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L’horreur, la vraie : ma vie d’hôtesse d’accueil à Levallois

Le pire job au monde est aussi celui où vous retrouverez les pires humains.
15 juillet 2015, 7:00am

Quand j'ai obtenu mon bac littéraire en 2004, je m'imaginais la fac comme dans Les Lois de l'attraction. Un grand campus peuplé de gens beaux et sexy, avec des fêtes décadentes et des profs séducteurs. La réalité m'a vite rattrapée : j'ai échoué à mes partiels, décroché et ai aussi sec cessé de prendre le lugubre RER A pour me rendre à Paris X Nanterre.

Mes parents, pas vraiment enchantés à l'idée de me voir glander, m'ont alors imposé de trouver un job pour m'occuper pendant cette année d'échec universitaire. C'est comme ça que je me suis retrouvée à postuler à un emploi d'hôtesse d'accueil à mi-temps. Je ne savais pas encore à quel point j'allais le regretter.

L'annonce précisait que la candidate – « autonome et discrète » – serait en charge de l'accueil physique et téléphonique des clients, ainsi que de diverses tâches administratives, de type affranchissement du courrier et réservation de taxis. Bien loin d'imaginer l'enfer dans lequel je mettais le doigt, je pensais trouver là un boulot tranquille qui me permettrait de zoner sur les réseaux sociaux à longueur de journée (à l'époque, Friendster et Myspace) sans être emmerdée.

Mon profil étant selon les recruteurs « très intéressant » – il mettait en évidence mon niveau d'anglais intermédiaire et ma maîtrise de l'orthographe, couplés à une « présentation correcte ». J'ai été convoquée pour une session de recrutement collective au siège de l'agence d'hôtesses, dans une ville de proche banlieue parisienne. On m'avait précisé de venir en « tenue professionnelle », c'est pourquoi j'avais dégoté au fond de mon armoire un pantalon noir en lycra déprimant, des chaussures plates et une veste Zara passe-partout.

Là-bas, des employées de bureau m'ont reçue dans leur fraction d'open space. Je leur ai débité mon petit discours bidon : j'ai prétendu que les études me laissaient beaucoup de temps libre, que je rêvais de me familiariser avec le monde de l'entreprise, et de m'investir sur le long terme. Après une heure d'attente dans une salle obscure où moisissaient des magazines féminins vieux de plusieurs années, j'ai eu le bonheur d'apprendre que j'intégrais l'agence. J'étais convoquée deux jours plus tard pour la journée de formation au dur métier d'hôtesse d'accueil.

Deux jours plus tard donc, débutait la fameuse session de formation. Une femme aux dents jaunes et au look d'hôtesse de l'air des années 1980 dirigeait les opérations. Le job de cette personne est de transformer n'importe quelle fille en soldate du corps des Marines. Les résultats sont peu probants. Elle nous a donc servi un discours de la win, martelant, en nous dévisageant les unes après les autres : « Vous ÊTES LA PREMIÈRE IMAGE DE L'ENTREPRISE, ne l'oubliez JAMAIS. Si certaines n'ont pas les épaules pour cette fonction, mieux vaut partir TOUT DE SUITE. »

J'ai hésité tellement fort à me barrer sur le champ. Et puis, la perspective du regard affligé de mon père, venu me réveiller à l'aube pour me demander « où j'en étais dans mes recherches d'emploi », m'en a dissuadée. S'en est ensuivi un discours visant à nous prévenir du harcèlement sexuel dont nous allions forcément être victimes, à un moment ou à un autre : « Il y a des métiers qui font fantasmer, et les hôtesses en font partie. Au même titre que les infirmières. Préparez-vous à être sollicitées, apprenez à mettre une distance avec vos interlocuteurs – bien sûr, tout en restant polie », a dit la formatrice, laissant échapper un petit rire grivois dégueulasse.

« C'est un travail assez prenant psychologiquement, répétait l'hôtesse de l'air. Cette nuit, il y a de fortes chances pour que vous rêviez que vous vous trouvez au standard. »

Après ce petit speech motivationnel introductif, les agents nous ont appris à décrocher le téléphone. C'est-à-dire, selon le vocable, à « décrocher le téléphone correctement ». On nous a ensuite enseigné comment mettre des personnes en attente, et comment jongler le plus agréablement possible entre plusieurs appels. « C'est un travail assez prenant psychologiquement, répétait l'hôtesse de l'air. Cette nuit, il y a de fortes chances pour que vous rêviez que vous vous trouvez au standard. » Ce job s'annonçait donc, en gros, à être condamné à vivre dans Extension du domaine de la lutte de Houellebecq. Puis, on a eu droit à un QCM surréaliste qui testait nos connaissances en matière de maquillage. La formatrice m'a citée en exemple :

« Mélanie a très bien appliqué son mascara. C'est sophistiqué sans être vulgaire. Je lui mets la note de 5 sur 5. »

On nous a finalement distribué nos uniformes. Il s'agissait de tailleurs bon marché, relativement mal coupés, en nylon noir. Toutes les filles avaient des tailles 38-40, en dépit de leurs mensurations et de leur corpulence. Le soir, la formatrice m'a téléphoné pour m'annoncer avec sa voix toute enjouée que j'avais été affectée à l'accueil d'une grosse boîte d'immobilier d'entreprise, à Levallois-Perret dans les Hauts-de-Seine.

« C'est un site haut de gamme, réservé aux hôtesses qualifiées. J'espère que tu réalises ta chance ! » Cette nuit-là, j'ai en effet rêvé d'un téléphone qui sonnait sans jamais s'arrêter.

Quelques jours plus tard, je débutais donc mon activité à l'accueil d'un grand bâtiment en verre de Levallois-Perret. Il fallait pointer chaque matin. L'hôtesse en charge de l'entrée avait le droit de noter la moindre minute de retard et ainsi la déduire de ma fiche de paie. L'équipe de filles déjà en place était assez disparate. J'ai croisé plusieurs intermittentes du spectacle, des cailleras repenties plus ou moins carriéristes qui souhaitaient « gravir les échelons » et quelques filles paumées qui cumulaient avec des boulots « dans l'événementiel » ou autres systèmes de vente pyramidale des plus obscurs. D'autres m'ont avoué n'être ici que pour se « dégoter un mec friqué ». Ce qui est tout à fait intelligible, chacune des filles gagnant environ 1 200 euros par mois.

Je ne connais pas votre sentiment à ce sujet, mais de mon côté, j'ai beaucoup d'a priori sur les agents immobiliers. La plupart viennent de ce job. J'avais tout juste 20 ans à l'époque, et durant mes premières semaines de boulot, la première chose qui m'a frappée fut le regard concupiscent – pour ne pas dire salace – jeté par ces vieux beaux sinistres dont l'entreprise regorgeait. Ces mecs se prennent pour des loups de Wall Street version Hauts-de-Seine. Discrets, ils multipliaient leurs clins d'œil appuyés à destination des hôtesses en recoiffant nerveusement leurs cheveux mi-longs. Quand ils ne s'accoudaient pas à l'accueil en vous demandant, sourire aux lèvres, si vous étiez « disponible pour un déjeuner » avec eux dans l'une des brasseries des environs.

« Peu à peu, j'ai appris qu'il existait une hiérarchie interne des consultants en immobilier : ceux du département Prestige qui couvrait l'ouest parisien, le triangle d'or, et Saint-Germain-des-Prés, étaient considérés comme les mâles alpha dominants. »

Étrangement, ces types semblaient penser que les hôtesses d'accueil étaient implicitement toutes OK pour coucher avec eux. Certains vous draguent lourdement sur la messagerie interne, vous appellent sous de faux prétextes en lâchant leur phrase attrape-filles des tréfonds qu'ils ont dû répéter de nombreuses fois : « je me suis trompé de numéro, c'est peut-être toi qui me perturbes. » Un jour, tandis que je dépensais mon maigre salaire sur un site de vente en ligne, un type de l'âge de mon père a jeté un coup d'œil à l'écran de mon ordinateur et a lâché, plein d'autosatisfaction : « si vous avez besoin d'un avis objectif en ce qui concerne les bikinis, mon poste est le 185 ! »

Peu à peu, j'ai appris qu'il existait une hiérarchie interne des consultants en immobilier : ceux du département Prestige qui couvrait l'ouest parisien, le triangle d'or, et Saint Germain des Prés, étaient considérés comme les mâles alpha dominants.

Je m'ennuyais ferme. Je passais tout mon temps sur MSN et sur Myspace. Le reste du temps, je lisais des magazines. J'ai parfois privé des consultants de grosses commissions en transférant l'appel à la mauvaise personne. Je redoutais les appels mystère comme la peste, ce procédé vicelard mis au point par l'agence d'hôtesses, qui consiste à vous appeler au standard pour vérifier que vous faites correctement votre boulot – c'est-à-dire, que vous débitez bien d'une voix de robot souriant le texte qu'on a scotché devant votre bureau sur une feuille de rappel. À chaque fois que j'avais quelqu'un d'un peu dur à la détente au bout du fil, je me disais « patience, ça doit être ce putain d'appel mystère ».

Je terminais le boulot tous les jours à 14 heures. Cependant, j'étais tellement épuisée par le stress des sonneries incessantes que je passais tous mes après-midi à dormir. Les connasses chargées des « contrôles qualité » surprise me supprimaient ma prime parce que j'avais eu le malheur de répondre : « oui, un instant, je vous le passe » au lieu de l'indépassable « bien, je vous mets immédiatement en relation ». Elles m'épinglaient parce que je n'avais pas les cheveux attachés, mais considéraient comme « conforme » l'une de mes collaboratrices qui avait des cheveux gras au possible noués en queue-de-cheval. Tu es la première image de l'entreprise, Mélanie. Ne l'oublie pas.

J'ai commandé des plateaux-repas Lenôtre à la pelle, volé assez de stylos quatre couleurs pour le reste de ma vie. J'étais devenue pote avec les coursiers et le standardiste de G7, à qui je commandais des dizaines de taxis. Truc étonnant, j'ai appris que les big boss étaient souvent plus humains et agréables que leurs secrétaires aigries qui vous traitent comme de la merde parce qu'elles sont passées par là, ont commencé elles aussi au standard, et ne voient aucune raison pour que vous ne morfliez pas autant qu'elles en leur temps. La cruauté sévissait tout le temps, et partout.

Un jour, mon professeur de droit constitutionnel à Nanterre, Guy Carcassonne, s'est même pointé à l'accueil. Il venait pour déjeuner avec le PDG. L'un des seuls qui m'ait mis la moyenne aux partiels, paix à son âme. J'ai interprété ça comme un signe divin, une voix qui me murmurait de quitter cet enfer et de retourner à la fac illico.

Un mardi de gueule de bois, subissant l'influence néfaste de ma grande sœur diabolique qui me soufflait de tous les envoyer chier et de claquer mon quasi SMIC dans un billet d'avion pour Ibiza, l'idée m'est venue de ne pas me présenter au travail. L'agence d'hôtesses a paniqué comme pendant une alerte attentat, et m'a en conséquence harcelée de messages menaçants évoquant d'éventuelles – et invraisemblables – poursuites.

J'ai fini par les rappeler, et ai procédé à mon abandon de poste en bonne et due forme, en direct du Mc Donald's des Halles. Je leur ai dit en substance que ce boulot m'emmerdait au plus haut point, et que je ne reviendrai jamais. J'ai laissé sur place une paire d'escarpins Mango blancs de très mauvais goût auxquels je repense parfois. Ç'en était bel et bien fini.

L'année d'après, je me suis inscrite en fac de lettres. Puis j'ai passé quelques mois atroces dans une école de commerce à la Défense, avant d'intégrer, enfin, une école de journalisme. Et j'ai ainsi débuté un nouveau cycle d'humiliation au travail. Mais ceci est une autre histoire.

Mélanie est sur Twitter.