Non, Turnstile n'est pas « le groupe de toute une génération »

GQ et le New Yorker sont visiblement persuadés que le groupe de Baltimore incarne le futur de la musique. Mais de qui se moque-t-on, au juste ?

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02 Novembre 2016, 1:40pm

Qui aurait imaginé il y a quelques années qu'un banal groupe de hardcore se retrouve propulsé en 2016 « groupe de toute une génération » par des analystes de la pop culture en manque de sensation et plus que jamais à côté de la plaque ? Soyons clairs : ils méritent leur succès, leur exposition et l'intérêt qu'ils suscitent, ce n'est pas le problème. Nous aussi, on les adore et on vous rabâche les oreilles avec depuis 3 ans, parce que leur musique et leur esthétique nous parlent infiniment plus que celle de, au hasard, Chet Faker ou Two Door Cinema Club. Mais calmons-nous : Turnstile est un pur produit de la scène hardcore, comme il en existe des milliers à travers le monde

Formé sur les cendres de Trapped Under Ice et propulsé par le label new-yorkais Reaper Records (fondé par Patrick Kitzel, un Allemand parti vivre l'American Dream après avoir lâché son groupe - excellent mais un poil surestimé lui aussi - True Blue), Turnstile était, dans sa première version, un monstre voué au mosh. Un groupe de hardcore new-school parmi tant d'autres, qui, comme beaucoup d'autres, démonte tout sur scène devant un public qui a envie de tout démonter autour de lui. Comme beaucoup d'autres, Turnstile a des paroles ultra-positives, comme beaucoup d'autres, Turnstile a piqué tout un tas de riffs et de gimmicks mélodiques ​à ses aînés ​(Quicksand, Bad Brains​Shelter). Leur seule originalité, s'il faut vraiment aller en chercher une : ​un gros sens du groove, des membres issus de la pop (Daniel Fang) et du rap (Franz Lyons) et des emprunts plus qu'évidents à la fusion 90's. Mais pour Mathew Trammel, journaliste du New Yorker, il s'agit rien de moins que d'un « chaos inclusif ». ​Ce qui explique sans doute pourquoi  les caméras de Canal+ sont allées interviewer leurs fans lors de leur passage au dernier Hellfest, et ont totalement zappé Power Trip (qui, soit dit en passant, ont donné un concert encore plus impressionnant, devant tous les skaters pro présents sur le site, ​et les trois-quarts des membres de Turnstile, Franz Lyons les rejoignant même pour pousser la chansonnette en fin de set) .

À la lecture de cet article publié sur GQ Style, qui, et c'est bien normal, ont l'air de découvrir la scène hardcore en 2016, on pourrait croire que les vinyls colorés et les longsleeves à motifs couvent une révolution à venir. Hey les gars, tout ça existe depuis 30 ans, il a eu des tas de groupes qui cristallisaient un truc plus large que « la scène » avant Turnstile, il y en aura d'autres après, du moins on l'espère. L'ère de l'Internet total doit avoir son incidence, c'est certain, on veut parler de tout, tout le temps, au plus vite. Se teindre les cheveux en bleu, se sapper comme un Z-boy du Maryland ​ et sauter plus haut que les autres suffit visiblement ​à se faire remarquer. Et même si Fang avoue que se rebeller contre ses pairs (la scène est toujours cruelle avec ses moutons noirs et ses « vendus ») est plus difficile que se rebeller contre la société, leurs « ​​​​​riffs idiots​ » comme l'écrivent NPR participent eux aussi à la mascarade de la scène hardcore des années 2010. À laquelle je me soumets volontiers hein, ce n'est pas un procès. La question demeure : le paysage musical est-il à ​ce point​​​​​ devenu morne et ​​​fade que les « critiques rock » en sont réduits à ​​​​​​s'extasier devant le premier stage-dive venu ? Cette intellectualisation (on ne va pas​​​ parler d'appropriation, ce serait un poil abusé​​​​​) d'un truc qui les dépasse est vraiment hyper ​​​embarrassante. 

Evidemment, on espère que leur​​ deuxième album prévu sur Roadrunner tuera et leur permettra d'échapper à ce rôle de prophètes alt-core qu'on est en train de leur coller à leur insu. En espérant juste que sa sortie ne soit pas accompagnée d'un long form intitulé « Turnstile, diffuseur d'émotions  » dans un numéro de Vanity Fair


(Photo : Meline Choly)

Rod Glacial n'aime pas qu'on abime ses jouets. Il est sur Twitter.