Photographie

« Autophoto » : l’amour sur la banquette arrière

La Fondation Cartier revient sur l’histoire du coup de foudre explosif entre l’automobile et la photographie il y a plus de cent ans. Un tour du monde à fond la caisse en 80 photographes.

par Lucie Etchebers-Sola
17 Mai 2017, 10:01am

Images publiées avec l'aimable autorisation de la Fondation Cartier.

Je suis restée scotchée devant la photo de cette étreinte, et je suis tombée amoureuse de tout ce qu'elle m'a évoqué. D'une certaine idée de l'Amérique des années 1950, de ce mec sur la banquette semblant tiré d'un livre de Kerouac, du dessin de ses bras, de la veine dans son dos, et de ce baiser qui a sûrement duré aussi longtemps que la route a filé droit. Ce cliché qui m'a coupée du monde pendant quelques minutes a été pris par Bruce Davidson alors qu'il vagabondait avec la jeunesse rebelle de Brooklyn en 1959. Sans doute les fans de Bob Dylan la reconnaîtront grâce à l'album Together Through Life (2009) dont elle fut la pochette. Cette photographie est aujourd'hui exposée au sous-sol de la Fondation Cartier dans le cadre de l'exposition « Autophoto » dont elle est à l'image tout entière : romantique, fantasmagorique et populaire.

En 1987 déjà, la toute jeune Fondation Cartier avait rendu hommage au légendaire petit bolide italien, Ferrari. Trente ans plus tard, l'éditeur Xavier Barral et le photographe Philippe Séclier ont voulu raconter une autre histoire d'amour : celle qui jaillit comme une étincelle à l'aube du XXe siècle entre l'automobile et la photographie. L'émergence de cette innovation mécanique a eu un impact énorme dans le domaine des arts et notamment sur les pratiques et les recherches artistiques des photographes. Comme une renaissance, ils ont vu en elle un nouveau sujet d'étude mais aussi une nouvelle manière de capturer le monde. Dans cette grande exposition, sont réunis plus de 80 photographes et presque autant de visions des bouleversements esthétiques, sociaux, industriels et environnementaux qu'a provoqué l'apparition de l'univers automobile.

Jacques Henri Lartigue, Une Delage au Grand Prix de l'Automobile Club de France, circuit de Dieppe, 26 juin 1912 © Ministère de la Culture – France / AAJHL

Pour Germaine Krull, Robert Doisneau ou encore Brassaï, qui ont compté parmi les premiers à capter le chaos du trafic parisien, elle a surtout été le symbole d'une société en pleine mutation et d'un monde animé d'une soif nouvelle de mouvement. D'autres s'emparent de la promesse de liberté qu'offre ce nouveau moyen de voyager, comme ce fut le cas des écrivains suisses Ella Maillart et Nicolas Bouvier qui ont traversé l'Asie dans les années 1930 et 1950 à bord d'une voiture, appareil photo en main, et documenté les premiers road trips. Après eux, Robert Frank, qui reçu en 1955 une bourse de la fondation Guggenheim pour photographier les différentes classes sociales américaines, est parti sur les routes des Etats-Unis à bord d'une Ford Coupé Business pendant plus de huit mois. Il reviendra avec plus de 15 000 clichés et le corps de ce qui constituera plus tard son célèbre album Les Américains.

William Eggleston, série Los Alamos, 1965-1968 © Eggleston Artistic Trust, courtesy David Zwirner

Luciano Rigolini, Tribute to Giorgio de Chirico, 2017 © Luciano Rigolini

Évidemment, on trouve aussi de nombreux portraits et d'autoportraits dans « Autophoto ». Des portraits solos, comme ceux de Yasuhiro Ishimoto et de ses voitures fantomatiques enneigées dans le Chicago des années 1950. Des portraits de famille, comme ceux de Seydou Keïta, Sory Sanlé ou Martin Parr qui montrent de fiers propriétaires posant devant leurs voitures comme un emblème de réussite sociale, voire comme un membre de leur famille. Des portraits oniriques, comme ceux de l'exubérant italien Luciano Rigolini ou du vacillant Daido Moriyama. D'autres plus androïdes enfin, comme les carcasses métalliques de Stéphane Couturier dont la série réalisée à l'usine Toyota de Valenciennes témoigne de la nature de plus en plus déshumanisée de l'industrie automobile contemporaine. Partout où le regard se pose, on peut y voir une certaine poésie, tendre ou tranchante, quelque chose d'intimement liée à la vie et de profondément romantique. Parce que oui, on les aime quand même vraiment beaucoup nos bagnoles.

Malick Sidibé, Taximan avec voiture, 1970 © Malick Sidibé, courtesy Galerie Magnin-A

Seydou Keïta, Sans titre, 1952-1955 © The Seydou Keïta Photography Estate Advisor Corporation

Portraits réalisés en studio, Chine, c. 1950, collectés par Thomas Sauvin © Collection Beijing Silvermine / Thomas Sauvin

Andrew Bush, Woman Waiting to Proceed South at Sunset and Highland Boulevards, Los Angeles, at Approximately 11:59 a.m. One Day in February 1997, 1997, Série Vector Portraits © Andrew Bush, courtesy M+B Gallery

Stéphane Couturier, MELT, Toyota n° 8, 2005, Série Melting Point, Usine Toyota, Valenciennes © Stéphane Couturier, courtesy La Galerie Particulière

Valérie Belin, Sans titre, 2002 © Valérie Belin, courtesy galerie Nathalie Obadia / ADAGP

Justine Kurland, 280 Coup, 2012 © Justine Kurland, courtesy Mitchell-Innes & Nash

Bernard Plossu, Sur la route d'Acapulco, Mexique, 1966, Série Le Voyage mexicain © Bernard Plossu, courtesy galerie Camera Obscura

« Autophoto » est à voir à la Fondation Cartier, à Paris, jusqu'au 24 septembre 2017. Toutes les infos ici.

Quand elle ne rêve pas de carrosseries rutilantes, Lucie est sur Twitter.