Ce que j'ai appris de la vie, de l'amitié et de la cuisine en traversant l’Afrique en vélo

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Ce que j'ai appris de la vie, de l'amitié et de la cuisine en traversant l’Afrique en vélo

Cet article a été réalisé pour le compte de FORD et a été créé indépendamment de la rédaction de MUNCHIES.

Cet article est une production de l'agence Virtue Worldwide pour le compte de FORD.

Très peu de gens peuvent se vanter d'avoir traversé l'Afrique en vélo, mais Tom Perkins est l'un d'entre eux. Accompagné de son pote et partenaire de course Matt Chennells, ils se sont lancés dans un projet de titan qui les a emmenés dans 26 pays, à travers l'Europe, le Moyen Orient et l'Afrique du Nord pendant 501 jours. Leur but, explorer les routes d'Afrique pour découvrir les cuisines locales, notamment chez les gens qu'ils rencontraient en chemin. Tom, qui a depuis publié un bouquin sur son voyage, « Épices et Lycra », raconte leur histoire.

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J'étais en train de boire une pinte avec mon pote Matt dans un pub du Cap quand on a eu l'idée. On venait d'être diplômés d'un master de lettres complètement inutile. On avait passé des années à étudier (entre autres) l'Afrique Sub-Saharienne, sans jamais y avoir mis les pieds. Nos têtes étaient remplies de connaissances qu'on trouvait superficielles et on voulait changer ça.

Après quelques verres, on a décidé qu'on relierait deux pubs en vélo : on partirait de celui à côté duquel j'ai grandi, dans un village du sud de l'Angleterre, jusqu'à notre pub local du Cap. Comme des cons, on en a parlé à deux-trois personnes ce soir là et on s'est réveillés le jour d'après en se disant « et merde, maintenant on est vraiment obligé d'y aller. » Et c'est ce qu'on a fait.

On était pas du tout cyclistes à la base. Toutes les sacoches de nos vélos étaient pétées, du coup nos affaires étaient tenues par des câbles et des pinces. C'était le bordel complet. Le premier jour de notre voyage, je n'avais jamais vu Matt dans de pires conditions. Il ne s'était pas du tout entraîné avant de partir. Je me souviens que je l'ai regardé et lui ai dit : « t'es sûr que tu vas en être capable ? »

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Même si nos plans étaient un peu flous, je savais très clairement ce que je comptais tirer de notre voyage. Quand on est sur la route pendant si longtemps, il faut avoir un projet en tête sinon on lâche vite. Je voulais trouver le moyen de combiner mes passions : prendre des photos, écrire, raconter des histoires, et surtout, manger. Du coup, je me suis dit que j'écrirais un livre de recettes. Je voulais surtout apprendre, et comme une éponge, absorber tout le savoir que je pouvais.

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Je n'ai pas la formation d'un chef. J'ai toujours aimé cuisiner, mais je savais que je ne voulais pas en faire mon métier. Avec ce livre, mon objectif était d'avoir un regard plus sociologique et anthropologique sur la nourriture : quelle place elle tient dans différentes sociétés et la manière dont elle rassemble les gens. Je voulais créer quelque chose qui aille plus loin que la création d'une belle assiette.

Quels que soient les endroits où nous allions, à chaque personne que je rencontrais, j'essayais d'aborder le sujet de la nourriture. Je leur demandais de me montrer la recette de leur plat préféré, celui avec lequel ils avaient grandi, celui qui avait le plus d'importance pour eux, ou alors simplement le plat national de leur pays. Je les regardais cuisiner, et je cuisinais avec eux. C'est comme ça que j'ai passé une soirée à apprendre comment faire de « l'injera », une galette au levain, qui est mangée trois fois par jour dans toute l'Ethiopie. J'ai regardé une femme turque, qui mesurait à peine 1m20, découper un taureau d'une demi-tonne avec la précision d'un tailleur. J'ai été invité à cuisiner avec les femmes de la famille qui m'hébergeait au Soudan, ce qui reste assez rare pour un homme.

Les recettes du livre sont un mélange de choses qu'on m'a enseignées, mais aussi de mes propres créations. Il y a par exemple un plat qui vient de Tanzanie, et pourtant je suis convaincu qu'il n'a jamais été cuisiné là-bas, mais je voulais apporter une touche personnelle à tous les ingrédients incroyables qu'on a trouvés pendant notre voyage. Plusieurs fois, je me suis promené dans un marché et on m'a nourri de tout un tas de trucs, comme des sauterelles frites ou des têtes de poisson.

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On avait pas beaucoup d'argent, on a donc dû éliminer tout ce qui était cher. Pendant 501 jours on a plus ou moins vécu au bord de la route. Tous les jours à une certaine heure, en fonction de l'époque de l'année et de l'endroit où nous étions, on commençait à réfléchir à l'endroit où on allait dormir le soir même. On passait environ une heure avant le coucher du soleil à chercher un endroit où camper : un abri-bus abandonné, un bois ou une forêt, un jardin public. Si c'était en plein hiver, on s'asseyait dans un petit café ou un bar et on y restait jusqu'à ce que quelqu'un nous demande où on allait. Avec les quelques mots qu'on connaissait dans la langue, on répondait « tente. Dormir. » Vous n'imaginez pas le nombre de fois où nous avons été accueillis chez des inconnus.

Au bout de quelques mois de voyage, mon genou, qui était faible avant le départ après une fracture du tibia, a tout simplement arrêté de fonctionner. On était au milieu du désert, à la frontière ouest de la Lybie, juste après Noël. Je pouvais à peine marcher, et certainement pas pédaler. J'ai été soigné dans un hôpital de Louxor et j'ai du coup décidé d'en profiter pour descendre au Soudan, découvrir Khartoum et réfléchir à la suite du voyage. C'est là-bas que j'ai rencontré un camionneur, qui m'a présenté à son cousin Mohammed. Mohammed m'a emmené chez lui et ma dit très simplement : « cette maison est ta maison ». Je suis resté avec Mohammed et sa famille pendant plus d'un mois en attendant que mon genou se repose. C'était incroyable. Je suis toujours en contact avec lui, on s'écrit une fois par mois, et un gros chapitre de mon livre lui est dédié. Je lui ai envoyé le livre lorsqu'il a été publié. C'est la meilleure chose que je puisse faire avec ce livre, l'envoyer aux personnes que j'ai rencontrées et qui m'ont aidées.

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Nelson est aussi quelqu'un qui m'a marqué. On était au Malawi à ce moment là, et après avoir pédalé pendant 100 km, on s'est rendus compte qu'il commençait à faire sombre. On était au milieu de rien, sans nourriture. On a suivi un petit chemin de terre jusqu'à un village où, par chance, nous avons été accueillis par Nelson, le directeur de l'école. Il a libéré une classe pour que l'on puisse dormir dedans, nous a donné de l'eau pour nous laver (après 100km de vélo on sentait pas super bon) et nous a invités à dîner chez lui. On y a mangé un plat traditionnel du Malawi à base de mielie (qui ressemble à une purée de pomme de terre assez compacte), servi avec des tomates et des avocats en morceaux. Quand je lui ai demandé s'il avait du sel, il m'a regardé d'un air triste et ma répondu : « je suis désolé le prix du sel a beaucoup augmenté et je ne peux pas me l'offrir ce mois-ci. » J'avais devant moi un homme qui ne pouvait pas se permettre d'acheter du sel, une denrée ultra commune chez nous, mais qui n'avait pas hésité une seconde à offrir ce qu'il avait à deux étrangers. Pour Nelson, et pour tant d'autres rencontrés pendant notre voyage, un étranger est quelqu'un qui doit être accueilli et dont on doit s'occuper. Ces gens n'avaient pas peur de ce qu'un étranger pourrait leur prendre, ils se disaient au contraire qu'ils avaient beaucoup de choses à gagner à nous rencontrer.

Voyager en vélo est la manière la plus complète de découvrir n'importe quel pays, mais c'est aussi l'une de celles qui vous rend le plus vulnérable. Quand j'y repense je me dis que c'était super dangereux, et que nous étions hyper naïfs. J'ai été renversé deux fois, je suis tombé très malade après avoir bu de l'eau du Nil, on était au Caire au moment où la révolution a éclaté, mon genou m'a lâché et j'ai dû continuer mon voyage sur une moto croulante (qui tombait en panne en moyenne une fois par jour). Mais pendant un voyage comme celui-là, on a besoin d'avoir un mélange de bons et de mauvais moments. On a besoin, et c'est assez pervers, de vivre des sales moments parce que ce sont eux qui font ensuite l'histoire. Quand j'ai dû manger de la soupe de poumon de taureau avec du jus de griotte après avoir été cloué au lit pendant une semaine à cause d'une grippe intestinale, c'était horrible, mais ça reste l'une de mes expériences culinaires préférées de tous les temps. On se disait souvent que personne ne nous avait mis dans cette situation à part nous mêmes. On essayait de ne pas oublier que c'était le voyage de nos rêves et qu'on était incroyablement privilégiés de pouvoir le réaliser.

Est-ce qu'on a changé ? Bien sûr. Il faudrait être sacrément borné, ou encore plus têtu que je ne le suis pour penser que non. Les gens qu'on rencontre, les expériences qu'on vit et les choses auxquelles on s'ouvre en voyage sont tellement impressionnantes et différentes de tout ce qu'on a jamais connu avant que ça nous change inévitablement. Et il faut accueillir ce changement, surtout si vous avez 23 ans. C'était une partie de ma vie incroyablement formatrice, et j'ai décidé de recommencer. Cette fois-ci, je vais traverser l'Amérique Latine, et remplacer mon vélo par un tuk-tuk.

Illustrateur : Hisham Bharoocha

Photographe : Tom Perkins

Cet article a été réalisé pour le compte de FORD et a été créé indépendamment de la rédaction de MUNCHIES.