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Les émeutes en banlieue, selon Alain Bertho

Interview d'un mec qui consacre sa vie aux mouvements émeutiers mondiaux.
3.2.12

Alain Bertho est un ethnologue français, professeur d'anthropologie à l'Université de Paris 8 et spécialiste des émeutes, soulèvements et autres réunions de jeunes gens qui aiment faire exploser des trucs. Sur son blog, il répertorie et commente toutes les formes de révoltes qui ont vu le jour ces quinze dernières années, qu'elles se soient déroulées en Europe, en Amérique, en Afrique ou dans n'importe quel coin reculé de la planète. On lui a posé quelques questions à propos des émeutes françaises, depuis l'embrasement de Clichy-sous-Bois en 2005 jusqu'à aujourd'hui.

VICE : Pourquoi les émeutes de 2005 se sont-elles étendues à la France entière ?
Alain Bertho : Pour moi, la mort de Zyed et Bouna [ndlr : morts électrocutés dans un transformateur de Clichy-sous-Bois en tentant de fuir la police] et le déni affiché par toute la classe politique y sont pour beaucoup. Des milliers de jeunes en France se sont sentis concernés par ce drame, solidaires de cette détresse parce qu'ils vivaient la même stigmatisation. On a vu le même phénomène en Grèce en 2008 après la mort d'Alexis Grigoropoulos ou en Tunisie en 2010 après la mort de Mohamed Bouazizi.

Peut-on envisager une révolte généralisée des banlieues en France ?
Le soulèvement généralisé est toujours possible. Le contentieux avec la police et le pouvoir ne s'est pas atténué depuis 2005. De même, la méfiance vis-à-vis des organisations politiques s'aggrave ; cette haine était visible lors des émeutes lycéennes en octobre 2010, lorsque des jeunes de banlieue se sont mis à piller plusieurs magasins au beau milieu de la manifestation.

Justement, du fait de la situation économique actuelle, pourrait-on revivre un deuxième 2005 aujourd'hui ?
Les émeutes sont le produit des inégalités croissantes et de la mise au ban de millions de personnes, de jeunes en particulier, sur lesquels l'ensemble de la classe politique n'a qu'un discours disciplinaire et stigmatisant. La crise peut avoir comme effet d'étendre la colère à d'autres champs de la société – on le voit en Grèce, en Tunisie ou en Espagne.

Pourquoi les jeunes font-ils cramer leur propre quartier ?
La localisation des émeutes a évolué depuis 2005. À l'époque, les voitures en feu étaient là pour donner une visibilité aux cités – ces lieux oubliés par les droits et la justice. En 2010, à Lyon, en banlieue parisienne et dans de nombreuses villes de France, les affrontements ont gagné les centres-villes. Comme en Angleterre cet été.

Combien compte-t-on de soulèvements dans les banlieues françaises chaque année ?
J'en ai compté une trentaine depuis janvier, d'importances diverses. Mais de nombreux incidents restent sans écho et la police se garde bien de donner des statistiques. Elle a même interdiction d'en faire sur les voitures qui brûlent chaque 31 décembre. Dans le monde, j'ai compté plus de 1 200 affrontements en 2010 et on va certainement dépasser les 2 000 en 2011.

Avez-vous noté une quelconque évolution de la violence ?
Ce sont les actes qui sont le langage de l'émeute. Ce langage de l'émeute est souvent très similaire d'un continent à l'autre : les mêmes voitures qui brûlent, les mêmes pierres, les mêmes visages encapuchonnés. Mais aujourd'hui, les émeutes de 2005 apparaissent presque sages comparées aux pillages anglais de cet été : beaucoup de voitures brûlées certes, mais bien moins d'affrontements directs avec les autorités. Ce type de face-à-face s'est généralisé avec les émeutes de 2007 à Villiers-le-Bel. Du côté de la police, la tendance générale est à la militarisation de la répression : militarisation des stratégies et du matériel.

Six ans après, pensez-vous que Nicolas Sarkozy a réussi son entreprise qui visait à « passer la banlieue au Kärcher » ?
Non, heureusement. Mais il a sans doute contribué à allumer de nouveaux incendies.

Pour en savoir plus sur les révoltes dans le monde, veuillez consulter le blog d'Alain Bertho : berthoalain.wordpress.com