Les derniers mois des combattants français d’Afghanistan

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Les derniers mois des combattants français d’Afghanistan

J’ai passé six jours en leur compagnie dans la base militaire de l’OTAN.
01 juillet 2014, 9:54am

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À peine arrivé sur KAIA, la base de l’OTAN en Afghanistan fixée sur l’aéroport de Kaboul, j’étais déjà en train de faire le tour des différentes – et récentes – installations. D’abord la caserne des pompiers, puis la station météorologique, le terminal et enfin la piste d’atterrissage. Arrivé en haut de la tour de contrôle, j'observais en contrebas un parking flambant neuf. Celui-ci était désespérément vide. C'était le parking du nouveau terminal international, inauguré en 2009 par Hamid Karzai, actuel président de l’Afghanistan. J’ai demandé à l’un des soldats qui m’accompagnait : « Il n’y a jamais personne qui prend l’avion, ici ? » Il m’a répondu : « Non. Pour prévenir tout risque d'attentat, la zone doit rester vide. Quand elle est vide comme ça, c’est bon signe. »

L'armée française s'est engagée en Afghanistan fin 2001 sous le commandement des États-Unis et de l'OTAN. Souvent, les militaires qui partent en OPEX – ou opérations extérieures – restent de deux à six mois sur le terrain. Les forces combattantes françaises sont censées avoir quitté le pays depuis 2012. Pourtant, 350 militaires français sont encore en mission en Afghanistan et devraient y rester jusqu'en décembre 2014, date à laquelle les troupes de l'OTAN se désengageront définitivement.

Pour une poignée d'euros, les souvenirs de Kaboul s'achètent aux PX (« Post Exchange »), les commerces de la base militaire.

J’ai commencé à m’intéresser aux combattants français d’Afghanistan par un après-midi d'août 2012. Je regardais à la télé un reportage sur le désengagement militaire en Afghanistan, lorsque ma mère m'a dit : « Ça serait une bonne idée de reportage photo. » Elle n'avait pas idée du déclic qu’elle venait de provoquer. J'allais consacrer les huit mois suivants à négocier auprès de l'État-major des armées un vol militaire en direction de Kaboul, capitale de l’Afghanistan. Je suis parti en juillet 2013, avec l’aide du Monde, où la story a été publiée pour la première fois. Huit mois de négociations pour seulement six jours de reportage.

Je suis parti en Afghanistan bien après l’afflux des grands médias. Plus grand monde ne s'intéressait à ce qu'il se passait là-bas ; c’était plus de dix ans après les attentats du 11-septembre et le déploiement des troupes de la coalition dans le pays. L'aéroport de Kaboul a été détruit par les Soviétiques à la fin des années 1980, avant d’être récupéré puis laissé à l'abandon par les talibans. Sa reconstruction est vue comme un symbole de la nouvelle souveraineté afghane – et de Karzai. C’est lorsque j'ai débarqué sur l’aéroport abritant la base militaire, le Kabul International Airport (ou KAIA), que le sujet définitif du reportage m'est apparu : le quotidien des militaires français là-bas.

L’âge des militaires de l’OTAN à KAIA oscille entre 20 et 50 ans. Il n’existe pas de profil particulier. Les postes à forte responsabilité sont bien sûr occupés par des personnes plus âgées. Le site du Washington Post a publié une série de statistiques sur les soldats américains tués en Irak et en Afghanistan : une grande majorité d'entre eux n’étaient pas gradés et avaient entre 20 et 24 ans.

Dans la journée, chacun des soldats vaque à ses impératifs de mission. Et pour la plupart des militaires français, ces impératifs ne nécessitent pas de quitter l'enceinte de la base. Pour pouvoir se rendre dans le centre de Kaboul, il faut composer une équipe d’au moins trois personnes et passer par des procédures de sécurité contraignantes.

Comme toutes les bases militaires internationales, KAIA est conçue de la même façon qu’un village miniature. On y trouve des logements, des restaurants, une église, une laverie, des terrains de sport et un coiffeur. Mais le soir venu, il faut trouver des choses à faire pour s'occuper. Certains militaires français se retrouvent autour d'un repas ou le temps d'un film dans une maisonnette collective, la « Petite France ». D'autres ont leurs habitudes au N2, le bar du camp. Des groupes s'y forment pour jouer au billard, regarder un match de foot, ou lors de soirées à thèmes. L'alcool est interdit à la vente, comme partout sur la base.

Pour les Français, les interactions avec les Américains – et plus généralement, avec les autres pays membres de la coalition – sont nombreuses. À titre d'exemple, le commandement de l'aéroport international de Kaboul change régulièrement de nationalité. Lors de mon reportage, c'était un Français qui était en charge du site, le général Philippe Adam. Les Américains n’éprouvent aucun mépris à l'égard des soldats français. La présence de la coalition en Afghanistan est une vaste entreprise de collaboration internationale, qui n'exclut pas quelques tensions, c'est certain – mais ça ne va pas plus loin.

Contrairement à nous en France, aucun des militaires sur KAIA ne pense que la mission de l’OTAN en Afghanistan est absurde. Les soldats français regrettent d’ailleurs le manque de reconnaissance pour leur travail. En France, beaucoup de personnes pensent qu'il ne se passe plus rien en Afghanistan. C'est faux. En 2014, Les militaires aimeraient que cela se sache davantage.

Le thème du sport est récurrent dans la vie des soldats. La salle de musculation est gigantesque et les machines fonctionnent toute la journée. Les plus assidus s'entraînent jusqu’à quinze heures par semaine. Par ailleurs, certains événements sportifs permettent de couper avec la routine. Tous les 4 juillet, jour de la fête nationale américaine, la tradition est d'organiser une course de 10 km dans les bases où stationnent des troupes américaines. Mais tout cela ne résume en aucune manière la présence des militaires français ou étrangers à Kaboul. C'est seulement un point de vue que j'ai développé pendant mon séjour, en complément d'un article de fond sur le travail de ces militaires.

Les Américains ont construit une église au centre de la base, le Community center. Ils gèrent cette grande salle qui est ouverte à tous. Sur KAIA, j'ai fait la rencontre de la pasteure Nathalie et de l'aumônier Bertrand – le « padre » officiait à l'étage du Community center tous les dimanches midi. Tous les deux se tenaient à l'écoute des militaires français dans ce qu’ils appelaient leur « camping-car », un préfabriqué posé un peu à l'écart. La majorité des gens qui venaient le voir étaient non-croyants. Il y avait également un autre lieu de culte sur le camp. À quelques pas de la salle de sport, un local faisait office de mosquée. Sans surprise, le lieu était beaucoup plus modeste que l'église américaine.

Les six jours sur KAIA ont été intenses. Mais symboliquement, le moment le plus fort s'est déroulé dans la tour de contrôle de l'aéroport. Je venais de terminer un entretien avec le responsable du site lorsqu'on m'a présenté la première femme afghane à accéder au poste de contrôleuse aérienne. Elle était jeune, souriante, et pleine d'espoir pour l'avenir de son pays. Je l'ai photographiée. Mais en rentrant, je me suis dit que je ne pourrais jamais diffuser son portrait. Les risques de représailles qu’elle encoure sont, encore aujourd’hui, trop importants.

Romain Baro est un jeune journaliste français passé par Le Monde Académie. Vous pouvez retrouver le reste de son travail sur son site.

À la salle de musculation, les machines fonctionnent toute la journée. Les plus assidus s'entraînent jusqu'à quinze heures par semaine.

À l'une des extrémités du camp, ce sont des Afghans qui tiennent commerce. En accord avec la coalition, ils vendent toutes sortes de produits, du tapis aux DVD.

Sur le camp, les sources de distractions ne sont pas nombreuses. Et beaucoup choisissent l'activité physique comme parade.

Le Community Center américain n'est pas l'unique lieu de culte religieux du camp. À quelques pas de la salle de sport, un local fait office de mosquée.

Dans leur « camping-car », la pasteur Nathalie et l'aumônier Bertrand se tiennent à l'écoute des militaires français. Et de leur constat, ce sont majoritairement des non-croyants qui viennent les voir.

La base de KAIA recèle quelques originalités, comme une réplique de la tour Eiffel, installée en avril 2013.

Lors de la course du 4 juillet 2013, es Français ont terminé à la deuxième et troisième place du podium.

Environ 350 militaires français sont actuellement déployés en Afghanistan. Une présence au côté des forces de la coalition qui devrait se maintenir jusqu'en 2014.

D'autres ont leurs habitudes au N2, le bar du camp. Des groupes s'y forment pour jouer au billard, regarder un match, ou lors de soirées à thèmes.