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LE NUMÉRO ANTI-MUSIQUE

Kara-pas-ok

Les karaokés sont des intensifieurs de mauvais comportements. De toute évidence, être enfermé dans une pièce avec plein d’alcool et une machine à amplifier les roucoulades ça ne réussit pas...
14.10.10

Les karaokés sont des intensifieurs de mauvais comportements. De toute évidence, être enfermé dans une pièce avec plein d’alcool et une machine à amplifier les roucoulades ça ne réussit pas vraiment aux gens. Je le sais vu que ça fait à peu près six ans que je le fais régulièrement. J’ai introduit en douce des bouteilles pas chères dans la pièce privée, allumé des joints et des cigarettes (que j’écrasais ensuite sur la moquette), sniffé des lignes sur la liste des chansons, fumé du DMT sous la table, dansé sur les meubles avec mes chaussures, écrit sur les meubles, malmené l’équipement électronique et volé tout ce qui n’était pas vissé. J’ai fait tout ça avec le sentiment inexplicable que j’en avais le droit, sans penser aux employés et au patron qui allaient nettoyer silencieusement le vomi de mon pote avant de remplacer le micro, les tambourins, les affiches et les vases que j’avais emportés. Mais le comble du comble de l’horreur pour nos hôtes si accommodants, ça doit être de devoir écouter des centaines d’interprétations débiles de chansons atroces tous les week-ends. En bref, à cause de gens comme moi, bosser dans un karaoké est probablement un des pires boulots du monde. On a demandé aux personnes qui sont derrière nos établissements préférés de Melbourne comment elles tenaient le coup et si elles s’étaient mises à détester la musique (et les gens) à jamais.

HELEN, SHANGHAI CLUB

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Vice : Salut Helen. Ça fait combien de temps que tu travailles ici ?

Helen :

J’ai ouvert cet endroit en 1989, il y a plus de vingt ans. À l’époque il n’y avait pas d’autre bar karaoké à Melbourne, c’était le tout premier. J’y travaille à plein temps depuis. Je fais partie des meubles. On a fêté notre vingtième anniversaire l’année dernière et c’était assez dingue.

Waouh, ça fait longtemps. Tu dois en avoir super marre des gens qui chantent.

En fait ça va. Comme je ne sais pas chanter, je suis incapable de juger. Et toutes les pièces sont isolées. Tant que les gens s’amusent, c’est ce qui compte.

C’est sympa de dire ça. Vos clients c’est quel genre de gens ?

On a plein de gens différents mais on fait beaucoup d’enterrements de vie de jeune fille. Elles viennent généralement avec leur propre stripteaseur. Les pièces sont fermées donc on les laisse faire ce qu’elles veulent.

Qu’est-ce que les gens chantent ?

Les dix premières années, on a surtout eu des Asiatiques, beaucoup de Cantonais et de Mandarins, mais maintenant on a un mélange d’Australiens, de Japonais et de Coréens. C’est beaucoup plus varié et notre liste de chansons en rend compte. Les Australiens se sont vraiment mis au karaoké ces dernières années, c’est amusant. Ils ont pas mal de bons chanteurs. Un peu d’alcool dans le sang et hop ! Ils se mettent tous à chanter et à se trémousser.

Tu dois avoir vu pas mal de trucs fous en vingt ans.

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Ouais, on peut le dire.

Est-ce que l’interdiction de fumer a nui aux affaires ?

Oui, beaucoup. Les gens aimaient pouvoir fumer et boire quand ils chantaient. Avant c’était possible. L’interdiction a un peu fait diminuer le nombre de clients. Dans certains bars karaoké les gens fument illégalement, mais c’est un coup à perdre ta licence.

On dirait que tu aimes bien ton métier. D’autres aspects chiants ?

C’est assez pénible quand les gens volent les micros, mais le plus souvent ils les rapportent le lendemain parce qu’ils se sentent coupables.

Qu’est-ce que tu écoutes le soir quand tu rentres chez toi ?

Rien ! J’éteins tout et je reste au calme. Je n’ai vraiment pas besoin de musique à la fin de ma journée.

MATT, CHI LOUNGE

Vice : Chi Lounge existe depuis quand ?

Matt :

Ça va faire deux ans. Avant, ça s’appelait CC’s, c’était aussi un bar karaoké. Mais je crois qu’il se passait des choses illégales à l’étage, des jeux, ce genre de choses.

Pas depuis que tu as repris le business. Pourquoi est-ce que les Occidentaux se sont mis à s’intéresser au karaoké, à ton avis ?

Je dirais que le karaoké n’a pas plus de dix ans en Australie. Sa popularité doit tenir au nombre d’Asiatiques qui vivent ici. Ce sont eux qui nous l’ont fait découvrir.

Est-ce qu’il y a une différence dans la ­manière dont les Autraliens et les Asiatiques appréhendent le karaoké ?

Ouais vraiment. C’est super intéressant. Les Asiatiques commandent quelques bouteilles, des jus, à manger, et ils s’enferment dans la pièce toute la soirée. Les Occidentaux reviennent passer commande au bar au fur et à mesure que la nuit avance. Je pense que c’est lié au fait que les Asiatiques font plus gaffe à la façon dont ils dépensent leur argent. Ils jouent souvent à des jeux à boire avant de commencer. Le problème c’est qu’on ne peut pas savoir à quel point ils sont bourrés parce qu’ils ne sortent jamais de la pièce.

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Ouais.

Il arrive aussi que quatre types achètent une ou deux boueilles avant de s’enfermer dans une pièce et de se mettre à chanter en petit comité. C’est assez bizarre.

Est-ce que les gens boivent plus dans un bar karaoké que dans un bar normal ?

Pas nécessairement, mais tous les gens qui viennent ont l’intention de boire et c’est mieux d’être un peu gai pour chanter.

Quand les gens chantent mal, ça peut aller très loin ?

Le but, ce n’est pas de bien chanter. Mais j’essaye de rester le moins de temps possible dans les pièces où ça se passe. Et j’ai fait construire un mur isolant pour me protéger, ne plus entendre. T’es obligé.

Et les gens qui dansent sur les meubles ?

On ne peut rien y faire. Tant qu’ils me ­rendent la pièce à peu près en bon état, je ne dis rien.

Est-ce qu’il y a des chansons ou des artistes qui reviennent souvent ?

La chanson de Britney Spears, « Oops ! I Did It Again », et beaucoup d’AC/DC.

Et vous avez déjà eu de gros dégâts, non ?

Évidemment. Des gens qui vomissent, des mecs qui s’évanouissent et se pissent dessus, ça c’est un peu bizarre – les videurs doivent les porter jusqu’à la sortie. On a aussi eu quelques orgies. Les caméras de surveillance sont bien visibles mais les gens ne semblent pas y prêter attention.

Est-ce que vous stoppez ce genre de choses ?

Oui, idéalement avant que ça soit le bordel. On a eu pas mal de bastons et parfois les gens détruisent tout. Il y a quelques semaines, on a eu des clients qui pensaient dépenser quelques centaines de dollars mais ils en ont eu pour 1 900 dollars après avoir cassé la télé. Ça fait cher la nuit.

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Ça doit faire mal.

Juste avant Noël il y a eu des descentes dans six karaokés qui ont été fermés pour avoir servi de l’alcool à des mineurs et parce que les gens fumaient. Cela dit, la plupart des endroits ont un système, la lumière se rallume et la ­sirène sonne l’alarme, ça prévient les clients.

Est-ce que tu aimes moins la musique depuis que tu fais ce boulot ?

Pas vraiment. Ici on entend surtout de la variété et ce n’est pas tout à fait mon genre de musique. En ce moment j’écoute Broken Bells, Otis Rush et Z-Trip.

JAMES, MELBOURNE KARAOKE LOUNGE

Vice : Depuis quand tu bosses ici, James ?

James :

Je dirige cet endroit depuis un an, très exactement.

Ton local est un peu différent vu qu’il se compose d’une grande pièce où des gens qui ne se connaissent pas et des amis chantent les uns devant les autres. La salle peut contenir jusqu’à combien de personnes ?

Environ deux cents. On a un buffet, un bar et un karaoké.

Ça doit être la fête.

Bah pas vraiment. Peut-être que je devrais faire une meilleure promo parce que ça ne marche pas trop ces temps-ci. C’est très tranquille. Je ne sais probablement pas y faire.

Ça ne se remplit même pas les samedis ?

Non. C’est que je suis mauvais. J’ai même essayé de faire de cet endroit un restaurant, mais rien ne marche.

Tu pourrais ouvrir un karaoké ailleurs ?

Non. Je dois être trop vieux. J’ai mal aux yeux quand je travaille tard. J’en ai parlé au docteur et il m’a dit de me coucher plus tôt.

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Tu écoutes quoi comme genre de musique ?

Michael Jackson. C’était un homme si bon.

NORIKO, KARAOKE WORLD

Vice : C’est quoi ton boulot ici ?

Noriko :

Je suis la gérante en journée.

Ça veut dire que les gens chantent pendant la journée ?

Oui. C’est souvent des gens qui s’entraînent pour un concours, comme

Australian Idol

. Mais évidemment il y a moins de gens que le soir.

Tu as déjà travaillé la nuit ?

Oui. Ça fait cinq ans que je bosse ici donc j’ai fait de tout. Le bar existe depuis douze ans.

Les gens qui viennent ici savent vraiment chanter ?

Tu serais surpris. Ils ne sont pas si mauvais.

Qu’est-ce que les gens chantent le plus ?

Il y a toujours beaucoup d’ABBA, du Lady Gaga et puis Bon Jovi aussi. La nuit, ce sont ­généralement des chansons dansantes alors qu’en journée c’est plutôt des ballades.

Tu écoutes quoi comme genre de musique ?

J’aime bien la musique des années 1990, ce que j’écoutais en Indonésie quand j’étais enfant. Là-bas les karaokés sont vraiment mieux qu’ici, il faut le dire.

Pourquoi ?

Tout est tellement bon marché que les endroits sont décorés à fond. En général en Indonésie, chaque pièce dispose de toilettes indépendantes. C’est beaucoup plus luxueux. Dans les pays asiatiques, on ne fréquente pas trop les bars ou les pubs. On va seulement au karaoké.

Est-ce que les gens chantent mieux qu’ici ?

Non, pas vraiment.

JACK, K-BOX

Vice : C’est toi le patron du K-Box ?

Jack :

Oui.

Tu travailles quand ?

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Il m’arrive de travailler le jour et la nuit. On fait le plein les week-ends, donc je suis toujours occupé.

Pourquoi les gens vont au karaoké, à ton avis ?

Pour se détendre. C’est un peu le piano-bar d’aujourd’hui.

Quelles chansons marchent le mieux ?

Probablement les morceaux rock, qui électrisent toute la pièce. Des chansons qui font crier tout le monde dans le micro, tu vois ?

Comme Guns N’ Roses ?

Ouais, exactement ce genre-là.

Et toi, tu chantes ?

Oui.

Mais tu chantes bien ?

Je dirais que oui, mais là n’est pas vraiment la question. Les gens ont tort de penser qu’il faut bien chanter. Ce qui compte c’est de s’amuser. J’aime bien voir des gens qui s’éclatent. Ça compense le fait qu’ils émettent parfois des sons immondes.

C’est quoi la chose la plus bizarre que tu aies vue ici ?

Une fois il y avait un couple japonais dans une des pièces et quand je suis rentré, ils jouaient à la fessée. Ça arrive souvent au Japon parce que le karaoké c’est moins cher que l’hôtel de passe. Les gens préfèrent louer une pièce dans un karaoké pour faire des trucs sexuels.

Vous avez des caméras dans chaque pièce ?

Oui, c’est obligatoire.

Tu aimes quoi comme genre de musique ?

Un peu de tout.