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Comment je suis devenue franc-maçonne

Depuis l'année dernière, Cécile s'adonne au culte des loges et du Grand Architecte.
10.6.15

Photo publiée avec l'aimable autorisation de Cécile.

Selon Gilbert, un franc-maçon et maître auquel j'ai parlé, de nombreux jeunes ressentiraient aujourd'hui un engouement assez vif pour la franc-maçonnerie. Le culte pour les symboles,les loges, le Grand Architecte, le même qui aurait durablement influé sur les mœurs occidentales et les sciences humaines via des figures telles que Voltaire, Goethe ou Théodore Roosevelt, toucherait en ce début de siècle difficile de plus en plus d'hommes et femmes âgés de 25 à 35 ans. C'est-à-dire : vous.

Plusieurs raisons ont été évoquées. Les jeunes ne trouveraient « pas une source de repères sociaux très solides » dans le monde ultra-connecté d'aujourd'hui, et la crise économique dans laquelle il est englué. Ils préféreraient donc renouer avec de vieux rites et une culture historiquement née en Écosse à la fin du XVIe siècle. Aussi, les valeurs de notre société ne leur paraîtraient « pas assez traditionnelles », pas assez ancrées dans « le bon, le juste et le vrai ». Leur volonté de rejoindre les rangs des Bâtisseurs serait en ce sens liée à un retour du religieux et du spirituel mondial à l'œuvre aujourd'hui.

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Pour Cécile [son prénom a été modifié], la Franc-maçonnerie n'est rien de tel. Ses « frères » et « sœurs » camarades en quête du « Saint-Graal » demeurent une parenthèse dans sa vie. L'itinérance avec les non-initiés – ou profanes, selon la terminologie en vigueur – cesse une fois le seuil de la loge traversé. Les rites de la franc-maçonnerie lui procurent simplement « la satisfaction de partages véritables et d'échanges profonds ». Âgée d'une trentaine d'années, Cécile est, dans la vie de tous les jours, créatrice de vêtements.

À 25 ans, elle était fascinée par l'occulte et s'est d'abord intéressée au tarot, à l'ésotérique puis à l'Égypte. Passé le cap de la trentaine et aidée dans ses démarches par un ami par la suite devenu un « frère », elle a rejoint une loge bordelaise. Pour ce faire, elle a dû écrire une lettre revenant sur ses motivations, puis se laisser aller à une enquête – où l'on définit si l'enquêté est « libre et de bonnes mœurs », c'est-à-dire capable de raisonner sans subir l'influence d'une autorité extérieure– longue de huit mois. Depuis un an, elle poursuit son initiation. L'évolution des membres étant circulaire, l'ouvrier devient maître pour un temps seulement, avant de revenir au statut premier de « maçon ». Je l'ai rencontrée pour discuter avec elle de son statut de sœur de la loge maçonnique française.

L'intérieur d'une loge maçonnique au Canada. Photo via

VICE : Qu'est-ce qui t'a attiré dans la Franc-maçonnerie ?
Cécile : C'est une démarche personnelle, une quête. La curiosité n'est pas quelque chose de rationnel. Je me suis sentie happée dès mes 25 ans, mais je ne pensais pas avoir la légitimité de le faire – et encore moins quelque chose à apporter. La confiance me manquait. Quand j'ai rencontré une connaissance intégrée à la loge, j'ai été attirée par sa façon d'être et de parler. Je l'ai suivie.

Peux-tu justement revenir sur les rites d'entrée parmi la communauté franc-maçonne ?
La lettre de motivation est un manuscrit que j'ai réalisé avec mon être, ma conscience et mes motivations. Puis vient l'enquête. Celle-ci est une façon pour les potentiels frères d'observer si vous êtes en adéquation avec les valeurs générales de la communauté. Car l'esprit communautaire y est fort. C'est un phénomène que j'apprécie, qui me met en lien avec des individus qui partagent le même désir. Je ne suis pas attirée par la Franc-maçonnerie en tant que réseau. Il est vrai que le principe est de se rendre service. Mais finalement, cette façon de s'entraider dans la vie devrait exister au-delà des frontières entre initiés et profanes, et atteindre la société entière. Cette manière de penser m'intéresse pour ce qu'elle a d'apolitique.

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À quoi ressemblent les gens que tu as rencontrés en loge ?
Ils sont de toutes origines, âges, et milieux sociaux. Leurs comportements, leurs goûts et leur façon de vivre composent un patchwork. Il y a quelque chose d'assez « polyphonique » qui se neutralise le temps de la « tenue », c'est-à-dire de la réunion maçonnique. Celle-ci nous porte vers un désir commun. En ce qui concerne la moyenne d'âge, je dirais qu'elle est de 47 ans. La plupart de mes « frères » et « sœurs » sont en effet nettement plus âgés que moi. En effet, quand je suis rentré en franc-maçonnerie, j'ai pu remarquer qu'il y avait peu de d'individus de mon âge. Je reste la plus jeune et j'ai 34 ans !

Les loges sont très éclectiques de nos jours. Elles se sont ouvertes à de nombreuses existences, et conditions sociales. Chacun est animé par sa propre personnalité, ses origines ou ses appartenances politiques et religieuses qui peuvent différer de celles des autres, ce qui fait la richesse des loges maçonniques. Le tout, c'est de respecter les « règles du jeu » !

Le dicton dit vrai : « avec les amis, on ne parle ni politique, ni religion. »

Comment la Franc-maçonnerie est-elle perçue par la jeunesse française ?
On entend de tout à son sujet. Pour certains, il s'agirait du Diable ou d'une secte. Internet ou la télévision nous donnent des définitions erronées de la Franc-maçonnerie et cultivent une distance avec la matière philosophique. C'est sans doute le fait du « secret » sur lequel s'est bâtie la franc-maçonnerie. Les fantasmes médiatiques sont nombreux.

De quelle façon vis-tu avec tes croyances dans le monde laïc d'aujourd'hui ?
En ce qui me concerne, je vis une intimité spirituelle. Je laisse mes tracas à l'extérieur de la loge. De même, mes amis et ma famille ne sont pas, pour la plupart, informés de mes choix maçonniques. En ce qui concerne les influences politiques que l'on a tendance à critiquer, tout dépend des loges. Les idéologies ne concernent pas le symbole. Il a une valeur universelle. Dans la loge où je me rends deux fois par mois, je suis libre de penser ce que je veux.

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Et, comment les perçoivent tes amis et tes proches ?
Mon appartenance à la franc-maçonnerie bien sûr, mais bien d'autres qui me sont chers et relatifs à mes affinités politiques et morales. Une fois avec mes amis, je conserve certains secrets. Le dicton dit vrai : « avec les amis, on ne parle ni politique, ni religion ».

Photo publiée avec l'aimable autorisation de Cécile.

OK mais avec ceux qui sont au courant, dirais-tu que tes relations ont changé ?
Mes relations n'ont absolument pas changé. Seul mon mode de vie a évolué. Je bascule peu à peu vers d'autres désirs. La fête, l'ivresse des nuits dansantes et alcoolisées qui s'éternisent m'intéresse moins. Je me suis assagie et m'oriente autrement. Mes amis restent les mêmes à mes yeux mais je partage d'autres types de moments. Poussée par d'autres envies, la sérénité prend place et c'est le fruit d'un cheminement progressif. Mais, cela fait juste un an que j'ai véritablement rejoint la loge. Alors, le meilleur reste à venir.

Il m'est malheureusement impossible d'en dire plus sur ce qui se passe en loge. Cela fait partie du secret maçonnique.

Que fait-on une fois en loge ? À quelle fréquence t'y rends-tu ?
En loge, tout est rituel. Nous traitons de sujets philosophiques, pour l'essentiel. Nos réflexions se font par l'étude de nombreux symboles. Ma loge est surtout axée sur tout ce qui est philosophique. D'autres sont plus orientées sur le sociétal.

Je me rends dans ma loge deux fois par mois, mais il est possible d'en visiter d'autres et d'assister à leur rituel. La fréquence minimum officielle est de deux fois par mois. Il est préférable d'être assidu, pour soi comme pour les autres. L'assiduité fait partie des valeurs maçonniques.

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Il m'est malheureusement impossible d'en dire plus sur ce qui se passe en loge. Cela fait partie du secret maçonnique.

Je vois. De quelle manière penses-tu évoluer au sein de la loge ?
Le trajet est lent, et implique de nombreuses épreuves. Les rites maçons provoquent une autre appréhension du temps pour celui qui les côtoie. Il ne s'agit pas d'une chronologie classique. Le rythme de l'Histoire n'a rien à voir avec la Franc-maçonnerie ; il n'est pas diachronique mais plutôt universel. Il s'éprouve au fil du temps, guidé par les sentiments du cœur et la joie. La part de subjectivité est grande. C'est aussi pour cela que la Franc-maçonnerie fut pour moi une révélation.

Extrait du livre « L'Ordre des francs-maçons ». Image via

Très bien. D'où vient ce cliché autour du symbolique et de l'occulte créé – et dans une certaine mesure, entretenu – par les loges franc-maçonnes ?
Eh bien, je ne suis pas d'accord non plus avec cela. C'est un lieu commun de penser que la franc-maçonnerie entretient un rapport hermétique et complexe à la vie intellectuelle. Pour preuve, mon métier est très « réel ». Je crée des vêtements avec mes mains ! Je ne me consacre pas non plus particulièrement à l'écriture. Je n'ai pas fait d'études poussées et je ne fais pas partie d'une quelconque élite intellectuelle. Et pourtant, je me régale de ses échanges où, réunis hors du temps, hors des zones de vie sociale classiques, nous pouvons accéder à une forme de pensée méditative et active.

Est-ce qu'en tant que jeune, tu te confrontes parfois au sein de la loge à des valeurs qui ne sont pas les tiennes ?
Comme partout, je dirais. Je suis plutôt orientée « à droite » d'un point de vue politique. La majorité des frères et sœurs de ma loge sont à gauche. Ces distinctions qui influencent nos vies et les rencontres que nous faisons ne sont pas présentes en loge. Nous nous respectons, nous et nos différences. Nous ne sommes pas contraints de nous aimer mais, lorsque nous sommes ensemble, nous partageons des valeurs d'écoute et de tolérance.

OK, merci Cécile.

Charlotte est sur Twitter.