Le Village des criminels sexuels

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Le Village des criminels sexuels

Sofia Valiente s'est rendue dans une communauté isolée de Floride qui abrite des individus condamnés pour agression sexuelle.
04 février 2015, 9:00am

En janvier 2013, la photographe Sofia Valiente a posé ses valises au Miracle Village, une communauté isolée de Floride qui abrite des individus condamnés pour agression sexuelle.

Pour ceux vivant au Miracle Village, réintégrer la société est particulièrement difficile. Publiquement assimilés à leurs fautes et privés d'acceptation émotionnelle, ils vivent ensemble dans un espace de souffrance commune. Beaucoup se retrouvent là-bas pour le restant de leurs jours pour vivre une sorte de punition perpétuelle.

À l'instant même où une personne est condamnée pour un délit sexuel, elle est fichée, étiquetée et frappée du même sceau que toutes les autres ayant commis la même faute. La société américaine n'espère pas de réhabilitation et n'en veut pas vraiment – elle souhaite seulement voir ces délinquants sexuels partir, de préférence le plus loin possible.

Valiente a commencé à se rendre régulièrement au Miracle Village et a fini par y vivre cinq semaines. En décembre, elle y est retournée pour six semaines afin de rendre compte de la vie de ses habitants. Elle y a trouvé une paisible communauté aux liens forts, forgés par leur isolation du reste du monde. Peu à peu, elle a fini par gagner la confiance de la communauté. Au travers de ses portraits, Valiente montre le quotidien de la communauté la plus ostracisée du monde occidental.

VICE : Pouvez-vous m'expliquer comment vous avez approché la communauté ?
Sofia Valiente : C'était un processus très délicat. Comme je ne savais pas à quoi m'attendre, je m'étais préparée au pire. À chaque fois qu'un délinquant sexuel est mentionné aux infos, il y a cette peur générale. Mais après avoir parlé avec quelques habitants, j'ai vu que ce n'étaient pas des monstres. Ils ne sont pas différents de vous et moi, et c'est ce qui m'a poussée à entreprendre ce travail.

Je savais qu'il y avait des cas particulièrement préoccupants. Quand j'approchais un individu, j'étais très vigilante. Cela dit, j'ai rapidement compris qu'ils étaient davantage effrayés d'être seuls avec moi que je ne l'étais d'être avec eux.

Comment avez-vous eu accès au village ?
Un ami qui bosse dans un journal local m'a parlé de cette communauté. Ça a attisé ma curiosité, et j'ai décidé de me rendre sur place. Je suis allée les voir dans l'idée de faire un reportage. J'ai demandé à chaque personne si c'était possible, et elles ont presque toutes accepté.

Quelle était la nature de leur crime ?
C'était très variable. Il y avait des jeunes condamnés pour avoir eu des relations consenties avec des mineur(e)s – un type avait 18 ans, et sa copine 16 ans. Un des types s'était fait griller avec de la pédopornographie sur son ordinateur – et c'est illégal, peu importe la manière dont le fichier s'est retrouvé là. D'autres avaient agressé des mineurs, même si aucune personne du village n'est considérée comme pédophile – ils n'acceptent pas les violeurs en série, les pédophiles ou ceux qui ont commis des crimes violents.

Quel était le cas le plus étrange ?
L'affaire la plus absurde concernait un type qui avait uriné en public. Un enfant l'a vu et sa mère a appelé la police.

Quel était son avis là-dessus ?
Quand je lui ai parlé, je lui ai demandé s'il n'était pas trop en colère. Mais il s'est résolu et ne prête pas attention à ce que les gens pensent. Il laisse couler. Il s'est impliqué dans l'église méthodiste de la ville de Pahokee – il est leur chef, se rend à chaque session d'étude biblique, et a plutôt trouvé sa place là-bas. Avant, il buvait beaucoup – il était d'ailleurs saoul lorsqu'il s'est fait attraper en urinant sur la voie publique. Mais le fait d'être jugé et de se retrouver en prison lui a donné envie de changer.

Il y avait quelques cas très étranges comme celui-ci. Une seule femme, Rose, habitait sur place, et son histoire m'a vraiment touchée. Elle vient d'un milieu très pauvre et a été fréquemment agressée. Elle vivait dans un mobile-home et bossait à McDo. Son mari la battait et la violait, et bien entendu, elle déteste aborder le sujet. Elle a essayé de partir, et son mari lui a dit qu'elle n'obtiendrait jamais la garde de ses enfants. Il l'a accusée de tous les maux – et dans ces circonstances, il n'y a pas besoin de preuve.

Merde.
Elle n'a pas revu ses enfants depuis. Elle savait à peine écrire et était incapable de se défendre. Ça m'a rendue vraiment triste et j'y ai beaucoup pensé. Se faire prendre ses enfants, c'est la pire chose qui puisse arriver à une femme.

C'est tragique comme histoire.
Voilà ce que j'avais écrit sur Rose dans mon carnet de reportage :

« Je suis allée voir Rose... je lui ai demandé d'écrire quelque chose. Elle m'évite constamment et déteste que je prenne des photos d'elle. Mais je veux lui faire écrire ce qu'il lui est arrivé avec ses propres mots, je veux la défendre, je crois en elle.

Elle m'a repoussé... et je me suis emportée. Je lui ai dit « J'en ai marre. Je ne suis pas comme tous les gens qui vivent ici, je ne te ferai jamais de mal. »

Elle m'a dit « Ma chérie... ce n'est pas à cause de toi. Je ne peux juste pas parler de cette histoire... mon oncle, mon frère et mon mari m'ont violée, et je déteste parler de ça, je ne veux pas en parler. Mais sache que je t'aime. »

Je me sens bête, égoïste... pourquoi n'ai-je donc pas pensé à ça... il y a des choses que je ne comprends pas. »

Le village est-il aussi tranquille qu'il en a l'air ?
Absolument. Le truc avec ce village, c'est que ses habitants partagent tous la même étiquette. Il n'y a pas de hiérarchie comme dans le reste de la société. Quand l'ego d'un homme est meurtri, tout peut changer. À Miracle Village, tout apparaît sous sa vraie nature.

Dénués de toutes perspectives, sans réelle chance de réintégrer la société, ces individus ne font-ils pas qu'exister ? Est-ce qu'ils se perçoivent comme étant uniquement définis par leurs erreurs ?
Dans notre société, nous sommes définis par nos boulots, nos lieux de vie et nos apparences. Ces choses-là n'existent pas au village. Il n'y a pas de bluff possible, même s'ils le voulaient. Il y a donc cette atmosphère sereine où tout le monde s'accepte comme il est. Sans jugement de valeur, le reste du monde leur passe au-dessus de la tête. Le village repose sur un système d'entraide – ils comptent tous les uns sur les autres.

Pensez-vous qu'ils veuillent réintégrer la société ?
J'imagine qu'être reconnu comme êtres humains leur serait difficile. Ils respectaient vraiment le fait que je vienne de l'extérieur et prenne le temps d'écouter ce qu'ils avaient à dire. Peu de gens l'ont fait.

Comment occupent-ils leurs journées ?
Ils s'occupent tous de manière différente. Certains cherchent du travail – pas mal de jeunes font des travaux manuels dans les propriétés alentours. Mais ils aimeraient avancer. Beaucoup d'entre eux attendent la fin de leur liberté conditionnelle, quand ils auront moins de contraintes.

Quelle est la probabilité que cela arrive ?
C'est difficile à dire, car ils en viennent à réaliser que leurs restrictions ne sont pas seulement physiques. Un type dont je parle dans mon livre a passé un paquet de temps dans un bar à essayer de rencontrer une fille. Il s'entendait bien avec une serveuse, et elle a accepté un rendez-vous. Quand il lui a parlé de sa condamnation, elle a quitté son travail et changé de numéro.

N'importe qui prendrait peur.
Je peux comprendre ce genre de réaction. Quand on entend les mots « délinquant sexuel », on imagine toujours le pire.

Pensez-vous que notre comportement vis-à-vis des délinquants sexuels a encore une chance de changer ?
Oui, il le faut. Surtout lorsqu'il s'agit d'histoires de jeunes qui ont fait une bêtise en téléchargeant le mauvais fichier – il ne faut pas oublier que c'est une condamnation à vie. Ils ne devraient pas souffrir toute leur vie, d'autant plus lorsqu'ils ont déjà purgé leur peine.

Miracle Village est un livre produit et publié par Fabrica.