2015 contribuera (peut-être) à faire de nous des adultes respectables

Comment la pluie de merde qui s'est abattue sur la France cette année m'a finalement donné envie d'être une meilleure personne.
Paul Douard
Paris, France
31.12.15

Habituellement, je reste très sceptique face aux prédictions de médiums, voyants et autres numérologues exerçants dans leur caravane miteuse au bord d'une route de campagne. Je suis de toute façon assez peu sensible à tout type de prédiction futuriste en général. Non pas que je sois particulièrement rationnel, mais je me dis que si le futur était déjà écrit, la vie perdrait un peu de son intérêt. Néanmoins, il semble que certains aient visé juste, comme l'historien Bertrand Lecherbonnier qui affirmait en février dernier que 2015 serait une année merdique. Quand je pense à l'année qui vient de s'écouler, je vois une gigantesque tartine de merde, de tristesse et d'absurdité. Et tout le monde a eu sa part. Entre ces gens qui tuent des innocents de sang-froid, ceux qui veulent simplement avoir le droit de vivre autrement qu'en esquivant des bombes du matin au soir et enfin ceux qui préfèrent voir dans l'autre la cause de tous leurs maux, on est tous fatigués. Si vous ajoutez à cela une taxe d'habitation, Nadine Morano et cinq millions de chômeurs, vous comprenez mieux le tableau. Néanmoins, je reste persuadé que toutes ces merdes de 2015 ne pourront que nous rendre meilleurs. Peut-être. En tout cas, je vais essayer d'en tirer quelques leçons.

Habituellement, je subis assez peu les événements qui ne me touchent pas directement. Bien sûr, comme tout le monde, je suis perturbé quand je vois un nouvel attentat suicide au Liban au journal de 20 heures. J'ai bien quelques secondes de pitié, mais mes préoccupations futiles quotidiennes de jeune travailleur reprennent rapidement le dessus. Je suis un peu comme ce pote qui essaye de vous consoler après que votre copine vous ait trompé, alors que ça ne lui est jamais arrivé. Mais en 2015, ces bombes et ces fusils que nous voyons habituellement à la télévision par le biais de vidéos de qualité discutable ont débarqué chez nous sans prévenir. Les photos de cadavres, l'incompréhension et les vieux débats aussi.

Depuis le début de cette année, j'ai vu et entendu des choses que je pensais impossible aujourd'hui en France – tant en mal qu'en bien. C'est assez triste de se rendre compte qu'il faut ce genre d'événement pour que les gens aient envie de se retrouver ou aient tout simplement besoin des autres. C'est comme une réaction physique opposée. La scène est si exceptionnelle pour nous qu'elle nous ramène à nos instincts les plus primaires, instincts que notre société moderne nous fait parfois oublier. Pour contrer cette violence extrême, nous répondons à l'inverse par un retour aux besoins les plus basiques, mais surtout les plus fondamentales de notre société : le lien social. Les gens se rassemblent, se disent qu'ils s'aiment et que tout ira bien. C'est naïf oui, con parfois, inutile souvent. Mais ça fait du bien, finalement.

En 2016, je serai probablement un peu plus concentré sur le nouvel attentat suicide au Liban, plutôt qu'à me préoccuper de l'avancée de mon téléchargement du dernier épisode de The Walking Dead. Le but n'est pas non plus de culpabiliser un maximum sur la chance que j'ai eue de naître en France. Je peux simplement prendre un peu de temps pour essayer de comprendre ce qu'il se passe dans la vie des autres – du moins en dehors de mon cercle social. Ce serait déjà pas mal.

Au-delà de ces événements assez chiants, 2015 aura été pour moi – et peut-être aussi pour vous – une année de dépucelage bureaucratique. J'ai entendu parler de chômage de masse, de burn-out ou encore de dépression mondiale pour la première fois au lycée, alors que je n'avais encore jamais travaillé de ma vie. Depuis, j'ai eu l'occasion de découvrir tout ça par moi-même, tel un anthropologue confirmé. En 2015, j'ai d'abord essayé de bosser dans une agence de communication. Ce fut très compliqué de m'adapter à des gens qui ont pour ambition première de faire des publicités pour Yves Rocher « parce que c'est la marque préférée des Français. » J'ai ensuite travaillé avec des potheads cinquantenaires qui « bossent dans la prod ». Cette brève expérience m'aura au moins permis de savoir que je n'aime pas particulièrement passer 40 heures par semaine avec des gens qui affirment que la génération Y est exclusivement composée de « jeunes qui ne veulent pas bosser ».

Des adultes responsables qui n'ont pour le moment rien à voir avec l'auteur. Photo via Flickr

Finalement, j'ai voulu poursuivre comme freelance. Je m'imaginais déjà gagner 3 000 euros par mois en bossant deux heures et demie par jour à une terrasse de café du Xème arrondissement sur mon ordinateur hors de prix. Après quatre mois à gagner seulement de quoi manger du pain de supermarché, j'ai préféré tourner la page. Maintenant, je sais ce que ça fait vraiment de se réveiller tous les matins et de prier pour qu'un astéroïde s'écrase sur votre bureau et emporte votre patron et tous vos collègues dans les décombres. Je sais aussi ce que ça fait de penser qu'on n'a rien à faire ici, qu'on a trop souvent fait les mauvais choix – et qu'aujourd'hui, on en paye le prix en occupant un job qu'on déteste. 2015 aura eu le mérite de me faire devenir un peu plus adulte tous les jours en me mettant régulièrement des gifles qu'un jeune homme favorisé comme moi n'était pas habitué à recevoir. On appelle ça l'expérience. On s'habitue a plus de choses désagréables. Mais ce que j'ai surtout appris dans tout ça, c'est que la moins bonne des stratégies reste l'inertie. Si vous faites partie de ces chanceux qui ont un job, ce n'est pas une raison pour y passer votre vie – vous pourriez oublier que vous en avez une.

2015 aura été aussi l'année de mes 26 ans. Un âge médian et anonyme. L'âge où on a généralement assez de thunes pour payer des impôts, mais pas assez pour s'offrir plus de deux pintes le samedi soir. Passé 25 ans, on est le cul entre deux chaises. On a toujours envie de se mettre une charge comme disent les forces de l'ordre, sans pour autant s'endormir tous les soirs la tête sur la cuvette, caleçon aux chevilles. D'un autre côté, on veut bien faire quelques apéros dinatoires avec des carrés de fromages dans un bol blanc et des tranches de saucisson sur une planche, mais pas non plus un truc qui ressemble à un buffet d'entreprise.

Entre 25 et 30 ans, on est tiraillé entre deux mondes qui ne peuvent pas cohabiter. J'ai envie d'avoir la vie d'un petit con avec le salaire d'un vieux. Je veux mon corps sans bide à bière mais une vraie gueule de trentenaire. Je veux le rythme de vie d'un étudiant mais sans partiels. Je suis au croisement de deux chemins. Le premier m'emmène vers l'âge adulte, les responsabilités, la sécurité financière et les prêts à taux réduit. Le second est beaucoup plus sinueux. Il m'attire vers quelque chose d'incertains mais de plus excitant. En 2015, j'ai pu tester les deux et il est désormais temps de trancher, sous peine de tout perdre. Mais j'en suis incapable, alors je ne fais rien. J'attends bêtement que la vie choisisse pour moi. Il est clair que tous ces tristes événements ont changé la donne. On commence à se dire des choses bien naïves comme « la vie est courte » ou encore « il faut en profiter », mais ce n'est pas totalement idiot non plus. Nous aurions tous pu être dans cette salle de concert ou dans ce bar. Et nous n'aurions pas la chance de se prendre la tête sur la suite de notre existence. Alors pour 2016, je vais commencer par moins me plaindre des conditions de ma propre existence.

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