Culture

Trois ans de ma vie avec David Lynch

Pour les besoins de son dernier documentaire, Jon Nguyen s'est infiltré dans la tanière du réalisateur le plus secret de notre époque.

par Hannah Ewens
02 Décembre 2016, 10:31am

En ce moment même, David Lynch est de toute évidence en train de boire du café, de fumer des cigarettes et de peindre un tableau. Ce sont les trois seules activités que nous pouvons l'imaginer en train de faire, même si nous ne disposons d'aucune preuve pour le corroborer. Dans le récent documentaire David Lynch : The Art Life, vous découvrirez que c'est presque littéralement tout ce qu'il fait de sa journée, reclus dans son atelier.

Ce documentaire s'adresse exclusivement aux fans hardcore de Lynch (ce qui naturellement représente une grande proportion de ses fans). C'est un film lent mais dense, où l'on suit Lynch tandis qu'il peint, sculpte et grave, et qui nous donne accès à sa vie quotidienne en voyeur – sa « vie d'artiste » comme il l'appelle. Même s'il a été interviewé de nombreuses fois au cours de sa carrière, les réalisateurs ont réussi à lui soutirer de nouvelles anecdotes étranges sur son enfance, qui ont eu une grande influence sur son regard. Si vous avez aimé le petit livre de Lynch, Catching the Big Fish, vous allez adorer la façon dont ce documentaire comble les lacunes sur son enfance.

J'ai discuté avec le réalisateur Jon Nguyen, également auteur du film Lynch (2007), dans lequel il suivait le tournage d'Inland Empire.

VICE : Salut Jon. En 2006, David Lynch rechignait à donner des interviews. Comment l'as-tu convaincu ?
Jon Nguyen :
Sur Lynch, je me rappelle qu'on voulait lui poser beaucoup de questions. Et c'était évident à son attitude que ça le mettait mal à l'aise ou que ça ne l'intéressait pas de répondre. Au bout d'un moment, il a simplement dit : « Suivez-moi et à la fin du tournage, vous saurez de quoi parle le film. » Et puis on a réalisé qu'il était toujours réticent. Quand tout a été terminé, je me souviens que son ami Jason a dit : « Je pense que David arrive à un âge où il va sans doute vouloir partager certaines histoires. Revenons dans deux trois ans et nous verrons bien ce qu'il en pense. » Quand il a eu sa fille, qui a maintenant trois ans et demi ou quatre ans, on l'a recontacté en lui disant que c'était une occasion de lui raconter ses histoires d'enfance et il a trouvé que c'était une super idée.

Pouvoir approcher Lynch dans son intimité est tellement rare. Vous êtes avec lui dans son sanctuaire, avec sa fille qui gambade autour...
David est quelqu'un de très secret qui a un cercle d'amis proches, et je pense vraiment que si Jason n'avait pas été là pour faire exister ce projet, s'il n'y avait pas eu cette amitié et cette confiance entre eux, rien de tout cela ne serait arrivé. Vous ne pouvez pas sortir de nulle part et faire en sorte que David s'ouvre à vous de cette façon. Ce n'est pas une personne facile à interviewer. La plupart du temps, c'est lui qui oriente la conversation.

Ces entretiens ont eu lieu durant les week-ends, et il y en a eu environ vingt-cinq, étalés sur trois ans. Jason vivait sur la propriété de David, et David lui passait un coup de fil le week-end pour dire : « J'ai une heure de libre, est-ce que vous voulez passer ? » On s'installait, on branchait un micro, et c'était comme discuter avec un vieux copain.

J'ai été étonnée de voir à quel point sa vie d'artiste est solitaire.
Dans le film, on le voit parfois écrire, parce qu'il travaille sur Twin Peaks à ce moment-là. Mais la plupart du temps il est dans son studio en train de peindre. Je collectais les images jour après jour et je me suis dit : « Tout ce que tu montres, c'est David en train de peindre. » Jason m'a dit : « Jon, tout ce que David fait, c'est peindre, du matin au soir. » Bien sûr, lorsqu'il fait un film, il sort pour tourner. Mais en dehors de cela il ne fait rien d'autre. Il ne fait même pas son café lui-même, à part le week-end. Je disais : « Est-ce qu'on pourrait avoir des plans de lui en train d'arroser les plantes, ou quoi ? » Jason répondait : « Je vais demander. » Mais David ne se laissait filmer en train de faire des choses triviales que s'il les faisait vraiment. Il ne faisait jamais semblant pour la caméra. Il se trouve que c'est tout ce qu'il fait : du matin au soir, il est dans son studio et il travaille encore et encore, c'est comme ça depuis qu'il est enfant. Il ne fait rien d'autre, c'est un artiste pur et dur.

Lynch est tellement secret... Quel format d'entretien avez-vous adopté ?
Chaque entretien était différent. Il parlait de ses grands-parents, de leurs histoires, de toute sa famille. Mais on a remarqué qu'il y avait un fil rouge tout au long de l'histoire, qui était sa découverte de l'art. Il faisait de la peinture au doigt et à la fin du lycée, il avait déjà peint dans six ou sept studios différents.

Ses parents étaient aussi d'un soutien incroyable. J'adore l'anecdote sur le fait que sa mère ne lui donne pas de livre de coloriage comme à ses frères et sœurs, parce qu'elle perçoit sa passion pour l'art.
Elle a clairement perçu quelque chose d'unique chez lui, un potentiel. Je ne suis pas sa mère, je ne sais pas ce qu'elle a vu, peut-être qu'il gribouillait et que c'était quelque chose que les autres ne faisaient pas. Son père aussi a eu une très grande influence sur lui. David dit que son père lui a fait découvrir le monde caché sous l'écorce. Le moment qui m'a surpris, c'est cette scène dans le documentaire où il emmène son père à la cave pour lui montrer ses expériences bizarres. [Il fait pourrir des fruits et des animaux pour observer leur évolution et son père est si horrifié par ce qu'il voit qu'il dit à David qu'il ne devrait pas avoir d'enfants.] Je ne sais pas si son père sait qu'il a été l'influence principale de David sur ce genre de choses.

Il y a de nombreuses anecdotes étranges sur son enfance que l'on peut facilement rattacher à son style et à son œuvre. Parmi celles qui sont frappantes il y a celle où, enfant, il joue dehors tard le soir et une femme traverse la rue à côté de lui, complètement nue.
Quand j'ai entendu cette histoire, ça m'a rappelé la scène dans Blue Velvet. Et quand il voit Bob Dylan en concert et dit « il était si petit sur scène », ça m'a rappelé le vieux couple dans Mulholland Drive – quand ils sortent du sac. Dans beaucoup de ses œuvres la radio est présente et, dans le documentaire, il raconte son départ à l'université : après avoir dit au revoir à son père, il est resté cloîtré dans sa chambre pendant deux semaines, sans en sortir du tout. Il a juste écouté la radio jusqu'à ce que les piles soient mortes. Ça m'a beaucoup marqué.

Il sous-entend qu'après avoir fait cette expérience de la solitude, cela ne l'a jamais quitté.
Oui. J'imagine qu'il souffrait d'une certaine agoraphobie, et ça s'est clairement renforcé avec le temps. Il venait d'une petite ville de l'Amérique profonde et s'est soudain retrouvé à Philadelphie. C'était deux semaines environ après les émeutes raciales qui y ont eu lieu, dans une ville déchirée par la guerre, complètement détruite, ravagée. Il a toujours dit que Philadelphie avait eu une influence décisive sur son œuvre et sa vie.

J'ignorais aussi que, plus jeune, il souffrait d'un genre de crampes d'estomac. À quoi c'était lié ?
Je ne sais pas, mais j'imagine que ces crampes étaient liées à l'anxiété ou au stress. C'était sans doute une manifestation de son état d'esprit de l'époque parce qu'il parle beaucoup de la façon dont il voulait isoler sa famille de ses amis et ses amis de son cercle artistique. Il vivait dans trois mondes distincts et ne les laissait jamais empiéter les uns sur les autres, ce qui me rappelle des films comme Mulholland Drive ou Lost Highway où les personnages endossent des rôles différents, séparés. Ce n'est sans doute pas ce qu'il dirait lui-même, mais je pense que ces thèmes fantômes sont issus de son enfance.

Mène-t-il toujours ces vies parallèles ou a-t-il fini par trouver une certaine paix dans la vie d'artiste ?
Lorsqu'il est à Los Angeles, ce n'est pas le genre de personne qui se rend à beaucoup de fêtes hollywoodiennes, de dîners ou autres. Il fait sa vie tranquillement chez lui. C'est peut-être lié à l'agoraphobie et à l'anxiété. Je suis sûr qu'il a mûri là-dessus, mais ces questions sont toujours présentes.

En regardant ce documentaire, on comprend les difficultés qu'il a connues au départ pour obtenir une certaine reconnaissance.
David a travaillé dur pour en arriver là où il est. Il a eu des doutes, il a raté beaucoup de tableaux. Il y a aussi cette histoire, à la fin du documentaire, où son père lui dit d'arrêter le tournage d'Eraserhead, David dit non et ils reviennent s'asseoir devant sa sœur en larmes. Pour moi, c'était une révélation, parce que je pensais que ça avait été facile pour David, alors qu'il a en réalité rencontré beaucoup d'opposition. Il avait une famille à nourrir et ses parents ne voulaient sans doute pas qu'il mène une vie d'artiste qui lutte pour joindre les deux bouts. Sans les subventions qu'il a reçues, nous n'aurions pas de David Lynch aujourd'hui.

Lorsque nous avons voulu des photos de cette époque, j'ai contacté l'un de ses amis qui était en école d'art à Philadelphie en même temps que lui, parce qu'il était photographe. Il m'a dit : « Je suis tellement heureux qu'il ait réussi, tout le monde connaît David. J'ai suivi sa carrière, parce qu'après l'école, dans les années 1960, j'ai essayé de percer comme artiste, mais après quelques années, j'ai dû abandonner et poursuivre une autre carrière. Bref, je vais descendre à la cave, fouiller dans des cartons et essayer de retrouver des photos. » Ce type vit toujours à Philadelphie et il commence à obtenir une certaine reconnaissance pour ses photos de l'époque, mais je me dis : « Mince, ça aurait pu être David. »

Restait-il des pistes inexplorées ou des questions en suspens à la fin du film ?
Il y a une histoire dans le film à laquelle nous n'avons jamais eu de réponse. Il raconte qu'il se souvient d'avoir quitté le Montana dans son enfance et d'avoir dit au revoir à un certain M. Smith. Je ne sais pas si vous vous en êtes rendu compte, mais il était au bord des larmes et très ému. Nous sommes revenus sur cette histoire plusieurs fois et à chaque fois David s'étranglait et disait qu'il était désolé mais qu'il ne pouvait pas en parler. C'était étrange, parce qu'on se disait : « Tu ne connaissais pas vraiment M. Smith, alors pourquoi ces au revoir avec la famille Smith produisent-ils un tel effet ? » Tout ce que je peux deviner aujourd'hui, c'est que cela marquait la fin de ses années heureuses. Ensuite, la famille a déménagé en Virginie et ça a été le début d'une phase plus sombre, pleine d'anxiété. Quand on l'écoute, son enfance était remplie de soleil et de bonheur, mais la Virginie était sombre. Je pense que c'est peut-être là qu'il a perdu son innocence et sa joie. Il est sans doute nostalgique des années 1950 et du bonheur familial.

A-t-il aimé le film ?
Oui. Nous avons fait le film à partir de toutes les bribes qu'il nous a confiées. Il nous a donné accès à ses albums de famille et à tous ses tableaux, et puis nous avons visité son studio et sa maison et fait les entretiens. Nous ne sommes pas allés rencontrer de personnes extérieures, nous n'avons inclus que les éléments qu'il a accepté de nous donner. Il a même choisi le nom.

Merci Jon.

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