire servir. Ce jour-là, pourtant, la serveuse détournait le regard à chaque fois qu’elle essayait d’attirer son attention.

Janet la connaissait. Elle s’appelait Teresa. C’était une jeune femme disgracieuse, qui semblait suivre son ventre partout où elle allait. Elle avait une drôle de façon de tenir ses bras collés à ses hanches, les coudes repliés, les mains pendant comme des nageoires. Janet savait qu’elle sortait avec un snob, qu’elle venait d’avoir son diplôme à l’école de santé publique, et qu’elle voulait ouvrir un cabinet d’avortements. Elle connaissait à peine Janet, et n’avait aucune raison de ne pas l’aimer.

Janet fixa Teresa du regard. Sans résultat. Elle sortit ses antidépresseurs de son sac et les posa sur la table pour que la serveuse voie qu’elle avait besoin de boire quelque chose pour les avaler. Teresa passa devant elle à toute vitesse, une cafetière pleine à la main. Elle ignora le «S’il vous plaît» de Janet, bouscula violemment sa table au passage, ce qui fit rouler les comprimés au sol. Alors que Janet se penchait pour les ramasser, Teresa revint et hurla:

«Vous avez choisi?»

Janet se redressa trop brusquement, fit retomber ses cachets, se baissa à nouveau pour les rattraper. Elle se rassit enfin avec un petit rire nerveux.

«Je peux prendre votre commande?» demanda Teresa.

«Bonjour», répondit Janet.

Teresa ne répondit pas. Sa grosse main pendouillait devant elle.

«Je voudrais un café avec…»

«Quoi?» s’énerva Teresa.

«J’ai dit: je voudrais un café avec un croissant aux abricots.»

«On en a plus.»

«D’accord, juste un café alors.»

En servant le café, Teresa en renversa sur les gants couleur mûre de Janet. Elle ne s’excusa même pas. Quelques minutes plus tard, Janet la vit se dandiner vers une autre table, une assiette pleine de croissants aux abricots dans une main, l’autre ballotant contre sa hanche. Dans le restaurant, tout le monde continuait de fumer, boire et manger comme si de rien n’était. Janet se sentit soudain très abattue.

Lindsay, une amie de Teresa, fit son entrée dans le restaurant. Teresa s’écria:

«Liiiiiiiiiiiiiin!» comme si elle ne l’avait pas vue depuis des mois. Elles se sautèrent au cou et s’embrassèrent. Teresa avait des poils noirs très épais sur les avant-bras. Cela rappela à Janet une fille de son lycée, très poilue, qui se rasait les bras. Le résultat était horrible. Teresa et Lindsay marchèrent jusqu’au bar, enlacées par la taille. Elles y restèrent un moment, à chuchoter et à glousser. Lindsay était petite, assez jolie, voulait devenir écrivain. Elle portait une veste en cuir noir et de grandes lunettes de soleil. Elle venait à l’Oasis presque tous les jours. Elle pouvait rester là toute la journée à se plaindre auprès des amis et des connaissances qui venaient s’asseoir à côté d’elle au fil des heures. Janet la méprisait à cause de ses lunettes noires ridicules, mais aussi parce qu’elle se laissait entretenir par son père—bien que le sien l’ait également financée jusqu’à ce qu’il fasse faillite.

Lindsay et Teresa se retournèrent pour s’accouder au comptoir. Elles fixèrent Janet en continuant de rigoler. Janet s’efforça de penser que l’une était aussi moche que l’autre était bête. Rien à faire. Sous leur regard, elle se sentait grosse et laide, assise à sa petite table au soleil. Au moins, elles étaient jeunes et sortaient avec des mecs dont elles pouvaient se plaindre. À 29 ans, elle était obèse, portait un pantalon moulant et un foulard pour cacher son crâne ravagé. Elle souffrait de maladie mentale, n’arrivait pas à avoir d’orgasmes—même toute seule—et vivait dans cette petite ville universitaire où elle n’avait rien d’autre à faire que hanter la salle de gym. Elle se sentait comme une mongolienne, juste assez intelligente pour se rendre compte de sa bêtise. Teresa et Lindsay la regardaient en gloussant. Janet eut l’impression de gonfler jusqu’à devenir une géante, trop grande pour tenir sa tasse et ses couverts entre ses doigts monstrueux.

Elle n’avait plus envie d’aller courir au stade après son café. Elle rentra chez elle, se mit au lit et regarda le soleil gambader sur sa couette tel un chien qui joue. Elle pensa: «Je ne serais pas dans cet état si Allan ne m’avait pas larguée.» Elle tourna la tête, balaya la pièce du regard. Il y avait du papier peint jaune vif et des plantes partout. Au mur étaient accrochées des photos d’elle bébé avec son frère Daniel, ténébreux, qui avait l’air bien sérieux pour un enfant de trois ans. Elle possédait tout un tas de bibelots: abat-jours en dentelle, couvre-lits en lin, des étagères remplies de littérature. Ça aurait été parfait si quelqu’un d’autre avait habité la pièce.

Quand son père était venu lui rendre visite à l’hôpital psychiatrique, juste après sa séparation avec Allan, elle lui avait dit: «Papa, j’ai envie que tu me frappes.»

Il s’était détourné d’elle, s’était léché les lèvres comme un chien inquiet. Janet ne voyait pas pourquoi il se dérobait: il battait sa mère depuis des années—même si les coups qu’il lui portait n’avaient rien de physique.

Elle partageait une maison avec son petit frère Daniel, sa copine, Lily, et Mark, un étudiant en philosophie de 21 ans. Daniel jouait de la batterie dans un groupe du coin qui arrivait à vivre de sa musique. Lily faisait des études de journalisme. Ils étaient censés partager les commissions, mais Janet n’aimait pas ce qu’achetaient Daniel et Lily, et personne n’aimait ce que mangeait Mark. De même, ils auraient dû partager le prix des factures, mais Daniel avait fini par les payer après avoir reçu plusieurs avis d’impayés. Il avait mis des mois à se faire rembourser par les autres. La table était toujours jonchée de factures en retard et autres bouts de papiers couverts de messages griffonnés, cigarettes, cendriers, stylos, fruits—en particulier des bananes noircies, détachées de leur régime, qui étiraient leur courbe parmi le fouillis.

Janet n’avait jamais vécu comme ça. Elle n’en avait jamais eu envie. Mais quand Daniel était venue la voir à l’hôpital, il lui avait dit qu’elle pourrait s’installer avec lui quand il aurait trouvé une maison, qu’il prendrait soin d’elle. Il avait dit cela, ses grands yeux en forme de pétales remplis d’étonnement, d’inquiétude. Elle avait soudain été prise d’un besoin irrépressible de se trouver près de son frère, même s’ils ne s’entendaient pas bien, juste parce qu’elle voulait profiter de sa nature douce pour le persécuter.

Janet appréciait Lily. Elle était très jolie, mais peu de gens l’aimaient. Elle se comportait bizarrement, avec étourderie. Elle était très mince, et donnait toujours l’impression de marcher sur la pointe des pieds. Ses cheveux très noirs lui tombaient sur les épaules. Elle avait de petits yeux gris, une bouche fine et sévère. Elle évitait le contact humain avec l’indifférence d’un chat. Elle avait grandi dans une famille d’accueil, et vivait seule depuis l’âge de dix-sept ans. À part Janet, elle n’avait pas d’amis à Ann Arbor. Par contre, elle avait des ennemis. Les amies de Daniel avaient été scandalisées quand elles avaient appris qu’il sortait avec elle. Janet s’étonnait de fréquenter des parias à un âge si avancé.

Le week-end, Daniel et Lily passaient des heures dans la cuisine, le matin, à faire griller des tranches de pain de seigle. Après les toasts, ils buvaient du thé et mangeaient des œufs que Lily servait dans de petits coquetiers en porcelaine avec des roses dessus. Daniel finissait toujours son petit déjeuner en épluchant une orange ou un pamplemousse jusqu’à ce que le moindre filament blanc ait disparu, puis il arrachait méticuleusement la membrane de chaque quartier avec le bout des dents avant de le manger.

«On dirait un chaton qui joue avec quelque chose, quand tu fais ça», lui dit Lily.

«C’est un chaton», lança Janet avec mépris.

«Fais la vaisselle, esclave», répondit Daniel.

Comme Janet ne pouvait pas encore supporter l’idée de travailler, Daniel lui payait son loyer. C’est pour cela qu’il se permettait de la secouer un peu.

«Esclave. La vaisselle!»

Il tendit le cou et sourit comme un âne.

«Donne-moi de l’argent, maître. Il me faut des cigarettes et des médicaments.»

«Je t’ai déjà donné vingt dollars hier.»

«Il m’en faut encore au moins autant, crétin.»

Mais la beauté de son frère la touchait autant que les autres. Il était grand, mince, frêle comme une fille, avec le visage fin et sensible d’un lévrier, relevé par de grands yeux transparents et des lèvres pleines, expressives. Quand il jouait, il se tenait droit derrière sa batterie, l’air sérieux, les sourcils froncés, écoutant attentivement un son que lui seul entendait. Il frappait son instrument avec une ardeur incroyable qui semblait provenir du centre de sa maigre poitrine. Les filles l’adoraient. C’est pour cela qu’elles étaient outrées qu’il sorte avec un énergumène comme Lily.

Il inclina son cou flexible, se déhancha pour fouiller dans sa poche. Il tendit à Janet un billet de dix dollars. Elle le saisit et le fourra dans son pantalon.

Mark entra dans la pièce d’un pas traînant et, sans tourner la tête, les salua tous les trois de son regard gris. Il était grand, avec de larges hanches et de longs doigts ridicules, tellement raides qu’ils semblaient collés ensemble. Ses cheveux secs, dressés sur sa tête, poussaient dans toutes les directions, ce qui donnait à son visage pâle une expression de stupeur permanente. Il se dirigea vers le plan de travail pour préparer son petit déjeuner: œufs, bacon, toasts et confiture de menthe.

«Bernie Graham m’a appelée hier soir, dit Janet. Tu sais, du lycée.»

«Je me rappelle de lui, répondit Daniel. Il était un peu débile, non?» «C’est qui?» demanda Lily, occupée à étaler des plaques de beurre sur son toast encore chaud.

«Le gars que je voyais juste avant d’aller à l’hôpital. Tu sais, le vendeur qui m’a enculée.» «Parfois, j’ai du mal à croire les choses que j’entends dans cette maison», lança Mark.

Il remua violemment ses œufs dans la poêle.

«Il est cinglé, fit Janet. Le lendemain matin, il m’a tapé une crise parce que j’avais posé ma tasse de café sur son numéro de Village Voice. Il a dit que ça montrait bien à quel point j’étais malade.»

«Pourquoi tu es sortie avec lui?» demanda Lily.

Janet haussa les épaules.

«Je sais pas. Il était cool, au lycée, mais maintenant il a grossi.»

«Il a jamais été cool», lança Daniel.

Lily observa Janet par-dessus son toast, mâchant d’un air grave. Janet voyait bien qu’elle voulait en savoir plus au sujet de Bernie Gahan.

«Quand il m’a ramenée chez moi, il m’a posé doigt sur le nez et il m’a dit: «À plus, petite.» Putain, je suis pas une gamine.»

«Dommage pour toi, intervint Mark. Tu aurais de bien meilleures perspectives d’avenir.»

Il s’assit au bord d’une chaise, les jambes serrées, et se mit à engloutir ses œufs. Ses longues mains blanches étaient tellement grossières que Janet s’étonna de le voir manier sa fourchette avec une telle dextérité. Tandis qu’il mâchait, il poussa un cendrier plein qui traînait sur la table.

«Je trouve qu’un végétarien qui fume, c’est le comble de l’hypocrisie, Dan.»

«Ta gueule», fit Daniel en crachant un nuage de fumée vers le plafond.

«Me parle pas comme ça. Tu es peut-être un excellent batteur, mais tu es un vrai plouc.»

«Et toi tu es une petite vieille, intervint Janet. Une petite vieille en mal de sexe.»

«Le sexe n’est pas tout, Janet.»

«Tu dirais pas ça si tu avais déjà couché avec quelqu’un», dit Lily.

«Pourquoi est-ce que tu ne me séduis pas, Janet? Vas-y, essaie. Je vais te faire du mal.»

«La seule chose à laquelle tu vas faire du mal, c’est ta réputation. Au fait, tu en as une?»

«Vraiment, Janet, je pourrais te faire souffrir.»

Janet en doutait. Elle se serait sans doute sentie mieux si quelqu’un avait pu la faire souffrir, mais elle savait que c’était impossible. Elle écarta les papiers et les assiettes qui encombraient la table pour attraper un sachet de pruneaux séchés. Elle fouilla un moment pour en trouver un bien mou.

«J’ai revu ta copine», lança-t-elle à Mark.

«Qui ça?»

«Celle qui perd ses cheveux et qui marche comme un dinosaure.»

Elle trouva un pruneau, commença à le manger.

«Elle a encore été méchante avec toi?» demanda Lily.

Janet acquiesça.

«Désolé, répondit Mark. Je sais pas pourquoi elle fait ça.»

«C’est une poufiasse, fit Janet. Peut-être qu’elle connaît Allan et qu’il lui a raconté des trucs sur moi.»

«Est-ce que tu mets tes faux ongles pendant que tu es à l’Oasis?» demanda Daniel.

Il se recula sur sa chaise et se mit à se balancer. Son t-shirt remonta, découvrant son ventre. Il se gratta.

«Non, je les mets pas aussi tôt que ça. Pourquoi?»

«La serveuse aurait pu trouver ça dégueulasse. Moi, ça m’aurait dégoûté. Elle pue, ta colle.»

Le lendemain, quand elle retourna à l’Oasis, Janet emporta une boîte de faux ongles «Dragon Lady» et deux flacons de vernis rouge. Après avoir eu autant de mal que d’habitude à se faire servir son café et son croissant, elle sortit son attirail. Elle étala ses griffes fraîchement vernies sur la table pour que Teresa les remarque et finisse par se demander ce qu’elle faisait. Elle se mit au travail, laissant régulièrement sécher ses postiches effilés.

Teresa ne la remarqua pas, mais le type à la table d’à côté si.

«Je croyais que plus personne ne portait ces trucs-là»

«Moi, si, roucoula Janet d’une voix horriblement affectée. Sans eux, je me sens nue.»

Lily lui avait dit qu’elle la faisait parfois penser à Blanche DuBois. Elle leva une main griffue devant son visage et lança un regard ravageur à son voisin.

«Oh, Dame Dragon, ayez pitié», s’exclama le type.

Son copain se mit à rire puis se gratta la barbe.

«Je suis une femme désirable, se dit Janet. Même si je suis à moitié chauve».

Lors de leur dernière dispute, Allan lui avait dit: «Tu ne peux pas inspirer l’amour, parce que tu n’es pas sexuelle. Le sexe, c’est la lumière, la fertilité, la vie, la communication! Tout ce que tu dégages, c’est… de la pornographie, la soumission, la noirceur et la mort! Comme un pédé!»

«Espèce de raclure», marmonna-t-elle.

Qu’est-ce qu’elle y pouvait, si elle n’avait rien à faire de la fertilité en tant que concept? En revanche, elle s’intéressait à ses applications concrètes.

«Tu veux avoir des enfants?» demanda-t-elle à l’homme à côté d’elle.

«Oui, un jour peut-être. Pourquoi?»

«J’aime bien entendre les gens dire qu’ils veulent des enfants. Je crois que ça me rendrait heureuse, d’en avoir. Ma coloc’ est très jolie, mais elle n’en veut pas.»

«Parce que c’est une conne.»

Sasha s’écrasa contre la table de Janet. C’était une grosse fille, dont les bourrelets ressemblaient aux poils d’un chat persan. Ses yeux noisette au regard blasé étaient cerclés de khôl noir. Elle portait une jupe violette à ourlet doré et des bas verts avec des canards dessus. Elle faisait partie du groupe d’amies de Daniel qui détestaient Lily.

«Qu’est-ce que tu deviens, ma chérie?» demanda-t-elle.

«J’étais en train d’emmerder quelqu’un. Et toi?»

«Je mange. Je vais chez les gens et je mange comme une folle. Je viens essayer de taxer des frites au cuistot. Je n’avais rien avalé depuis deux semaines jusqu’à aujourd’hui, alors j’en profite.»

«Où est George?»

«J’en sais rien, en chimiothérapie.»

Elle eut un ricanement affecté, que Janet trouva malgré tout excitant.

«Je sais pas où il est, et j’en ai marre qu’on me pose la question. C’est tout ce que j’entends, partout où je vais: C’est elle qui sort avec George Hammond? Ils sont encore ensemble? Il te reste des frites, Eddie chéri? Avec du ketchup et de la mayo? Viens t’asseoir à côté de moi, que je joue avec les poils de ton torse. Mais me parle pas de George Hammond. J’ai plus nulle part où aller. Je me suis fait virer de mon boulot aux Beaux-Arts, et je peux plus payer mon loyer. Je viendrais bien habiter chez toi, si ta coloc’ était pas aussi bizarre.»

«Lily n’est pas si bizarre que ça. Tu l’aimerais bien, si tu la connaissais mieux.»

«C’est vrai qu’elle se tape la tête contre les murs?»

«Possible.»

«Tu sais ce qu’elle m’a dit, la dernière fois que je l’ai vue? Elle était en train de raconter à John Francis que, quand elle avait quatorze ans, elle voulait se faire refaire les lèvres et les sourcils, puis elle s’est tourné vers moi et elle m’a demandé: «Si tu devais faire de la chirurgie esthétique, qu’est-ce que tu te ferais refaire en premier?» Tu y crois?»

«Ça veut pas dire qu’elle te conseillait de te faire opérer.»

«Qu’est-ce que tu fabriques, avec tes ongles?»

«Rien.»

«Tiens, voilà mes frites maison. Merci mon grand. Ouvre ta chemise. À plus Janet. Ma vie est un vrai bordel.»

Janet finit son café avec sobriété. Tout le monde voulait avoir l’air déprimé. Mais il fallait que ce soit pour des raisons marrantes. C’en était trop pour elle.

À présent, Sasha était au comptoir en train de caresser le petit cuistot blond à travers sa chemise, tout en attrapant habilement des frites imbibées de mayo-ketchup, trois par trois, le petit doigt en l’air. Elle hurlait quelque chose à propos de George Hammond. Qu’adviendrait-il de Sasha? Elle avait presque terminé un diplôme de russe, spécialité littérature qu’elle avait abandonné. Depuis, elle hantait Ann Arbor, vêtue de jupes et de bottes aux couleurs criardes, passait son temps à papoter dans les bars et les cafés.

Janet était presque comme elle, sauf qu’elle était en train de rater un diplôme d’histoire, et qu’elle se contentait de fréquenter les bars et les cafés sans papoter.

Teresa fila à côté d’elle tel un requin, son front bas saillant comme un groin. Janet ressentit un éclat de rage impuissante. Teresa aperçut les faux ongles, qui dardaient des doigts de Janet comme de mauvaises pensées. Celle-ci observa ses mains, pareilles à une méduse échouée sur une plage de sable chaud, qui s’aperçoit que ses maigres nageoires ne la ramèneront jamais jusqu’à la mer. Teresa fit la moue et griffonna l’addition de Janet dans son calepin gris. Elle détacha la feuille et la lui jeta en marmonnant qu’il fallait libérer la table.

La force est-elle la capacité de faire partir quelqu’un d’un restaurant simplement parce qu’il ne supporte plus votre présence? Ou bien cela implique-t-il d’être un grand costaud qui sort avec d’autres grands costauds et de faire plus de bruit que n’importe qui dans le bar? Faut-il insulter les gens? Les gens insultaient souvent Lily. Janet savait que ça la blessait, même si elle n’en laissait rien paraître. Elle n’y pouvait rien. Cela voulait-il dire que Lily était faible? D’un autre côté, Janet criait souvent sur Daniel, qui se contentait de lui répondre: «Janet!» N’empêche que lui était un musicien plein de succès, alors qu’elle n’avait rien fait de sa vie.

Au gymnase, elle sua merveilleusement. Chaque jour, beaucoup de gens suaient avec elle en courant sur la piste, avec leurs bandeaux et leurs joggings. Tous voulaient devenir forts. La veille, alors qu’elle faisait la queue chez Kresgue’s, Janet avait entendu une fille enrobée de kilos de cheveux blonds frisés, aux mollets proéminents, dire à sa copine: «Je me lève tous les matins pour courir», comme si c’était la meilleure chose au monde.

Les gens feraient n’importe quoi pour être plus forts. Dans une salle près de la piste de course, des étudiants prenaient un cours de karaté. Des adolescentes sortaient des vestiaires, boudinées dans leurs kimonos blancs, certaines portant de fines chaînes en or ou du vernis à ongles. Janet entendait l’entraîneur qui criait: «Tout le monde veut contrôler sa vie! Mais pour ça, il faut se battre, il faut bosser dur!»

Lily et Daniel étaient obsédés par le boulot. Si on demandait à Lily comment elle se portait, elle répondait soit qu’elle allait bien, qu’elle avait été très productive, soit que c’était la catastrophe, elle n’avait rien fichu. Ils passaient leurs nuits à la table de la cuisine, à manger du pain et à travailler. Lily faisait ses devoirs pour la fac et rédigeait des articles pour des magazines locaux, tandis que Daniel écrivait sa musique. Lily gardait ses longues jambes repliées sous elle, les épaules arrondies. Daniel, assis sur son coccyx, travaillait les jambes tendues devant lui, sa chemise en coton ouverte. Sa tête pendait de son cou comme une fleur trop lourde.

Après avoir couru, Janet s’arrêta à Majik Market pour voler quelques crayons de maquillage et une boîte de nougatine aux cacahuètes. Puis elle rentra à la maison pour partager les friandises avec Lily. Assises à la table de la cuisine, elles mangèrent goulûment à même la boîte.

«On m’a dit que ma sexualité était orientée vers la mort», dit Janet en croquant ses cacahuètes.

«Les gens ont des idées bizarres sur le sexe, répondit Lily. Ça fait combien de temps que tu couches?»

«Douze ans.»

«Si ta sexualité était vraiment orientée vers la mort, tu serais plus en vie à l’heure qu’il est.»

Ça faisait drôle, de voir son visage sérieux penché sur la boîte de bonbons.

«Ça veut pas dire la mort au sens propre. C’est une idée abstraite.»

«Ça n’a rien d’abstrait : tu es mort ou tu l’es pas.»

La main de Lily plongea dans le paquet et en ressortit un gros morceau de nougatine incrusté de cacahuètes.

«Tu peux pas avoir un fac-similé de la mort.»

Elle se recula sur sa chaise comme Daniel, et fourra des bonbons dans sa bouche. À mesure qu’elle les suçait, son visage se détendait.

«Comment tu peux savoir ça, si tu ne sais pas ce qu’est la mort?» demanda Janet.

En passant la langue sur ses molaires, Janet s’aperçut qu’elles étaient couvertes de débris de sucre. Elle avait souvent envie de mourir, même si elle non plus n’avait aucune idée de ce que ça faisait. Allan lui parlait souvent de ses cauchemars récurrents où son père l’humiliait sexuellement. Il disait que c’était comme rêver de la mort. Janet pensait que si l’humiliation tuait, elle serait déjà complètement décomposée. Mais elle était on ne peut plus vivante, pleine de sang et de muscles, elle allait régulièrement aux toilettes, tenait des conversations. Si elle avait été morte, son sang n’aurait pas eu à endurer la souffrance de se forcer à chanter alors que l’usure de la vie rendait son mouvement dans les veines si douloureux. Les gens ne pouvaient-ils pas être gentils? Comment se faisait-il qu’au restaurant, une salope qui vous détestait sans raison puisse s’en prendre à vous comme ça? Pourquoi les amis d’Allan la regardaient-ils avec condescendance, comme une vieille femme dérangée? Leur expression lui faisait l’effet d’une lame de rasoir en travers du visage. Ils étaient jeunes, parlaient fort, leurs corps puissants occupaient l’espace avec une terrible arrogance. Bien qu’Allan soit en école d’art, tous ses amis étudiaient le droit. Ils avaient toujours l’air heureux et bien portants. Rien qu’à les voir, avec leur belle peau saine, leurs jambes solides et leurs lourdes chevelures poreuses, elle se sentait horriblement mal, surtout quand l’un d’entre eux la coinçait pour essayer de lui remonter le moral. Elle encourageait parfois cette attitude, mais finissait toujours par le regretter.

Elle se souvenait la fois où elle en avait rencontré un à une soirée, quelques jours après sa séparation avec Allan. Elle était assez bourrée, avachie sur un canapé à côté de types dont elle ne se rappelait que les t-shirts et les cheveux longs. Elle fixait un groupe de gens qui trépignaient sur la piste de danse au milieu de la pièce. Harvey s’était approché d’elle, hurlant par-dessus la musique qu’il voulait la raccompagner chez elle. Elle avait jacassé pendant tout le trajet, comme si une jauge intérieure lui avait indiqué qu’il fallait lui montrer à quel point elle était heureuse et normale. Elle lui avait parlé de ses projets, de ses cours. Il répondait d’une voix douce, avait posé une main apaisante sur son épaule. Assis sur le perron de Janet, ils avaient observé les fourmis aller et venir de leur nid granuleux, dans la fissure sous la deuxième marche. Harvey choisissait ses mots avec soin. Il lui avait demandé: «Non, sérieusement, c’est quoi ton roman préféré de Faulkner?»

Un jour, Allan avait dit: 

«J’ai horreur des gens qui s’apitoient sur leur sort. Par le passé, j’ai eu la patience de Job envers les femmes faibles et névrosées. Plus maintenant.»

Pourtant, lui aussi était faible et névrosé. Un jour où ils se disputaient, elle lui avait lancé:

«Tout le monde te déteste, aux Beaux-Arts», alors qu’elle n’en savait strictement rien.

Ils étaient assis sur le perron, dans le noir. Elle n’avait pas vu sa réaction, mais elle l’avait sentie: il s’était aussitôt refermé, tremblant d’émotion. Un instant, elle avait cru qu’il allait pleurer. Elle avait ajouté:

«Pas tout le monde. Juste quelques personnes.»

Il avait demandé:

«Qui ça?»

Ça ne l’avait pas empêché de la serrer dans ses bras en lui disant:

«Je veux que tu sois forte. Je sais que tu peux y arriver. Tu dois être productive.»

Pendant qu’il la tenait, elle lui parlait de son père alcoolique comme d’un personnage à la télé: 

«Il a ruiné ma mère, financièrement et mentalement. Maintenant, je sais même pas où il est. Sûrement quelque part en Amérique du Sud, en train de vendre des poissons tropicaux et de se taper une grosse de dix-huit ans qui travaille pour le Corps de la Paix. Il a fait faillite cinq fois en huit ans. Il détruit tout ce qu’il touche. Tout le monde a traité ma mère de folle quand elle l’a poursuivi avec une paire de ciseaux, mais je pense qu’elle avait raison.»

Sa mère essayait de reconstruire sa vie, bien qu’elle soit mortellement malheureuse. Quand Janet était sortie de l’hôpital, elle l’avait invitée à venir manger des sandwichs coupés en quatre. L’une s’était assise tout au bord du canapé, l’autre au bout de sa chaise, avec les sandwichs posés sur la table entre elles. Sa mère tenait son bout de fromage aux olives comme si elle avait eu des pinces à épiler à la place des mains.

«Le problème, c’est que je n’ai jamais dit «Et moi, alors?», avait-elle lancé. Maintenant, je vais m’occuper de moi, moi, moi!»

Janet avait eu terriblement pitié d’elle.

Cependant, sa mère était solide à sa manière. Elle s’occupait de son agence de voyages, prenait des cours de yoga et avait même une aventure. Elle était forte, même si son visage ressemblait à un masque retenu par des agrafes.

Dans l’obscurité de sa chambre, Janet s’écria:

«Maintenant, je m’occupe de moi, moi, moi!»

Elle prononça ces mots avec autant de conviction que possible, même si elle savait très bien que tout ce qui lui restait, c’était la douzaine de crayons à sourcils, le vernis à ongles et la crème qu’elle avait volés puis entassés sur sa commode.

Lily et Daniel se disputaient. Janet les observa avec intérêt, bien qu’il n’y ait pas grand-chose à voir. Ils prenaient leur petit déjeuner, mais avec plus d’acharnement que d’habitude.

«Pas la peine de faire comme si tout allait bien», fit Lily.

«Je sais.»

Daniel attrapa sa tranche de pain de seigle, qu’il tartina méticuleusement de beurre. Lily lui en voulait de ne rien dire à ses amies qui se moquaient d’elle. Peut-être qu’ils allaient casser. Ensuite, Janet et Lily pourraient passer plus de temps au bar à dire du mal des hommes.

Lily se leva sans terminer son œuf à la coque et se mit à balayer le sol comme un robot.

«Cette maison est un vrai foutoir», dit-elle.

Elle avait raison. Elle avait déjà rassemblé un tas énorme de poussière, de miettes et de papiers, mais elle était loin d’en avoir fini.

«Inutile de faire comme si on vivait dans un asile», répondit Daniel.

«Et pourtant…»

Lily jeta le balai par terre et revint manger son œuf qui l’attendait dans son coquetier rose.

«Pas étonnant, que tes copines me traitent comme de la merde, quand il est évident que tu n’as aucun respect pour moi. Tu les laisses faire. Si mes amis m’invitaient à des soirées où tu n’étais pas le bienvenu, je n’irais pas. Je te traiterais pas comme ça.»

«Tu aurais pu venir.»

«J’étais pas invitée. Toi et Janet, si. Elle est toujours désagréable avec moi. Tu l’as bien vue, la semaine dernière.»

Daniel posa son pain, prit son couteau et entreprit d’égaliser à nouveau son beurre.

«Je t’ai bien vue, toi aussi. Tu n’as fait aucun effort.»

«Dès que je dis quelque chose, elle m’ignore ou fait semblant de ne pas comprendre. J’en ai marre de tes copines, surtout cette connasse de Sasha. J’en ai marre d’entendre ces poufiasses pétées de thunes, qui n’ont jamais travaillé de leur vie, à qui papa-maman payent leurs loyers et leurs études, passer leur journée à se plaindre d’être déprimées. J’ai pas de parents, pas d’amis, et j’ai travaillé dur pour obtenir tout ce que j’ai—autant dire pas grand-chose.»

Elle criait à présent. Les yeux de Daniel s’étaient adoucis.

«Dans quel bordel je vis, pensa Janet. C’est instructif—même si elle pourrait aussi bien parler de moi.»

Mark entra dans la pièce, les cheveux en bataille, les épaules serrées. Il foudroya Lily du regard.

«Et merde», cracha Lily.

Elle attrapa son coquetier, jeta son œuf à la poubelle et sortit.

«C’est horrible, de vivre avec un couple, siffla Mark à l’intention de Janet. Surtout quand un des deux est un malade mental.

Il haussa la voix.

«Qui a balancé le balai par terre?»

Le bar était rempli de gens attirants, familiers. Il y avait des assiettes de fromage posées sur plusieurs tables; des plantes étaient suspendues au-dessus de toutes les têtes. Janet venait là presque tous les soirs. Ici, les serveuses la traitaient normalement. À sa grande déception, Lily se montrait excessivement calme, et ne mourait pas d’envie de critiquer les hommes.

«Je sais bien qu’on finira par casser, dit-elle. J’aurais juste préféré que ça soit pas pour une raison aussi débile. Mais j’en peux vraiment plus, que ses copines me traitent comme ça.»

Elle ne montrait pas sa colère. Elle gardait une voix neutre, son visage n’exprimait rien. Janet se demanda si Lily réagissait ainsi parce que c’était dans sa nature, ou bien si le monde l’avait tellement fait souffrir qu’elle ne supportait plus d’en faire partie intégrante. Elle observa les longs doigts fins de Lily posés sur son verre glacé. Sa vulnérabilité la toucha. Pourquoi les gens ne l’aimaient-ils pas?

«C’est vraiment nul», fit Janet.

«Je comprends pas ce qui se passe.»

Janet la méprisa un peu pour sa passivité. Elle commanda un autre verre.

«C’est une petite ville. Les gens aiment bien les potins. Tu es une cible facile, parce que tu es différente.»

«Pourquoi je suis différente?»

Janet soupira et leva les yeux au plafond, les deux mains sur son verre. La situation lui rappelait le plaisir qu’elle prenait à s’écouter répondre à la question d’un prof.

«Parce que, d’un côté, tu as l’air complètement indifférente aux autres, autonome et heureuse de l’être. Mais des fois, tu éprouves le besoin de t’ouvrir. Je crois que c’est la violence du contraste qui inquiète les gens. Ils se permettent d’être agressifs avec toi parce que tu es douce. Même si tu n’en as pas l’air.»

Lily ne répondit rien, mais Janet se dit qu’elle avait l’air satisfaite de son explication.

«Je suis contente que tu aies décidé de larguer Daniel. Je sais que je devrais pas parce que c’est mon frère, mais il est temps que quelqu’un le remette à sa place. Ça fait des années qu’il jette les filles après se les être tapées. C’est écœurant.»

Lily haussa les épaules.

«Il m’a raconté ses prouesses sentimentales. Peut-être qu’il faut que quelqu’un lui brise le cœur.»

«Tu devrais. Ça lui ferait du bien.»

«Je vois pas en quoi.»

«Ça lui donnerait une bonne leçon. Il n’a jamais souffert de sa vie. Il se croit malin parce que tout est facile pour lui.»

«Souffrir n’a jamais rien appris à personne, répondit Lily. Ça ne sert à rien. Ça fait mal, c’est tout.»

Elle grignota un bout de fromage.

«Quoi qu’en pensent les culs-bénits, ajouta-t-elle la bouche pleine. La rédemption par la souffrance, la pureté…»

«Je parle pas de ça», fit Janet.

«De quoi tu parles, alors?»

Janet poussa un grand soupir, regarda le plafond.

«Dans la morale chrétienne, la force n’est pas nécessairement une bonne chose. Tu es censé tendre l’autre joue, te sacrifier, quoi. Mais à mon avis, ce genre d’humilité, c’est de la faiblesse, et quand on y réfléchit, la faiblesse est vraiment une mauvaise chose. Ça touche à tout ce qu’il y a de plus vilain au monde. Tu deviens le mouton boiteux qui ralentit tout le troupeau. Ça déprime les gens.»

«Tu as voté pour Reagan? Parce que la force, c’était son truc. Tout le monde méprisait Carter pour sa faiblesse.»

«Non, pas du tout. J’ai voté pour personne. Je parle pas de politique. Je dis pas qu’il faut mépriser les faibles, quand ils n’y peuvent rien. Mais si ils font exprès d’être faibles, c’est différent. Si ils ne font pas d’efforts. Quand ils se laissent marcher sur les pieds sans réagir. C’est répugnant. Ça revient à laisser tomber l’espèce humaine.»

«Oh. Je crois que je comprends ce que tu veux dire.»

Lily jeta un regard par la fenêtre.

«C’est drôle, dit-elle, quand Reagan a été élu, je me suis sentie soulagée, au fond. Même si je le déteste. Une partie de moi doit avoir le sentiment qu’il a raison, même si je pense que Carter vaut mieux que lui.»

Elle se tourna vers Janet.

«Redis-moi, pourquoi tu penses que je devrais larguer Daniel?»

«Ben… pour qu’il comprenne qu’il peut être faible et prendre des coups comme les autres.»

Lily sourit.

«Ça le rendrait plus fort.»

«Tu crois?»

«Il y a des gens comme ça. Daniel est comme ça. Plus il a mal, plus il devient fort. Comme dit Ann Landers dans son courrier des lecteurs, la chaleur qui fait fondre le beurre durcit l’acier.»

«Dans ce cas, peut-être que tu devrais vraiment le larguer.»

Lily fit la moue.

«Le truc, c’est que je veux pas lui faire de mal.»

Elle joua avec les crackers qui restaient dans l’assiette.

«Je me demande si beaucoup de gens pensent la même chose de Reagan. Même s’ils le détestent.»

Janet se mit au travail pour réussir son diplôme d’histoire. Il ne lui restait que trois semaines pour rendre ses devoirs. Comme elle n’avait même pas commencé à faire ses recherches, elle devait se lever de bonne heure. Elle allait à l’Oasis bien avant que les gens viennent s’installer pour bavarder. Elle buvait son café et fumait sa cigarette en lisant des livres sur le socialisme en Angleterre. Le bonheur de faire quelque chose de constructif. Pas étonnant que Lily s’y raccroche comme ça. Janet se demandait si le travail modifierait son apparence de la même manière que la masturbation. Après la séparation de Daniel et Lily, elle se masturba pour la première fois en six mois. Depuis, les gens n’arrêtaient pas de lui dire qu’elle avait l’air incroyablement détendue. Lily disait que son «énergie» avait changé.

Un soir, elle sortit au bar avec Sasha et ses copines. Sasha paraissait affreusement grosse, avec ses yeux vides tartinés de khôl. Janet lui dit qu’elle s’était mise au travail.

«Bravo! dit Sasha. J’ai jamais rendu aucun devoir. C’est vrai que Lily et Daniel ont cassé?»

«Ça fait quelques jours, mais je pense qu’ils risquent de se remettre ensemble. Ils flirtent au petit déjeuner.»

Janet fut surprise que Sasha ne fasse aucun commentaire désobligeant. Elle se contenta de raconter que sa meilleure amie l’avait mise à la porte après une dispute, et que maintenant elle devait habiter chez George Hammond.

«Bien sûr, il va sûrement me virer dès qu’il en aura marre de moi. J’ai l’impression qu’il m’adore quand je parle de déménager à Chicago.»

Lindsay entra, vêtue de son petit manteau en cuir noir. Ses grands yeux marrons au regard suffisant semblaient presque loucher sous ses lunettes en écaille. Elle avait le nez en l’air.

«Sasha! s’écria-t-elle en s’avançant dans leur direction. Tu as l’air en forme!»

«L’exclusion me va bien. Il paraît que tu pars à New York?»

«Oui, je vais devenir animatrice à la radio. Je connais des gens là-bas qui peuvent me trouver des contacts. Enfin j’espère. Salut Janet.»

«T’inquiète pas, tu vas y arriver. Tu es le genre de personne qui réussit toujours tout.» «Je la vois bien travailler dans une radio à New York, fit Sasha après que Lindsay fut partie. Tu as déjà entendu son émission? Ça s’appelle No Feelings. Elle lit ses poèmes. Ça parle d’épines dans le cœur et de la nuit qui lui transperce les yeux. Elle est complètement débile. Elle va sûrement trouver un super boulot. Tous les connards prétentieux que je connais ont trouvé un boulot dans l’édition ou le cinéma à New York.

«J’ai beau être une connasse, j’ai pas trouvé de boulot dans l’édition ni dans le cinéma.»

«C’est parce que tu n’es pas prétentieuse. Tu serais même plus une connasse si tu arrivais à te tirer d’Ann Arbor. De toutes façons, j’ai pas mon mot à dire, ça fait des années que j’essaie de me casser d’ici.»

«Je vais bientôt partir», dit Janet.

Sur le chemin de la maison, Janet baissa les vitres de sa voiture pour sentir l’air du printemps et regarder les maisons. Elle se gara sur la pelouse, manquant d’écraser les tulipes. Elle s’entendit traverser le porche d’une démarche d’ogresse.

Dès qu’elle franchit la porte, elle sut que Lily et Daniel s’étaient remis ensemble. Elle les entendait parler dans la cuisine, à voix basse, intime. Quand elle passa la tête, elle les vit assis au milieu de leurs papiers. Sur la table se trouvaient des assiettes remplies de petits morceaux de pain et un paquet de beurre avec le couteau encore planté dedans.

Elle s’éloigna discrètement. Elle monta dans sa chambre et jeta ses livres par terre. Elle se mit au lit, pleine, soûle. Elle récapitula la situation. Ses cheveux avaient si bien repoussé qu’elle pouvait presque enlever son foulard. Elle s’était mise au travail. Elle se masturbait et avait des orgasmes. Lily avait raison. Ann Landers avait raison. Elle faisait partie de ces gens qui deviennent plus forts, quoi qu’il arrive. Sa force ressemblait à la structure métallique d’un bâtiment bombardé: nu, mais impérieux et digne. Elle ne ressentait plus rien à présent, excepté une imperturbable force métallique.