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LE NUMÉRO IRAK

Ma vie en enfer

Esquiver des cailleras fondamentalistes, assister impuissant au meurtre d’une femme innocente en pleine rue, subir l’explosion d’une voiture piégée qui fait voler en éclats toutes les vitres de ta chambre…Bref, un jour comme un autre dans la vie d’un...
11 mai 2007, 10:00pm

C’est le corps de la coiffeuse qui a été abattue devant ma maison. Elle est restée là pendant quatre heures avant que la patrouille américaine n’arrive. Je n’ai pas pu m’approcher pour faire une meilleure photo parce qu’on ne savait pas si son corps était piégé ou surveillé par des snipers. Photos prises par l’auteur du texte.

Esquiver des cailleras fondamentalistes, assister impuissant au meurtre d’une femme innocente en pleine rue, subir l’explosion d’une voiture piégée qui fait voler en éclats toutes les vitres de ta chambre…Bref, un jour comme un autre dans la vie d’un étudiant à Bagdad.

En juin dernier, quelques jours après la fin de mes exams de deuxième année à l’école de pharmacie de Bagdad, je suis parti pour la Jordanie où je suis resté plus de trois mois avec ma famille. Nous avons dû rentrer en Irak parce que ça devenait de plus en plus compliqué pour des Irakiens de rester en Jordanie pendant une longue période. Je suis retourné à Bagdad le 10 octobre 2006, par la route. Ce voyage a été une des plus horribles expériences que j’ai jamais vécues. On était tout le temps à l’affût des fausses patrouilles et des gangsters. On a mis presque 15 heures pour atteindre Bagdad. Normalement j’avais l’habitude de prendre cette route au moins deux fois par an. Avant, on mettait à peine 8 heures depuis Amman.

Il y avait des centaines d’hommes en armes aux portes de Bagdad. Une fois qu’ils ont contrôlé notre voiture et qu’ils nous ont laissé passer, j’ai vu les rues. Ma ville avait complètement changé. Elle n’avait plus rien à voir avec le Bagdad que j’avais quitté il y a quelques mois de ça. Les rues étaient remplies de soldats américains et irakiens et de patrouilles de police, de checkpoints, et de blocs de béton. De nombreux bâtiments étaient recouverts de poussière et à moitié détruits, les rues désolées, des piles de détritus encombraient les voies, et les feux étaient éclatés. On aurait dit que l’apocalypse avait eu lieu.

Je suis allé voir mes potes juste après être rentré à la maison. Ils m’ont raconté les cadavres abandonnés dans la rue à cause des violences religieuses, et comment des quartiers qui étaient mixtes étaient en train de devenir exclusivement sunnites ou chiites. On forçait certains habitants à quitter leur maison parce qu’ils n’appartenaient pas à la confession dominante de leur quartier.

Ce que j’ai entendu m’a complètement traumatisé et pendant deux semaines, je n’ai pas osé sortir de chez moi. Mais au fil des jours, je me suis habitué à la situation, et je me suis habitué à entendre presque tous les jours qu’un de nos parents, de nos amis, de nos voisins ou de nos proches, avait été tué à cause des voitures piégées, de tirs anonymes ou de mines artisanales.

Ça faisait à peine trois semaines que j’étais rentré quand j’ai été témoin de plusieurs incidents qui ont changé ma vie pour toujours. Le premier a eu lieu alors que je discutais avec un groupe de potes, dans la rue devant chez moi. Tout d’un coup, venu de nulle part, un homme à l’allure bizarre a surgi d’une maison à 20 mètres de nous. On aurait dit une scène de film d’horreur. Il avait un bandeau sur les yeux, du scotch sur la bouche, et les mains attachées dans le dos. Il était couvert de sang. Il a traversé la rue à l’aveugle et s’est arrêté devant un magasin. Il hurlait: «Détachez-moi! Ouvrez-moi les yeux, je vous en prie! Au secours!» Quelques personnes ont couru vers lui pour l’aider. Il n’arrêtait pas de répéter: «S’il vous plaît, ramenez-moi chez moi, ils vont me tuer» Encore et encore. Quelqu’un l’a mis dans un taxi et ils sont partis.

Un obus a explosé juste devant notre porte. On a eu de la chance qu’il ne tombe pas plus près.

La carcasse d’une voiture piègée qui a explosé dans ma rue. Le souffle a emporté les fenêtres de ma chambre.

Au début, on s’est dit qu’il avait été kidnappé et séquestré dans cette maison, mais ensuite, les gens qui vivaient là nous ont raconté leur version de l’histoire. Ils ont dit qu’ils étaient assis dans l’arrière-cour, en attendant le coucher du soleil—c’était pendant le Ramadan et ils jeûnaient—quand soudain, ce qui ressemblait à un cadavre a été jeté par-dessus leur clôture dans leur jardin. Ils ont d’abord pensé que c’était un macchabée, mais il s’est levé et s’est mis à bouger. Il y avait des filles dans le jardin et elles ont commencé à hurler quand il s’est mis à courir partout. En fait, moi aussi j’ai flippé quand je l’ai vu. «S’il vous plaît, ne criez pas, j’ai été kidnappé, ils vont vous entendre», les a-t-il supplié. Les filles ont continué d’hurler, alors il a continué à courir, jusque dans la rue, et c’est là qu’on l’a vu.

Je ne peux pas nier que j’ai été terrifié. Je suis resté figé comme une statue jusqu’à la fin et après, j’ai eu envie de pleurer. On ne peut même pas savoir si nos voisins sont des gentils ou des horribles méchants.

Un autre incident s’est passé cinq semaines après mon retour, et c’était encore plus traumatisant. J’ai assisté à l’exécution d’une coiffeuse innocente. Elle était sur le point de rentrer chez elle. Après avoir fermé sa boutique, vers 17h30, elle a arrêté un taxi. Juste au moment où elle allait monter dedans, une voiture avec quatre jeunes hommes à bord a freiné brusquement, bloquant le taxi. L’un des hommes, qui ne devait pas avoir plus de 18 ans, a sauté hors de la voiture et a traîné la pauvre femme hors du taxi. Il a mis un sac en plastique noir sur sa tête pendant qu’elle se débattait et il l’a abattue. Il est remonté dans la voiture, qui est repartie sur les chapeaux de roue, sous les yeux incrédules des passants. Le corps de la coiffeuse est resté au milieu de la route pendant quatre heures. Une patrouille américaine est venue ramasser le cadavre. Ils ont dû tirer dans le corps plusieurs fois avant de s’approcher, parce qu’ils avaient peur qu’il soit piégé. J’ai pris une photo du cadavre, de loin. Il fallait absolument que j’aie des preuves des choses horribles qui arrivent dans ce pauvre pays.

Deux semaines plus tard, des milices rivales ont commencé à se tirer dessus à coup de mortier, sans prêter la moindre attention aux habitants du quartier. Plus de 50 mortiers ont été tirés. J’étais en train de surfer sur le net dans ma chambre ce soir-là, quand j’ai entendu une explosion assourdissante. Immédiatement, ma chambre s’est remplie de poussière et je suis resté immobile en essayant de comprendre ce qui venait d’arriver. Et puis j’ai entendu la voix de ma mère au rez-de-chaussée, «Nabil! Nabil! Tu vas bien?» Je suis descendu en courant et tout le monde se portait bien.

On a entendu des gens dans la rue dire qu’un mortier était tombé sur un magasin qui appartient à l’un de mes amis. On est sorti, mais il faisait trop sombre pour voir quoi que ce soit. Il n’y avait plus d’électricité. Certains voisins avaient des torches, et l’un d’eux est passé devant chez nous, s’est arrêté et nous a crié: «Regardez. C’est là. Il est tombé là. Regardez l’impact.» Il y avait un trou dans le bitume juste devant notre porte. On a eu de la chance.

Il y a quelques semaines, une voiture piégée a explosé à 20 mètres de chez nous, près de l’endroit où la coiffeuse a été tuée. La voiture a explosé au passage d’une patrouille américaine. Heureusement, il n’y a pas eu de blessé, ni chez les Américains, ni parmi les habitants, mais ça a coupé toutes les lignes téléphoniques et électriques qui n’ont pas été rétablies depuis. Je dormais quand l’explosion a eu lieu. Les fenêtres de ma chambre ont été pulvérisées, je me suis réveillé en sursaut. Je suis descendu voir mes parents et il y avait du verre brisé et de la poussière partout dans la maison. Toutes nos fenêtres ont été détruites. Dans le quartier, on raconte que la voiture piégée a été déposée là par des étrangers juste avant l’explosion.

Récemment, un matin, j’allais partir pour l’école quand j’ai vu des hommes armés et masqués coller des posters, des photos et des tracts sur les vitres des magasins de notre rue. Les posters, signés Ansar al-Sunna, un groupe d’insurgés, conseillaient aux étudiants et professeurs sunnites d’éviter d’aller en cours pour ne pas se faire enlever ou tuer par des milices chiites et des escadrons de la mort. L’un des tracts disait qu’ils annulaient l’année scolaire en cours dans toutes les universités, instituts et écoles privées de Bagdad, jusqu’à ce qu’ils les aient «débarrassés» des escadrons de la mort. Quelques jours après à l’université Mustansiriya, des attentats-suicides ont fait des douzaines de morts parmi les étudiants.

Depuis, j’évite autant que possible d’aller à l’école. Mais je n’ai pas vraiment le choix. Si je ne peux pas quitter le pays, alors je dois continuer à vivre ma vie ou mourir de peur.

Nabil, 20 ans, est étudiant à Bagdad. Il est l’auteur du blog nabilsblog.blogspot.com