Pourquoi autant de gens ont-ils la phobie des trous ?

Pourquoi de simples images de trous nous font-elles parfois frissonner de dégoût ?
30.6.16

Je me souviens très bien du jour où j'ai découvert que j'étais trypophobe. J'étais en CE1, et je suis tombée sur un nid de guêpes, entièrement rempli de larves blanchâtres et laiteuses. Je n'ai pas particulièrement peur des guêpes, mais cet amas de pores remplis de vers hantera mon esprit pour l'éternité.

Avec le temps, ma trypophobie – une peur irrationnelle des trous, surtout lorsqu'ils sont nombreux – n'a fait qu'empirer. Un documentaire consacré au Pipa pipa, un amphibien tout à fait inoffensif qui transporte ses petits sur son dos, a aggravé les choses. Les cosses de graines, la ponte d'œufs, les groupements de champignons et l'abominable Photoshop du « lotus boob » (attention, NSFW) ont tous fini par me tétaniser.

Un nid de guêpes. Image: Flickr/Andrew_Writer

La trypophobie ne fait pas partie des phobies qui sont diagnostiquées cliniquement. Elle n'est mentionnée dans aucun manuel, mais elle est très répandue, surtout si l'on en juge par les témoignages recensés sur Internet.

Pourtant, en dépit de sa fréquence, nous connaissons très mal les mécanismes biologiques qui sont à l'origine de la trypophobie. Certains affirment même qu'elle n'existe pas vraiment. Ce qui soulève au passage une question : si les origines de la trypophobie sont si obscures, pourquoi concerne-t-elle toujours autant de gens ?

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Contrairement à la plupart des phobies les plus répandues, la trypophobie est relativement nouvelle ; en tout cas, le terme est assez récent.

Selon Snopes, une image assez dégoûtante d'une femme dont le sein contenait des graines de lotus a beaucoup circulé par e-mail aux environs de l'année 2003. La photo, retouchée, était généralement accompagnée d'une « histoire de type copypasta racontant qu'une anthropologue avait vu son sein être infesté de larves au cours d'une expédition en Amérique du Sud », selon KnowYourMeme. Je n'ai pas pu vérifier personnellement cette information.

Le terme « trypophobie » est quant à lui très certainement apparu pour la première fois sur une page Geocities désormais archivée intitulée « Une phobie des trous », le 5 mai 2005. Jusqu'à ce qu'elle disparaisse, la page servit de fait de forum de soutien pour « tous les détraqués comme nous qui ont une peur irrationnelle des TROUS. »

Quelques années plus tard, la trypophobie a fait son apparition sur Urban Dictionary, et fait l'objet de plusieurs vidéos sur YouTube. Une page Wikipédia consacrée à cette phobie a été proposée en octobre 2012, mais elle fait depuis l'objet de débats houleux sur le site, entre demandes de suppression, discussions sur la censure de certaines images, et divergences sur le statut de la trypophobie comme trouble reconnu par la communauté médicale. Aujourd'hui, il existe de nombreux forums et sites consacrés à la phobie.

Image: Google Trends

La seule étude un peu complète consacrée à la trypophobie a été publiée en 2013 dans la revue scientifique Psychological Science. Sobrement intitulée « Peur des trous », l'étude avait identifié un élément visuel spécifique qui semblait être la cause du malaise ressenti par certaines personnes devant une image de trous.

Les psychologues Arnold Wilkins et Geoff Cole, de l'université de l'Essex, affirmaient que les grappes de trous et leurs permutations ressemblaient par certains points aux animaux les plus dangereux du monde. Selon eux, notre peur correspond moins à une réaction consciente face à des images grotesques, qu'à une forme de défense instinctive contre des créatures susceptibles de nous faire du mal.

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Objectivement, on ne peut pas dire que les scorpions ou les serpents venimeux aient grand-chose à voir avec les graines de lotus ou le gruyère. Mais sur le plan spectral, notent les chercheurs, toutes ces choses possèdent un fort contraste à des fréquences spatiales de moyenne portée. Le niveau élevé de contraste et de détail présent dans les images trypophobiques est source de stress pour quiconque les regarde.

Autrement dit, les humains sont sensibles à ce type d'image parce que leur composition les rend désagréables à regarder.

« On peut analyser les images en termes de composantes de Fourier – voir quelles fréquences spatiales composent l'image et ce qu'est l'amplitude à chacune de ces fréquences, m'explique Wilkins. Les images qui nous mettent mal à l'aise présentent souvent trop d'énergie à des fréquences moyennes, là où le système visuel est le plus sensible. »

Exemples de fréquences spatiales hautes et basses. Image: New York University/Michael Landy

Si l'on va plus loin dans cette théorie, en remontant l'histoire de l'évolution de notre espèce, nos ancêtres ont pu bénéficier de réflexes les incitant à fuir les animaux correspondant à ces caractéristiques. Cette réponse instinctive à ce que nous percevons comme des menaces – qu'il s'agisse par exemple de serpents, ou encore de lésions cutanées contagieuses – a survécu au temps car elle nous permettait de survivre. La trypophobie ne serait alors qu'un dommage collatéral, une coïncidence.

Mais Wilkins lui-même reconnaît que de telles hypothèses faisant appel à la psychologie évolutionniste sont risquées, et qu'il vaut mieux s'en méfier. « Il est très difficile, voire impossible, de tester ce genre de théories, même si elles sont séduisantes », admet-il.

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Ces théories controversées issues de la psychologie évolutionniste ont déjà été utilisées pour expliquer d'autres phobies très répandues, telles que ophiophobie : la peur des serpents. Un article paru dans la revue Association for Psychological Science, comparable à celui de Wilkins sur la trypophobie, se demandait si les humains possédaient un mécanisme de détection rapide des serpents, ce qui pourrait prédisposer certaines personnes à en avoir une peur irrationnelle. Les auteurs constataient que les adultes et les enfants identifiaient plus rapidement les images de serpents que celles d'autres objets.

« Il est possible que notre attention surdéveloppée aux serpents – prouvée dans mes travaux – nous rende plus disposés à craindre les serpents. Mais cette peur n'est pas innée. Les nourrissons et les enfants n'ont pas peur des serpents », m'a expliqué Vanessa LoBue, co-auteure de l'étude.

Les travaux de LoBue ont toutefois suscité quelques critiques de la communauté scientifique, certains chercheurs reprochant à l'étude de présenter la peur « universelle » des serpents comme une adaptation évolutionnaire, plutôt que comme une attitude personnelle et complexe envers eux.

Un poulpe à points bleus. Image: Wikipedia

L'anthropologue Greg Downey a consacré un article à cette étude : « Pourquoi cela m'énerve-t-il autant ? Eh bien d'abord, parce que c'est le modus operandi typique de la psychologie évolutionniste : vous remarquez un truc normatif dans votre vie, vous décrétez que c'est universel, puis vous créez de toutes pièces une histoire vaguement évolutionniste qui explique votre propre perception des choses. »

Par ailleurs, même les travaux de LoBue indiquent que les gens ne sont pas pré-programmés pour avoir peur des serpents. Au contraire, elle a découvert que les enfants âgés de 18 à 36 mois faisaient preuve d'un grand intérêt pour les serpents, et étaient même parfois attirés par eux.

La trypophobie et l'ophiophobie sont toutes deux aussi irrationnelles que très répandues. Et c'est peut-être justement parce qu'elles sont si communes que nous espérons autant obtenir une explication. D'une certaine manière, il est plus facile de chercher une explication évolutionniste unique à une phobie que d'identifier tous les facteurs sociétaux qui l'ont sans doute façonnée.

Ceux d'entre nous qui souffrent de formes aigues de trypophobie ont peu de chances de guérir sans l'aide d'un psychologue ou d'un médecin. Des médicaments tels que les beta bloquants et les antidépresseurs sont parfois prescrits pour lutter contre les symptômes liés aux phobies, mais c'est plutôt la thérapie comportementale cognitive qui est recommandée aux patients qui souhaitent vaincre leurs peurs sur le long terme.

Pour l'heure, en tout cas, la trypophobie semble être autant le produit de la biologie que de la viralité propre à Internet.

« Internet a permis à des gens du monde entier de partager leurs expériences, y compris leurs symptômes. Résultat : des gens qui souffrent de troubles rares découvrent qu'ils ne sont "pas les seuls", m'explique Wilkins. La trypophobie a certainement été exacerbée par des images qui ont été photoshoppées pour les rendre particulièrement répulsives. Mais la trypophobie n'est pas non plus seulement un phénomène sur Internet. Beaucoup de gens nous ont raconté des histoires qui montrent qu'ils souffraient de trypophobie bien avant qu'Internet existe. »