L’Histoire du Français qui a inventé le digicode

Les frères Lumière, Louis Pasteur ou Roland Moreno – avec son système à 12 touches, Bob Carrière a sa place dans le Panthéon des plus grands inventeurs de notre doux pays.

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mars 15 2017, 6:00am

Photo de couverture : Bob Carrière avec le prototype du digicode. Photo fournie par son fils

43B28 : telle est la combinaison permettant d'ouvrir le tout premier digicode jamais installé. C'était en 1971, au 20 de la rue Jean Mermoz, à Paris. Car surprise, Bob Carrière, son inventeur, est Français. « Un type très humble, qui a fait beaucoup pour le secteur de l'industrie en France », se souvient Bernard Bismuth, qui l'a côtoyé au sein du GFIE – le groupement des fournisseurs de l'industrie électronique. À son sujet, peu de traces écrites, si ce n'est quelques pages qui lui sont consacrées dans un livre d'Olivier Grandjean de 2009 sur les inventeurs de Bourgogne. Épuisé, l'ouvrage n'est consultable que sur autorisation et après entretien auprès d'un employé de la bibliothèque nationale de France. Il faut donc montrer patte blanche pour apprendre à connaître Bob Carrière.

Né à Chalon-sur-Saône le 24 septembre 1931, le jeune garçon est un matheux dès le collège, se rappelle son camarade Henri Huet. Un gamin turbulent et joyeux, qui jette des bombes à eau sous le nez des passants et est le seul de sa photo de classe de troisième à poser en culotte courte, bras croisés et moue boudeuse. Après, ce sera Dijon et la fac de sciences.

De retour tous les week-ends à Chalon, il bricole pour s'occuper, et met au point sa première invention, un système émetteur. Dans cette France des années 1950 passionnée de radio, il ne tarde pas à créer sa propre émission pirate. À l'antenne, il fait partager sa gouaille et sa passion pour le jazz. Une licence de physique en poche, Bob prend le large et tente sa chance à Paris. À son bras, sa femme Gina, rencontrée en 1955 alors qu'il est pion dans un lycée de Dijon. Vincent, leur fils cadet, me raconte que son père organisait des soirées dans des caveaux de jazz, et que sa mère venait y faire la fête.

À Paris, Bob Carrière obtient un poste au sein de la compagnie des compteurs, une entreprise du groupe Thomson. On le place à un poste technique, à la fabrication des tubes. Rapidement repéré par un directeur, on lui propose d'intégrer l'une des filiales du groupe, la SEAVOM – pour société d'études et d'applications du vide à l'optique mécanique. Cette dernière fabrique des chambres à vide pour l'industrie spatiale et a besoin d'un directeur commercial pour vanter ses produits. L'industrie spatiale, poussée par la guerre froide, est alors en plein essor. Pendant dix ans, Bob Carrière parcourt le monde et signe des contrats jusqu'en Sibérie.

À la fin des années 1960, l'Europe entre dans la course aux satellites, et la SEAVOM est rachetée par un grand groupe. Bob Carrière quitte la société et postule chez Cooper Industries, une firme spécialisée dans la fabrication de pipeline pour la distribution du pétrole, et dans le petit outillage. Olivier Grandjean raconte l'anecdote suivante dans son livre : « À l'entretien d'embauche, qui a lieu aux États-Unis, Bob a face à lui le sous-directeur de la multinationale. Ils sont trois en course pour le round final. Les questions se succèdent, Bob s'en sort plutôt bien. Aux trois postulants, on pose la toute dernière question : "Voulez-vous un whisky ?" Les deux premiers répondent par la négative, et Carrière, imprévisible comme à son habitude, répond : "Oui, un double !" Le sous-directeur le regarde, interloqué, puis sourit. » C'est Bob Carrière qui décrochera le poste.

Bob Carrière, un verre de rouge à la main. Photo généreusement fournie par son fils, Vincent

Pendant vingt ans, il sera directeur général de la division française de la société, et ne la quittera qu'à sa retraite, en 1993. C'est là qu'Alain Madrange – qui travaillera dix-huit ans avec lui et lui succédera au poste de DG – l'a rencontré pour la première fois, en 1974. Madrange me parle de lui avec toute l'affection d'un vieil ami : « Il était du genre impressionnant, une stature imposante, mais aussi une sacrée allure ! Il avait un look à la Kennedy, nos collègues américains le comparaient d'ailleurs beaucoup à Ted, le sénateur. »

Une dégaine qui fait forte impression dans le petit village bourguignon de Bœurs-en-Othe, où il passe tous ses week-ends. Vincent Carrière me raconte : « En 1968, nous habitions près des Champs-Élysées. Mes parents ont voulu fuir "les événements", et ils ont trouvé cette maison, dans leur région d'origine. » Bob y installe un laboratoire d'électronique, et passe des journées entières à bricoler. C'est là qu'il inventera le digicode.

Une invention qui s'inscrit dans une société en plein changement, m'explique Gérald Billard, professeur en aménagement de l'espace et urbanisme à l'université du Maine et coauteur du livre Quartiers sécurisés : un nouveau défi pour la ville ? « Les années 1970 sont celles du début de la montée du thème de l'insécurité dans la sphère politico-médiatique, me rappelle-t-il. L'exposition grandissante des Français aux discours politiques ayant pour thème l'insécurité et l'accès plus généralisé à la télévision (et donc aux images d'insécurité) renforcent ce climat anxiogène. Les années 1970 sont aussi celles de la prise de conscience officielle de l'échec des grands ensembles, qui allaient devenir des cibles stigmatisées par les médias – avec un échec de l'intégration, une concentration de la pauvreté et de la délinquance, la dégradation de l'environnement urbain, etc. L'image renvoyée par ces quartiers – zones de non-droit, lieu de tous les trafics, du repli communautaire, des émeutes – a également joué sur le sentiment d'insécurité des Français. Ces derniers, bien que parfois très éloignés géographiquement des quartiers difficiles, se sont rassurés en s'équipant de dispositifs sécuritaires. »

C'est d'ailleurs devant la télévision que Bob Carrière trouve l'inspiration pour son digicode. Dans un épisode de Popeye, un personnage ouvre un réfrigérateur, y dépose sa bière et ses saucisses, puis le referme. Sur la porte se trouve un cadran téléphonique circulaire. Par peur que sa nourriture soit volée, ce même personnage fait tourner les chiffres du téléphone. La combinaison déclenche le verrouillage d'une serrure. Il n'en faut pas plus pour que Bob Carrière se mette à expérimenter dans son laboratoire. Au début, il bricole un téléphone identique à celui du dessin animé. Les résultats ne sont pas concluants. Il faut beaucoup trop de temps pour effectuer la combinaison sur un cadran circulaire. Alors il cherche autre chose, et finit par utiliser les touches de sa machine à écrire.

« Quand nous rendions visite à mes parents avec mon frère, la maison était toujours remplie. Il y avait ses copains du jazz, des producteurs de vin de la région, et de grands industriels. Tout le monde se mélangeait. » – Vincent Carrière

Bob Carrière est encore une fois précurseur puisqu'il vient de créer le premier clavier alphanumérique à 12 touches. Bob demande à l'un de ses amis, menuisier, de lui fabriquer une petite caisse en bois. Sur ce boîtier, il installe douze touches – dix chiffres (de 0 à 9) et deux lettres (A et B) – puis teste ce qu'il appelle un « digiclé » en le montant sur la porte d'entrée de son appartement en région parisienne.

En 1970, Bob Carrière dépose son brevet sous deux noms : digiclé et digicode. C'est digicode qui restera et deviendra par la suite un mot courant dans le dictionnaire. Les premières commandes arrivent et sont honorées par l'une de ses amies, qui en fabrique quatre à cinq par semaine dans la cuisine de son petit pavillon de banlieue parisienne.

Tout s'accélère le jour où IBM lui demande s'il peut fournir 350 digicodes pour les portes de ses bureaux. Son premier contrat est signé et sa société lancée. Il ne la revendra qu'en 1995, après avoir fabriqué 300 000 digicodes. La dernière enquête « Cadre de vie et sécurité 2007-2015 » de l'Insee (la plus récente à ce jour) indique que huit ménages sur dix vivant en appartement en France possèdent un digicode, me rappelle Gérald Billard.

Bien que la fabrication de son invention soit devenue industrielle, Bob Carrière ne s'arrête pas là. Il y ajoute deux lumières – une rouge et une verte – puis une serrure pour que le facteur puisse entrer dans les immeubles. Il travaille également sur un clavier qui résiste aux intempéries et au vandalisme. Au début des années 1980, son clavier sensitif auto-éclairant sous couche vitrocéramique voit le jour. Une grande innovation, dont beaucoup d'autres vont découler – les boutons sensitifs des plaques de cuisson, par exemple. Il dépose le brevet pour son « clavier vitrosensitif » en 1990 et la firme Thomson lui rachète pour ses tables de cuisson à induction. Plus d'une dizaine d'autres brevets suivront, dont certains développés avec son fils Vincent, à qui il transmet sa passion de l'électronique.

Bob Carrière, un trombone à la main. Photo généreusement fournie par son fils, Vincent

« Bob Carrière a inspiré beaucoup de monde dans le secteur de l'industrie, insiste Alain Madrange. Il faisait naturellement confiance aux gens, et était un très bon juge de caractère. » Dans les années 2000, l'éclatement de la bulle Internet met à mal l'industrie française. « Les syndicats ne parvenaient pas à s'accorder sur la marche à suivre », se souvient Bernard Bismuth, qui a depuis fondé sa société de consulting dans le domaine de l'électronique. « Pierre Gattaz, qui n'était pas encore le président du MEDEF que nous connaissons, menait la réflexion sur les changements à apporter à la filière électronique et numérique française. C'est Bob, délégué général du GFIE jusqu'en 2007, qui a dit le premier qu'il fallait le suivre. » Bob Carrière a d'ailleurs aujourd'hui une salle à son nom à la FIEEC – la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication – dont Gattaz a été le président.

Dans tous les rassemblements professionnels, il n'était pas rare de voir Bob Carrière sortir son trombone, pour faire danser ses collègues. « Au GFIE, il faisait partie d'un orchestre de jazz », s'amuse Bernard Bismuth. Ses activités syndicales l'amenaient régulièrement dans la rue Hamelin, où il était connu de tous les restaurateurs. « Un sacré noceur, reconnaît son fils. Un mec tiré à quatre épingles au bureau, mais de sortie presque tous les soirs à Paris. » En Bourgogne, il se lie d'amitié avec des vignerons, et développe une véritable passion pour le Chablis.

Quelques années avant de prendre sa retraite, à 61 ans, il devient consultant pour Reed, organisateur de salons professionnels, et rassemble de nombreux acteurs de l'industrie électronique. Il continue toutefois de rentrer tous les week-ends en Bourgogne, où la rue qui abrite sa maison porte désormais son nom. « Quand nous rendions visite à mes parents avec mon frère, la maison était toujours remplie, se souvient Vincent Carrière. Il y avait ses copains du jazz, des producteurs de vin de la région, et de grands industriels. Tout le monde se mélangeait. » Au matin, Bob s'enfermait dans son atelier, où, jusqu'à la fin de sa vie en 2007, il a continué de bricoler tous les week-ends. La routine, en somme.

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