Comment les chercheurs comptent repousser les limites de la longévité humaine

Comment les chercheurs comptent repousser les limites de la longévité humaine

Dans le futur, le vieillissement ne sera plus traité comme un processus naturel, mais comme une maladie.
7.10.16

Nous voulons tous vivre éternellement, que nous l'admettions ou non. Sinon, comment expliquer les régimes hyper contraignants, les crèmes anti-rides, ou les innombrables traitements et autres thérapies tous plus étranges les uns que les autres - genre la cryogénie - dans lesquels se lancent les gens dans l'espoir de rester jeunes ?

Notre espérance de vie a cru de façon incroyable au cours des 100 dernières années. À l'aube du vingtième siècle, les humains ne pouvaient guère espérer passer plus de 45 ou 50 ans sur cette planète. Aujourd'hui, il est plutôt question de vivre entre 75 et 80 ans dans la plupart des régions du monde. Étant donné les progrès de la médecine et les promesses des nouvelles technologies, on peut raisonnablement s'attendre à ce que cette tendance se poursuive. Les maladies qui tuent la plupart d'entre nous aujourd'hui, comme les maladies cardiaques, le cancer ou les maladies neurodégénératives, seront éradiquées. Notre espérance de vie naturelle va s'étendre jusqu'à plus de 100 ans.

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Il y a un bémol, toutefois : il semblerait que la nature ait fixé une limite à la durée de vie maximale des humains, et nous pourrions bien l'avoir déjà atteinte. C'est en tout cas ce qu'indique une nouvelle analyse de données démographiques globales publiée dans Nature : la longévité humaine a une limite qui ne peut être dépassée. L'article remarque que la personne la plus vieille à avoir jamais vécu (de ce que l'on en sait) était Jeanne Calment, cette Française morte à l'âge canonique de 122 ans. C'était en 1997.

Depuis, la population mondiale a augmenté, et les soins médicaux se sont amélioré. Dès lors, on pourrait s'attendre à ce que quelqu'un d'autre atteigne et dépasse le record de Jeanne Calment, mais personne n'y est parvenu, sauf erreur de la part des scientifiques. Alors pourquoi personne ne l'a dépassée au cours des deux dernières décennies ?

La personne la plus vieille du monde, Jeanne Calment, est morte en 1997 à l'âge de 122 ans. Image: AP Photo/Files, Francois Mori

"Personnellement, je suis assez pessimiste", m'a répondu Jan Vijg, de l'Albert Einstein College of Medicine de New York, quand je lui ai demandé si nous pouvions espérer que notre longévité dépasse 120 ans. "Selon moi, d'après ce que nous savons, ce n'est pas possible, poursuit-il. Mais si vous me demandez si c'est totalement impossible, je ne peux pas vous dire."

Jay Olshansky, de l'Université de l'Illinois à Chicago, auteur d'une analyse qui accompagne l'article de Nature, dit lui aussi qu'il y a des limites naturelles à la longévité humaine - mais il pense que nous pouvons trouver un moyen de les dépasser. Il fait partie d'un groupe de chercheurs qui vont prendre part à une expérience qui sera la première de son genre, puisqu'elle s'attaquera directement au vieillissement. Ils comptent tester une molécule nommé metformine, qui semble avoir des propriétés anti-vieillissement assez puissantes (au moins chez les souris).

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Si cette expérience est un succès, alors nous serons peut-être en mesure de briser le plafond que la nature a imposé à notre longévité.

"Je pense que Vijg a raison, il y a des limites à notre durée de vie", m'a avoué Olshansky.

"Pouvons-nous les dépasser ? Oui."

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Personne ne comprend parfaitement ce qui fait que nous vieillissons, m'a expliqué Vijg. Ses propres recherches se concentrent sur "la possibilité que le vieillissement soit causé par l'instabilité génomique", dit-il, ce qui signifie que des mutations de l'ADN se produisent au fil du temps au sein de nos cellules jusqu'à aboutir à un cancer ou à un autre problème qui finit par nous tuer.

Mais le vieillissement est très différent selon les espèces. Les diverses créatures qui peuplent la planète vieillissent à des rythmes très variés : une souris, par exemple, vit entre deux et trois ans. Un humain vit 80 ans. Un requin du Groenland, le vertébré connu qui vit le plus longtemps, peut atteindre 400 ans.

Les espèces existent avant tout pour se reproduire, et la durée de vie d'une créature dépend avant tout du moment où elle met au monde ses petits. Les animaux dont la reproduction est tardive durent plus longtemps, explique Vijg (les requins du Groenland femelles n'ont leur première portée qu'après avoir dépassé les 155 ans environ).

"La vie passe par la reproduction et le changement, la diversité, dit Vijg. La nature ne cherche aucunement à maintenir éternellement un organisme particulier en vie", seulement jusqu'à ce qu'il ait produit une nouvelle génération. Après cela, cette créature peut mourir, et le monde continue d'évoluer.

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Mais nous, les humains, nous avons un peu de mal à accepter cela.

S'il n'y a pas de limite à l'âge biologique, ou si ne l'avons pas encore atteinte, alors on pourrait s'attendre à ce que les plus vieux d'entre nous soient ceux dont le taux de survie augmente le plus. Mais d'après l'article de Nature, ce n'est pas le cas. Vijg et ses collègues ont étudié des données issues de la Human Mortality Database, qui comprend près de 40 pays et régions.

Ils ont découvert que la plus forte croissance de la survie chez les groupes les plus âgés était survenue aux alentours de 1980. Et rien n'a vraiment bougé depuis.

Ils se sont ensuite intéressés aux personnes les plus âgées de France, du Japon, du Royaume-Uni et des États-Unis, les pays qui comptent le plus de "supercentenaires" : ceux qui vivent jusqu'à 110 ans ou plus. Ils ont découvert que l'âge du décès avait plafonné à peu près au moment de la mort de Jeanne Calment, vers 1997. Depuis sa mort, "la durée de vie maximale des humains a régressé", remarque Olshansky dans son article.

J'ai demandé au Dr. Nir Barzilai, directeur de l'Institut de recherches sur le vieillissement à l'Albert Einstein College of Medicine, qui conduit depuis des années une étude sur les centenaires, ce qui rendait les gens qui vivent plus d'un siècle aussi uniques. La réponse semble se trouver dans leurs gènes. "On a déjà vu une femme de 110 ans qui fumait depuis 95 ans", raconte-t-il. Dans une étude menée en 2011, Barzilai et ses co-auteurs avaient découvert que le style de vie n'avait quasiment aucun effet sur le fait de vivre très longtemps, au sein de leur groupe d'étude.

Si nous voulons dépasser les limites imposées par la nature, c'est au processus de vieillissement que nous devons nous attaquer.

Cela ne signifie pas que nous devrions abandonner totalement les régimes et le sport, mais plutôt qu'il y a visiblement quelque chose de spécial qui distingue ces gens : c'est comme si les centenaires vieillissaient plus lentement que les autres. Et donc, logiquement, si nous voulons que plus de gens dépassent les limites naturelles, c'est au processus de vieillissement que nous devons nous attaquer.

Certains pensent que nous pourrons en finir avec le vieillissement en trafiquant nos gènes. Vijg ne nie pas que des technologies du futur pourraient étendre considérablement notre durée de vie, même s'il pense que c'est "très peu probable", comme il me l'a avoué. "La limite dépend de tellement de gènes différents, et de leur variantes, que je ne saurais même pas par où commencer, dit-il. Il faudrait s'attaquer à trop de processus différents."

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Nous ne savons pas comment lutter contre le vieillissement, en tout cas pas pour l'instant. La hausse de notre espérance de vie, jusqu'ici, "n'a rien à voir avec le fait de modifier le rythme auquel nous vieillissons", écrit Olshansky. Elle s'explique plutôt par l'amélioration de nos systèmes de santé, affirme-t-il.

"Sans révolutions médicales, écrit Olshansky, l'espérance de vie ne peut pas continuer à croître de manière significative."

Une telle révolution pourrait bien être toute proche, sous la forme d'un médicament bien connu baptisé metformine.

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La metformine est prescrite depuis des décennies aux diabétiques de type 2 pour les aider à contrôler leur taux de glycémie. Ce qui est plus surprenant, c'est qu'on s'est aperçu qu'elle améliorait aussi la longévité ainsi que la durée de vie "en bonne santé" - au moins chez les souris.

"La metformine ralentit le rythme du vieillissement", m'a récemment expliqué le Dr. Michael Pollak, oncologue à l'université McGill de Montréal et auteur d'un article publié en 2013 qui parvenait à cette conclusion. Autrement dit, la substance reproduit ce que Barzilai a observé chez les centenaires.

Barzilai, Pollak et Olshansky collaborent pour une expérience qui, si elle aboutit, pourrait voir des milliers de personnes âgées prendre ce médicament (ou un placébo) pour voir s'il parvient à réduire le rythme du vieillissement chez les humains, comme il semble le faire chez les animaux en laboratoire.

Image: Shutterstock

La metformine est connue depuis longtemps, et elle a déjà été consommée par beaucoup de gens, ce qui permet déjà de savoir qu'elle est sûre. Mais il reste un obstacle avant de lancer la phase de test. "Les sociétés pharmaceutiques refusent de financer le projet, car il s'agit d'un générique", déplore Pollak. En gros, il n'y aurait pas beaucoup d'argent à se faire (Barzilai m'a expliqué que les chercheurs candidataient actuellement à des bourses pour financer le projet).

Si la metformine (ou autre chose) parvient à ralentir notre vieillissement, cela pourrait aussi changer la manière dont nous traitons certaines maladies graves et répandues. Pour dire les choses clairement : dans les pays développés, la plupart des gens meurent soit de cancer, soit de maladies cardiaques, soit de maladies neurodégénératives, soit d'infection. Toutes sont liées au vieillissement. Et lutter contre ces maladies séparément, une à une, n'est pas très efficace. Si un médecin soigne le cancer d'une patiente âgée, elle mourra probablement d'autre chose un ou deux ans plus tard. Passé un certain âge, même un simple rhume peut s'avérer mortel, car le système immunitaire se dégrade avec le temps.

"Si nous continuons à lutter contre une seule maladie à la fois, comme si elles étaient totalement indépendantes, nous n'allons faire qu'empirer les choses, dit Olshansky. Si nous ne parvenons pas à ralentir le vieillissement, nous le paierons cher" (Barzilai évalue ce coût à 7 trillions de dollars).

Mais à quoi ressemblerait la mort, dans un monde où un simple médicament retarde le vieillissement ? Quelque chose finirait bien par nous tuer, mais avec un peu de chance nous passerions moins de temps en situation d'infirmité avant que cela se produise. Quant aux centenaires que Barzilai étudie, "ce n'est pas juste qu'ils vivent plus longtemps. Ils vivent plus longtemps en bonne santé, dit-il. Quand ils tombent malades, ils meurent rapidement. Ils ne traînent pas."

Pour l'heure, il est possible que nous ayons atteint les limites de la longévité humaine, et que personne ne dépasse Jeanne Calment. Pour augmenter la longévité moyenne - pour l'amener au-delà de 100 ans - il faudra changer de perspective et ne plus considérer le vieillissement comme un processus naturel mais comme une maladie, contre laquelle on peut lutter grâce à des médicaments (ou d'autres techniques).

"Je suis optimiste quant au fait que ce soit possible, et que nous puissions y parvenir, dit Olshansky. Et nous devrions y travailler d'arrache-pied."