Une barquette de sushis avec Vince Staples

Une barquette de sushis avec Vince Staples

Le rappeur californien de 23 ans nous a parlé de son nouvel album, « Big Fish Theory ».
06 avril 2017, 1:49pm

Cet article est paru dans le numéro embuscade de VICE magazine.

Vince Staples ne peut pas s'empêcher de digresser. Même s'il n'avait manifestement aucune envie de se mettre en avant et qu'il s'était montré réticent à l'idée de parler de la relation qu'entretiennent les musiciens avec l'argent, il s'est finalement fendu d'un petit aparté. « Les rappeurs sont tous les mêmes. Ils disent tous : "Je suis un putain de riche. Tu veux être riche, toi aussi ? Mate ma Bentley''. Dans ces moments-là, je me dis : ''Ouais, ta caisse est dégueulasse. Cette bagnole est affreuse. » Il s'est arrêté quelque temps avant de poursuivre, non sans une pointe d'énervement : « Et tu sais à quel point cette voiture consomme ? À mes yeux, elle ne vaut pas son prix. »

Il s'est exprimé avec le ton d'un connaisseur, qui aurait déjà comparé les avantages des voitures de luxe présentes sur le marché – ce qu'il a probablement déjà dû faire. Pourtant, nous avons tous les deux l'accoutrement d'une personne qui ne peut pas vraiment se permettre d'acheter une telle voiture – à savoir un jean noir et un sweat de la même couleur, ceinturé par un bout de tissu excessivement long. « Tout le monde parle des voitures électriques maintenant, a-t-il ajouté. Autant se choper une Fisker, c'est le même prix. Lâche un peu de blé. Sauve la planète. En plus, pas besoin de payer d'essence ! ».

J'ai laissé échapper un petit rire, faute de trouver un moyen pertinent de poursuivre cette discussion, avant d'embrayer sur un autre sujet que Staples ne souhaitait pas évoquer. Je ne l'ai pas réalisé au moment de notre entretien – durant lequel nous avons partagé des sushis sur le toit d'un studio hollywoodien –, mais avec du recul, je me dis qu'il doit être habitué à ce genre de conversation déséquilibrée. Après tout, il était très clairement la personne la plus charismatique et spirituelle d'entre nous deux. Ses traits d'esprit sont d'ailleurs devenus sa marque de fabrique – que ce soit lorsqu'il insulte des abrutis sur Twitter, lorsqu'il réalise des courtes chroniques pour GQ, ou lorsqu'il se moque des marques prêtes à le payer pour un concert. Son charisme, pourtant indéniable, est plus difficile à repérer au premier abord ; probablement à cause de son côté grincheux. Son emprise sur les gens ne se mesure pas uniquement à sa capacité à susciter l'enthousiasme, mais plutôt à sa capacité toute particulière à aller droit au but. Qu'il le veuille ou non, Staples ne peut s'empêcher d'attirer l'attention sur lui. Il s'avère que ce n'est pas une qualité aussi enviable qu'on pourrait le penser – même pour un artiste.

« En tant que musiciens, notre boulot consiste à donner des explications », a-t-il déclaré, comme s'il était en train de me dire la chose la plus évidente au monde. Staples devrait avoir énormément de choses à expliquer au cours des mois à venir – son nouvel album, Big Fish Theory, suscitera probablement de nombreuses interrogations de la part des journalistes. Comme il me l'a justement expliqué lors de notre rencontre, son album vise à « expliquer certaines choses » sur les musiciens aux non-initiés. Selon lui, « les gens détestent les musiciens. On les traite comme des merdes. Surtout quand ils sont bons. » Ce à quoi il a ajouté : « Quand on porte un jugement sur la musique de quelqu'un, on porte nécessairement un jugement sur sa vie. Ça ne regarde personne, et je pense qu'on ne devrait jamais porter de jugement sur les musiciens. Faites votre truc, et fermez-la. » Au risque d'énoncer une évidence : Vince Staples en a marre de s'expliquer.

Et il a ses raisons : Staples a donné corps et âme avant de devenir un artiste à succès. Aujourd'hui, il fait de la très bonne musique. Il rappe avec une perspicacité susceptible de plaire aux nostalgiques d'une période musicale révolue, mais aussi avec une franchise capable de faire hurler les jeunes skateurs et les nerds asociaux qui peuplent ses concerts. Basée essentiellement sur sa voix, celle d'un ténor impassible, sa musique passe aisément de l'électronique au G-funk.

Staples donne aussi des concerts tout à fait louables et se tient à l'écart de toute distraction (il ne boit et ne fume pas, et n'est pas du genre à sombrer dans les dramas extra-musicaux), tout en parvenant à être amusant et intéressant. Quand il s'adresse à la presse, il s'étend ad nauseam sur son enfance à Long Beach, en Californie, et ne manque jamais d'analyser ce petit monde avec l'œil avisé d'un sociologue. À de nombreuses reprises, il est revenu sur son parcours – de son temps passé avec ses potes du collectif Odd Future à sa rencontre avec Mac Miller, en passant par sa signature chez Def Jam et ses relations avec Syd tha Kid, Earl Sweatshirt et No I.D. Il a défendu Lil Bow Wow et la musique des années 2000 face aux grands nostalgiques du hip-hop des années 1990 – se plaçant ainsi au cœur du conflit interminable qui oppose ces différentes générations. Il lui arrive aussi fréquemment de faire des remarques hilarantes sur des sujets aussi divers que les athlètes, les snacks et les vertus du Sprite (il apparaît dans les campagnes publicitaires de la marque depuis 2015). Malgré son champ d'action assez large, les gens ne ces- sent de lui demander des explications sur ses paroles – comme s'il n'avait pas déjà tout dit, ou qu'elles n'étaient pas suffisamment éloquentes.

« L'art est censé exister – si c'est le cas, pourquoi existe-il de cette manière ? Parce que c'est de l'art, tout simplement », a-t-il observé. Il a ajouté que les journalistes demandaient moins fréquemment aux réalisateurs à quel point leurs films étaient influencés par leur vie. « On pourrait répondre ça à n'importe quelle question, mais on continuera toujours de nous le demander. Ça me paraît même contradictoire d'être assis ici aujourd'hui. C'est plus une question de personnage – on ne parle plus vraiment de musique. »

Les morceaux de Big Fish Theory sont excellents, et explorent plus en profondeur le son massif, presque industriel qui caractérisait son double album Summertime '06 et son EP Prima Donna – où il explorait les contradictions de sa célébrité naissante –, respectivement sortis en 2015 et 2016. Dans son dernier album, Staples joue avec de nombreuses contradictions, mêlant par exemple « de l'eau bénite et de l'eau Voss. » Dans son morceau « BagBak », il déclare : « Dites au président d'aller sucer des bites, parce qu'on arrive » sur fond de basse électronique.

« J'adore [ce type de sons], et je n'aime pas les autres », m'a confié Staples. « Je faisais des choses différentes avant, mais ça ne me plaisait pas. On me demandait de rapper sur un beat, et je m'exécutais. » Il estime que les gens devraient développer leurs propres conclusions sur ses morceaux – « C'est comme si vous étiez chef, qu'on vous préparait un repas et que vous alliez demander au chef : "C'était comment ?'' ''Ben j'en sais rien, j'étais pas là''». Staples tient aussi à être systématiquement en accord avec ses objectifs créatifs. « J'ai fait beaucoup de choses dont je ne suis pas super fier », a-t-il concédé avant d'accuser son jeune âge et son manque de ressources. « Je dirais que ces choses constituent plus de la moitié. »

À ce moment, il faisait alors référence à ses décisions créatives, mais cette idée a pris tout son sens lorsqu'il m'a parlé d'une « série d'interviews autour d'un brunch » au Ace Hotel, où il aurait été contraint d'évoquer son passé de « membre de gang ».

Il s'est fendu d'un petit rire, mais j'y ai vu un indice sur sa réticence à se dévoiler. Alors que la saturation des médias a progressivement détruit les frontières entre les artistes et leur public, il ne reste plus aucune place à l'incertitude. La propension des gens à exiger des justifications de la part des artistes a conduit ces derniers à représenter leur musique de la manière la plus littérale possible.

J'aime Staples parce que j'adore sa musique. Mais je l'aime aussi car il est pertinent dans tout ce qu'il entreprend – pour un type de 23 ans, son recul force le respect. À lui seul, il constitue une belle histoire de succès à l'américaine – celle d'un gamin dont l'intelligence a achevé de l'ériger au rang de star. Les gens adorent graviter autour de lui – ce qui constitue presque un non- sens pour un mec qui préfère travailler comme un acharné plutôt que de sortir.

Le jour de notre interview, le rappeur Tommy Genesis est passé au studio, visiblement dans le simple but de se détendre. Après lui avoir coupé les cheveux, son coiffeur est aussi resté quelque temps pour écouter un peu de musique. Le réalisateur Nabil est passé en coup de vent pour prendre une tasse de thé. Et son attachée de presse s'est longuement étendue sur le fait qu'elle se pliait souvent en quatre pour passer du temps avec lui – ce que j'ai initialement pris pour une tentative à peine dissimulée de me faire aimer Staples en tant que personne. Puis j'ai compris qu'elle disait probablement la vérité. Son magnétisme laisse croire qu'il a toutes les réponses, et que sa musique peut rendre n'importe qui heureux. C'est peut-être vrai, ou peut-être faux. C'est finalement à ses auditeurs d'en décider.

Au début de notre entretien, Staples s'est mis à me décrire sa musique en employant des termes incompréhensibles. Mais plus j'y songe, et plus je me rends compte que ses chansons se suffisent effectivement à elles-mêmes. « On a des morceaux », avait-il déclaré. « On a des beats, des paroles, tu vois. Puis on mélange tout ça, comme si on préparait un smoothie. Ensuite, tu dégustes. »

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