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LE NUMÉRO FICTION 2011

De l’instabilité émotionnelle des parkings

B., un directeur des ventes, rangeait ses dossiers multicolores dans le tiroir de son bureau high-tech, pas mécontent de finir sa journée de travail qui avait débuté quatorze heures plus tôt dans l'harassement matutinal du « il faut y aller ».
2.1.11

DE BRUCE BÉGOUT

Pour Lou-Andréa, chasseresse

, un directeur des ventes, rangeait ses dossiers multicolores dans le tiroir de son bureau high-tech, pas mécontent de finir sa journée de travail qui avait débuté quatorze heures plus tôt dans l’harassement matutinal du « il faut y aller ». Il était à présent gagné par la perspective de regagner au plus vite son domicile et de s’y faire couler un bon-bain-chaud-et-mousseux. Son état d’esprit atteignait le paroxysme du ras-le-bol. Il regarda par acquit de conscience l’horloge géante de l’

open space

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qui affichait onze heures moins le quart. Il était temps de déguerpir, d’autant que les femmes de ménage en blouse asexuée commençaient à s’activer autour de lui comme des voitures téléguidées et empêchaient toute concentration favorable à l’achèvement de sa tâche professionnelle. Deux étages plus haut, F., conseillère bancaire spécialiste des placements financiers et des assurances-vie, constatait avec une pointe d’amertume l’inanité de son projet de terminer le rapport qu’elle devait remettre le lendemain et se résignait-elle aussi à rentrer chez elle en dépit du sentiment de culpabilité qui l’étreignait et contre lequel elle allait devoir lutter toute la nuit à l’aide d’exhortations autoconsolatrices, et d’une série U.S. stupidement récréative sur le câble. Elle fourgua quelques feuilles volantes dans un classeur, imprima un texte qu’elle plia en quatre et glissa dans la poche intérieure de sa veste, puis s’en alla.

Hormis les femmes de ménage et le vigile qui veillait dans le hall, distribuant son regard en tranches équitables, un tiers pour ses écrans gris, un tiers pour sa revue porno, un tiers pour ses ongles encrassés, c’étaient les deux seuls occupants de l’immeuble. On aurait pu à partir de là décrire leurs trajectoires parallèles dans le cube de verre et d’acier, suivre, sur un écran géant, la progression régulière de deux points clignotants dans l’architecture réduite à un dessin industriel censé représenter l’immeuble en coupe. Mais à quoi cela nous aurait-il menés, si ce n’est au constat désabusé que les données objectives glissent sur le réel comme sur un galet granitique. Il va sans dire que B. et F. ne se connaissaient pas, ne travaillant pas pour la même entreprise, même si la loi des probabilités nous apprendrait qu’étant donné leur ancienneté dans la place et leurs horaires de bureau quasi semblables, ils avaient nécessairement dû se croiser dans le hall ou se tasser dans les ascenseurs du building moderne et partager ainsi l’espace d’un instant les effluves chimiques de leurs déodorants. Ils avançaient donc, encore abrutis par les derniers efforts intellectuels de ce que l’on nomme l’expertise, tenant à la main une mallette de cuir noir qui contenait l’essentiel de leur vie, nonobstant le disque dur de leur ordinateur. Ils faisaient attention à bien répartir le poids de leur corps dans leurs membres inférieurs afin de compenser le léger balancement dû à la fatigue et qui aurait pu entraîner un léger faux pas, voire la chute, ce qui, dans cet univers dépaysé de silence nocturne aurait pris une connotation burlesque, même si, en vérité, à cette heure tardive, nul spectateur n’était présent pour se gausser de cette conduite d’échec, à part bien entendu les éventuels visionneurs des bandes vidéo des caméras de surveillance. Ainsi cheminaient-ils dans les couloirs déserts éclairés par des rangées mathématiques de spots encastrés dans le plafond selon la mode récente du minimalisme discret et chic, sous une lumière crue qui soulignait avec l’implacable rigueur de l’artificialité des ampoules à basse consommation les traits creusés de leur visage. Leurs pas plus ou moins lourds extrayaient du béton gris, qui avait remplacé le mois dernier une moquette élimée devenue nid d’acariens allergènes, des bruits de ventouses qui se décollent, de succions courtes mais décidées. Cela ne prêtait pas à rire, jamais, pas même ce soir-là. Ils étaient à présent, à leur étage respectif, postés devant la cage de l’ascenseur qu’ils attendaient sans marquer la moindre indignation. Ils l’entendaient arriver lentement vers eux accompagné par une musique kraftwerkienne de câbles qui claquent, de poulies qui grincent, de roulements qui grondent. Ils étaient comme impatients de s’engouffrer dans cette nouvelle boîte et de rejoindre le parking réservé aux cadres supérieurs (les employés possédant le leur, identique en tous points et pourtant absolument autre, selon une différence imperceptible physiquement que, pourtant, tout le monde observait et respectait). C’est alors, juste avant que les portes ne s’entrouvrent, dans l’instant qui précède l’instant décisif, qu’ils ­perçurent distinctement, de manière quasi tactile et motrice comme un contact froid et rugueux, la présence de l’immeuble autour d’eux. Ce fut comme une intuition soudaine. Ils sentaient son souffle tiède et métallique qu’exhalaient les conduits de chauffage. Ils discernaient sans nulle médiation, dans une sorte de fusion sujet/objet typique des moments extatiques, ou des abrutissements, sa masse impressionnante qui, par rapport à leur corps relativement petit, provoquait en eux une forme de démesure sublime que, seule, l’extrême solitude de leur situation nocturne canalisait. Chacun comprit, sans même avoir besoin de formuler cette vérité qu’ils saisissaient de manière infra-linguistique, que les lieux, au-delà de leur fonction, exprimaient un sens irréductible à ce que les anciens, faute d’un nom plus approprié, avaient appelé une « âme », à savoir un principe de mouvement immatériel. Mais, ici et alors, ce n’était pas d’âme qu’il s’agissait. L’immeuble ne se manifestait pas comme quelque chose de vivant, organisme de béton ou que sais-je encore. Non, il révélait son pur être-là comme structure symbolique, comme architectonique mentale, agglomérant en une sensation neuve les milliers d’idées qui avaient présidé à sa construction, synthèse intellectuelle de tous les savoirs qui l’avaient rendu possible, et plus que tout, comme le résultat non fortuit de tout ce processus d’intussusception anorganique, sentiment profond d’abattement et d’ennui qui avait succédé à son érection. Et c’était là, au cœur de la nuit, là où les révélations se font dans

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la discrétion des obscurités propices à la sélection des initiés

, que l’immeuble avouait sans ambages sa nature suprasensible.

C’est surtout B. qui, tout en suçotant une pastille mentholée, remarqua avec une acuité toute particulière, quasi animale, le caractère métaphysique de l’espace qui le cernait. Tandis qu’il pénétrait dans l’ascenseur avec cette réserve minimale qui compose inconsciemment une sorte de sixième sens en s’assurant que le vide létal n’usurpe pas en douce la place attendue de la plate-forme, il voyait le lien substantiel qui existait entre cette architecture faite de chiffres et de lettres, d’équations complexes et de théories philosophiques et les tâches qu’on lui imposait. Mais, au-delà de la correspondance intellectuelle entre l’esprit objectivé dans l’immeuble et son propre esprit qui, fourbu et gourd, peinait à extérioriser la moindre idée sensée, il pressentait également une immense mélancolie urbaine qui sourdait des piliers gigantesques soutenant des mégatonnes de béton pour venir se figer au centre même de ses entrailles affamées.

Pendant ce temps, F. faisait une sorte de panorama rétrospectif de sa journée selon les techniques d’autocontrôle qu’elle avait apprises dans des manuels de développement personnel, sorte de grimoires postmodernes écrits dans la langue managériale mais qui, de fait, relevaient de l’ésotérisme pur. Puis faisait le vide. Elle ne ressentait plus l’urgence de rentrer chez elle, mais, dans un état de suspens, jouissait pour quelques instants de l’absence. Elle s’engagea elle aussi dans l’ascenseur et se soumit à la chute des graves avec une résignation toute stoïcienne qui, paraît-il, était le propre de la sagesse depuis plus de deux mille ans. Elle adorait sentir son corps chuter dans l’espace, ce laisser-aller serein et impersonnel qui exigeait une entière confiance dans la technologie moderne et ceux qui en avaient la charge et l’entretien. Le temps ne s’écoulait plus, il coagulait dans son tube de verre. Tout semblait à la fois suspendu et en mouvement. C’était une micro-impression délicieuse pour celui qui savait cultiver les jeux pervers de l’observation des détails infimes. Et F. possédait à un degré inouï ce don d’abstraction des grandes choses, de conversion paulinienne aux infra-faits.

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B atteignit le premier le sous-sol. Il dénoua sa cravate en signe d’émancipation. C’était un homme grand, musculeux, au visage carré, taillé à la serpe, le profil idéal pour une campagne de costume griffé. La quarantaine grisonnante, l’allure déterminée. Il jeta tout de suite un coup d’œil à son coupé Toyota garé sur son emplacement réservé. Le parking était quasi vide, laissant apparaître la géométrie implacable de ses lignes pures, de ses couleurs primaires. Le plafond comme une chape était bas, étouffant. Quelques loupiottes au sodium disséminées çà et là éclairaient couleur de pisse l’immense garage fatigué. Ce n’était pas le spectacle de ces murs gris et psychotiques qui rebutait le plus le visiteur, mais l’odeur âcre d’essence brûlée, cette senteur si caractéristique des lieux suspects. En dépit de l’habitude, censée transformer progressivement l’inquiétant en familier, B. ressentait toujours dans ce lieu si inhospitalier un pincement d’anxiété. Il pensait qu’il en allait de même pour tous les citadins qui, depuis un siècle, ne s’étaient jamais vraiment accoutumés à traverser ces zones de manière insouciante. Quelque chose en elles nouait la gorge et renvoyait aux peurs ancestrales des savanes mortelles, des agressions subites et dégénérées. Les promoteurs avaient beau introduire musique classique, senteurs florales, couleurs pastel, rien n’y faisait. Les parkings demeuraient les autels géants du sacrifice urbain. Mais rien ne soulignait mieux ce sentiment irrépressible de malaise que l’écho des chaussures sur les parois bétonnées. Ces claquements réitérés donnaient la chair de poule. Le silence même qui portait ces sons et les accentuait par contraste confinait à la torture. Elle était loin à présent l’impression d’

unio mystica

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avec l’immeuble, l’harmonie homme-machine. Le sous-sol révélait le véritable visage des lieux : une indifférence criminelle envers nos destins. Car les parkings ont été conçus comme des tests d’effort. Ils apprennent à canaliser l’angoisse et à réguler le souffle. Mais B. ne s’y faisait toujours pas. Il s’avança tout de même comme si tout cela n’était que fable. Sur le chemin qui le menait à sa voiture, il fit tinter son trousseau de clefs dans sa poche conférant à ce bruit métallique la vertu magique d’un talisman censé éloigner le mauvais sort. Puis il songea au ridicule de la situation, à la crainte enfantine qui l’étreignait de manière grotesque. Il se ressaisit, et affermit ses pas. Par un effet de basculement, aussi soudain que radical, cette victoire minuscule contre la peur se mua en une confiance virile. B. était passé en un instant du stade de victime potentielle à celui de prédateur féroce, prêt à en découdre avec un quelconque ennemi qui surgirait de derrière un pilier, ce qui était plus en phase avec son style sportif-agressif-performant. Arrivé devant son bolide, que son ex-compagne avait décrit, dans un accès de rage contenue, comme

un papier cadeau étincelant qui empaquetait une grosse merde

, il fit malencontreusement tomber à terre son trousseau de clefs trop vite sorti de sa poche. B. pesta. Son gros mot se répercuta sur les murs en un ping-pong sonique. Il ne songea pas à interpréter cette maladresse comme le résidu gestuel de son inquiétude précédente.

C’est ce moment-là que choisit F., conseillère bancaire spécialiste des placements financiers et des assurances-vie, pour sortir de l’ascenseur. Elle fit quelques pas, puis, avisant rapidement à quelques mètres d’elle un homme à quatre pattes devant un véhicule, s’arrêta net. Le souffle des portes se refermant bruissa comme le soupir d’un moribond dans la chambre humide et froide d’un hospice municipal. Le claquement électrique d’une minuterie se fit également entendre. F. restait clouée sur place, sans que cette immobilité fût le quelconque signe d’une inquiétude curarisante. Elle ressortait plutôt à une forme inédite de curiosité déplacée. De son côté, B. observait F. par-dessous son bras, en un ovale mal dessiné, sans lui-même ressentir la gêne attendue dans une position aussi ridicule. Ils ne se connaissaient pas, ne se rappelaient pas s’être croisés, encore moins parlé. Une ignorance réciproque les laissait hors de toute relation, à part celle en train de s’instaurer et qui allait de toute manière bientôt prendre fin. On entendit le crissement de pneus d’une voiture quelques étages plus haut, mais ce bruit, pourtant d’ordinaire si dérangeant, ne modifia en rien la paralysie mutuelle qui caractérisait les deux protagonistes de la scène. Ils étaient étrangers l’un à l’autre, définitivement. Et puis, sans raison, B. sortit le premier de sa torpeur, peut-être à cause de la douleur de son genou droit planté dans le béton, et, au moment de son réveil sensoriel, comme une récompense offerte à son regain d’activité, repéra son trousseau de clefs qui brillait telle une pièce d’argent derrière la roue avant. Il tendit le bras pour l’attraper, délaissant la présence de F. Il n’avait même pas songé à lui dire bonsoir ou à esquisser un geste avenant qui témoignerait de sa reconnaissance de l’autre. À dire vrai, la présence de F. lui paraissait tout à fait superflue comme l’est toute présence humaine dans un lieu qui n’est pas fait pour elle. Il n’avait pas envie d’engager de dialogue civil, de se livrer au protocole conversationnel. Il voulait simplement retrouver ses clefs et rentrer chez lui au plus vite. Mais, soudainement, alors même qu’il touchait au but, il prit peur, une peur panique et totale. Il n’entendait aucun bruit, pas même celui de celle qui, quelques instants auparavant, occupait une portion non négligeable de son champ de vision et qui aurait dû logiquement bouger, à tout le moins, se manifester d’une quelconque manière. Ce vide l’angoissa. Sans même saisir ses clés qu’il caressait du bout des doigts, il se releva d’un bond, et se mit à courir dans la direction opposée à la porte ­d’ascenseur, à savoir vers la rampe d’accès qui conduisait en spirale à l’étage supérieur. L’écho de sa course se diffusa aussitôt, mat, brut, dans ce lieu au confinement oppressant. On aurait dit le martellement désespéré d’un séquestré dans une chambre souterraine. B. ne savait pas ce qui le prenait, il n’avait pas eu le temps de réfléchir à la nature de la menace qu’il sentait peser sur lui, mais il était persuadé à un degré ultime de conviction qu’il devait s’enfuir à tout prix, sous peine d’y laisser sa peau. Il avait abandonné sur place sa mallette et ses clés, sa voiture et son statut, et se dirigeait à toute vitesse vers ce qui lui semblait être une issue. Il n’osait se retourner de peur de perdre du temps, de désynchroniser sa course. Il glissa sur une flaque d’huile, chuta lourdement, gémit, se releva, le pantalon déchiré tout du long et l’avant-bras esquinté, et reprit sa course avec une ardeur décuplée. Il n’était plus sensible aux odeurs de brûlé, de pisse et de gaz, aux courants chauds de la nuit poisseuse, à l’humidité cancérigène des piliers, au salpêtre crayeux et aux gommes pneumatiques, aux enduits desquamés, aux rumeurs nocturnes du trafic, bref à l’ambiance urbaine et occidentale qui, depuis deux siècles, sert de pitance à la dégénérescence esthétique prisée par les milieux

arty

, une seule chose le préoccupait : décamper.

F. ne fut pas vraiment surprise par ce départ en trombe. Elle observa avec une neutralité bienveillante la course de l’homme à travers le parking. Elle ne laissa paraître aucune réaction immédiate : stupeur ou incompréhension. Elle ressemblait à une spectatrice désintéressée qui est tellement absorbée dans une contemplation absolue qu’elle met entre parenthèses toute volonté de vivre. Elle coïncidait avec le dehors, en une alliance complète qui suspendait toute individuation. La vision pour le moins incongrue de ce cadre dirigeant détalant dans un parking vide lui procurait un plaisir pur dénué de toute satisfaction empirique. Elle n’esquissa même pas un sourire, ne cligna d’un œil. Elle était spectacle. À aucun moment, elle ne se demanda ce qui avait poussé cet homme à déguerpir comme cela. Cela ne lui traversa pas l’esprit. Mais, au bout de quelques secondes, peut-être une minute, son attitude changea du tout au tout. Le voile d’impassibilité tomba. F. déchira d’un geste ferme sa jupe, une longue fente parcourant sa cuisse droite galbée dans un collant soyeux. Elle ôta sa veste, laissa tomber à terre son sac à main d’où s’échappa une bouteille d’eau minérale, déposa sur le sol sans plus de précaution sa sacoche en cuir, enleva ses chaussures à talons qu’elle fit valser d’un coup de pied à l’autre bout du parking, défit sa coiffe, dégrafa son chemisier, et, les yeux écarquillés de haine pure, la bouche distendue en une grimace horrible, se mit à crier comme une bête assoiffée de violence et de ­terreur, de morsures profondes et de chairs sanguinolentes.