Le Numéro De Ceux Qui Sortent Quand Vient La Nuit

Dans le cerveau et le cœur de Pamela Des Barres

Un extrait de la version française de I’m With the Band, Confessions d'une groupie, par la jeune fille qui a couché avec toutes les stars du rock and roll.

par Pamela Des Barres
16 Janvier 2017, 6:15am

Illustration de Pierre Thyss

Cet article est extrait du numéro de Ceux qui sortent quand vient la nuit.<

I'm With the Band, Confessions d'une groupie, paru pour la première fois en 1987 aux États-Unis, est un classique absolu. Vendu depuis à plus de 500 000 exemplaires de par le monde, le livre de Pamela Des Barres relate les pérégrinations d'une groupie rock, l'auteure, laquelle passe son temps à parcourir le globe pour voir jouer ses groupes préférés – les Rolling Stones, Frank Zappa, les Kinks, Led Zeppelin, et à peu près tous les autres – et baiser avec ses membres. Parce que c'est bien cela l'histoire : celle d'une jeune Californienne fan d'Elvis et des Beatles qui découvre l'amour et le sexe avec les grandes stars hippies de la fin des années 1960. Pamela Ann Miller, aka Miss Pamela, deviendra ainsi l'amante de Jimmy Page, frontman de Led Zeppelin, entamera une liaison tendue avec Mick Jagger des Stones, et se verra même confier le luxe de devenir nanny de Frank Zappa.

Publié pour la première fois en français au milieu des années 2000, le livre vient d'être réédité par les éditions Le Mot et le Reste. On vous propose de lire un extrait du chapitre VI du livre intitulé « It's a Gas, Gas, Gas », en référence au refrain de « Jumpin' Jack Flash », le morceau des Rolling Stones. Sans surprise, il y est question des Rolling Stones. Mais il y est également question de l'histoire du rock and roll, de Rod Stewart, de ce que signifiait être une célébrité à l'aube des années 1970, de comment parvenir à ses fins, de libération sexuelle, de défonce, et surtout, de comment vivre dans un monde d'hommes lorsqu'on est une femme. — JULIEN MOREL

CHAPITRE VI
IT'S A GAS, GAS, GAS

Je me morfondais face à mes rideaux Blanche-Neige en attendant un appel longue distance de mon prince dément de l'autre côté de la mer et mon téléphone bleu bébé restait muet et moqueur, ne sonnant que lorsque des ploucs avaient envie de dire bonjour ou que des imbéciles voulaient commander une de mes créations cow-boy. Je voulais vraiment éviter de coucher avec quelqu'un d'autre, pour prouver à Jimmy que j'étais archi totalement sincère quand je couchais avec lui, mais cette passion réprimée ne m'empêcha pas de regarder, admirer, bloquer, baver et me rincer l'œil. Michele et moi allâmes au Palamino et nous nous assîmes juste devant Waylon Jennings, le chanteur de country qui montait, un beau mec viril et sexy au regard coquin. Le mot « Waylon » était gravé à la main sur la lanière en cuir de sa guitare, et une cigarette pendait au coin de sa bouche tandis qu'il promettait de se venger cruellement de la malheureuse qui avait osé lui briser le cœur.

J'avais les jambes légèrement écartées et ne le quittais pas des yeux pendant que la sueur dégoulinait sous ses bracelets en cuir noir et sa banane huileuse, et il voyait forcément que je me passais la langue sur les lèvres. Ce grand mec baraqué au torse imposant et aux grosses bottes de cow-boy grognait, plein de menace, en pinçant les cordes de sa guitare avec une moue incroyablement méprisante. Même si je pensais qu'il était hors de ma catégorie, je le désirais ardemment et passai un petit mot à Michele, comme au collège : « Quel beau mec ! Il me mate, tu as vu ? Je pourrais me laisser tenter. »

Après son set, on se faufila au bar pour lui dire que vraiment il était vraiment génial, et il m'appela « mon ange » en me lançant un regard pas du tout angélique. Je suis sûre qu'il fut étonné de voir deux jeunes hippies bizarres haleter en sa présence, et il n'arrêtait pas de remonter sa ceinture et de nous reluquer par-dessous son chapeau de cow-boy noir orné de coquillages nacrés, en commençant toutes ses phrases par « Je vais te dire… » : « Je vais te dire, c'était vraiment génial de vous avoir au premier rang ce soir… Je vais te dire, j'ai eu du mal à arriver au bout de mon set avec cette petite culotte qui me regardait droit dans les yeux. » Mes aisselles ruisselaient de sueur, alors je donnai une petite tape à Michele en douce et on retourna s'asseoir pour attendre son second set. Je vadrouillais dans Hollywood, assistant à tous les événements auxquels j'arrivais à me faire inviter, et au milieu de tout ça, ou entre, je pensais à M. Page. 

La fête la plus bizarre à laquelle j'assistai fut celle donnée en l'honneur de Frank Sinatra Jr. Il voulait à tout prix avoir du talent, ça me brisa le cœur. Une foule de grosses huiles et de célébrités durent endurer une heure de projection d'une émission télévisée spéciale avec M. Junior et ses invités spéciaux. Une paire de bottes faites pour marcher. J'aime bien être dans la même pièce que plein de stars de cinéma : Robert Culp et Sammy Davis Jr. taillaient une bavette comme des gens normaux et je fus sidérée par Rod Serling. Je ne pus m'empêcher de remarquer le nombre de quelque-chose-on-the-rocks qu'il s'enfilait et je m'inquiétai pour son foie. Vers la fin de la projection, assise au fond de la salle, j'entendis Danny Thomas déblatérer des inepties à Jack Haley et George Burns : « Réfléchis-y, Jack, imagine-toi, George, un petit coup de reins et crac… ton enfant, l'enfant de Frank. » 

Je me demandai quel petit génie présent dans l'émission était le résultat d'un coup de reins de Danny Thomas. Rod Serling me raccompagna à ma voiture dans un état d'ébriété avancé et exigea que je lui fasse une chemise de cow-boy. Quand le téléphone sonna le lendemain matin, je pensais ne pas être bien réveillée, ou peut-être avais-je vraiment fini par entrer dans la Zone Floue. « C'est Rod Serling… » Je reçus une lettre du vantard Rod Stewart, avec une photo de lui et de son meilleur ami, Ron Wood, me demandant s'il pouvait squatter chez moi :

Très chère Miss Pamela, une photo de moi avec l'adorable Ron Wood, en train d'esquisser un pas de danse. Merci beaucoup pour tes lettres et autres. Si tout va bien, on sera à L.A. en octobre. Ma chère Pamela, puis-je te demander une faveur si possible ? Est-ce que Ron et moi, on pourrait crécher chez toi ? Par terre ce sera très bien. Mon album solo sort aux alentours du 22 septembre. Tu veux bien m'en envoyer un exemplaire, avec ton propre 33-tours ? J'espère que tu vas bien…

À bientôt, Rod.

J'avais par le passé caressé l'idée de partager plus que mon plancher avec M. Stewart, mais à présent il représentait une tentation dont je devais me passer. J'étais décidée à filer droit sur le sentier escarpé, espérant envers et contre tout que Jimmy ferait de moi une femme honnête. Noel Redding m'écrivit également en me donnant sa date d'arrivée et en me demandant de bien vouloir me rendre disponible pour lui. En souvenir du passé, ajouta-t-il, mais cette fois-ci ça ne marcherait pas. C'est dans cet état d'esprit, et avec une ceinture de chasteté attachée à ma culotte en satin et dentelle rose des années trente, que je tombai nez à nez, corps à corps, avec Mick Jagger.

22 OCTOBRE...

Six heures du mat'… J'ai fait un truc, ou plutôt, je n'ai pas fait un truc, et je me demande bien pourquoi. Je crois que je vais me poser la question longtemps. Mercy et moi sommes allées voir jouer les Burritos au Corral à Topanga Canyon, et toutes les deux on a tournoyé et virevolté sur la piste. Jagger, Richards, Watts et Wyman sont entrés et le toit de ce vieux bouge délabré s'est envolé. On a continué à danser sur les Burritos comme si de rien n'était. Par chance, je portais une longue robe en velours noir très profondément décolletée et des tas de diamants fantaisie très sophistiqués. Je sentais ses yeux posés sur moi, et me mis à bouger de façon encore plus endiablée. Depuis la scène, Gram vit ce qui se passait et dit dans le micro : « Attention à Miss Pamela, c'est une beauté, mais elle a le cœur tendre. » Mon cher Gram était tellement excité que son nouvel ami, Keith, vienne le voir jouer. Mick aborda Mercy entre deux sets et lui dit « Présentez-moi à votre belle amie », puis il me baisa la main en faisant une révérence. Quelles lèvres !

Mick nous invita, Mercy et moi, à les accompagner dans l'immense baraque qu'ils louaient à Laurel Canyon et le numéro un de ma drôle de liste de mecs à baiser se trouvait littéralement à portée de ma main. Mick, Keith et moi nous assîmes autour de la cheminée pour écouter Mercy nous prédire des choses très profondes grâce à ses cartes de tarot toutes bousillées. Elle ne s'en séparait jamais, espérant tomber sur des gens du genre de Keith Richards afin de les étaler en triangle sur le tapis, d'expliquer la signification de la Tour et du Pendu et de répondre à des questions que personne ne lui posait. 

Après ses prédictions, qui durèrent une demi-heure, Keith saisit une guitare et Mick chanta « I followed her to the sta-tion with a suitcase in my haa-and ». Je pénétrais dans le paradis du rock and roll et je me prélassais sur mon merveilleux petit nuage, mon cœur battait la chamade en dessous de ma taille, exactement comme au Long Beach Arena. Mick et moi, on dansa dans le salon en écoutant Beggars Banquet, le nouvel album des Stones qui n'était pas encore sorti, et quand il me demanda mon avis, je fus trop timide pour répondre, mais je souris d'un air entendu comme si j'avais écrit une chronique dithyrambique. En quelques secondes, il fut juste devant moi et, m'immobilisant les bras le long du corps, il m'embrassa si fort que je savais que j'aurais les lèvres enflées pendant une semaine.

SIX HEURES DU MAT', SUITE...

Après m'avoir embrassée, il s'est mis à me caresser le visage de ses mains douces. Il a continué encore et encore, des baisers énormes et délicieux de cette bouche incroyable, des caresses partout, je fondais, mais je me suis retenue. J'étais terriblement timide. « Tu es timide ! » Il n'arrivait pas à le croire. Je suis sortie au bord de la piscine pour plonger mes orteils dans l'eau et contempler la lune, M. Jagger m'a suivie, m'embrassant encore et encore et jouant avec mes cheveux.
– Je vais me coucher, Miss Pamela (voix la plus sexy que j'aie jamais entendue).
– Dors bien.
– Tu viens te coucher ?
– Je ne sais pas.
– Tu veux me donner ta réponse dans une semaine ?
– Oui. (silence)
– Alors, tu veux venir te coucher ?
– Non.

INCROYABLE !! 
Tellement incroyable qu'il fallait que je consigne ça mot pour mot. Et où était Jimmy pendant que je disais « NON » à Mick Jagger ? Sans doute en train de baiser une SALOPE !

J'essayais d'être fidèle à mon prince en velours rose qui était sans doute en train d'attacher des filles à des colonnes de lit dans toute l'Amérique. Led Zeppelin avait de nouveau foulé le sol américain et je lambinais près de mon téléphone, en vain. Le 28 octobre, Jimmy finit par me réveiller avec une sorte de vague salut et m'annonça tendrement qu'il me verrait deux semaines plus tard. Cette conversation fut déprimante et je chialai pendant quarante-cinq minutes. Pourquoi ne me faisait-il pas venir dans le Midwest pour me jeter sur le couvre-lit à fleurs et me faire japper de plaisir ? Visiblement, l'absence n'atten-drissait nullement son cœur et il ne me restait plus qu'à espérer que ma vue le ferait saliver. J'allais patienter durant ces deux semaines, et si Jimmy ne me montrait pas qu'il tenait vraiment à moi, j'irais trouver Mick Jagger et je me jetterais carrément sur lui. Néanmoins, avant la fin de ces deux semaines, je revis Mick à deux reprises, et c'était chaud et lourd.

30 OCTOBRE...

Les miracles ne s'arrêtent jamais… Je viens de quitter Mick, en disant toujours « non ». Cette fois il m'a suppliée, il a même répété « Promets-moi de rester… juste une fois » encore et encore. Soupir. Des baisers et des caresses, plus tendres cette fois. Je l'ai même entendu demander à Mercy comment il pourrait me convaincre de rester avec lui. Quand les gros roadies demandent à d'autres de vider les lieux, ils nous invitent à rester et je me sens tellement privilégiée. MJ était censé coucher avec une nana, mais il ne m'a pas quittée une seconde, à la fin ils ont eu une conversation et elle est partie. J'imagine qu'il était convaincu d'arriver à me faire rester. Il a dit : « Tu es jolie, tellement jolie, la plus jolie fille que j'ai rencontrée, je le pense sincèrement. » Mercy lui a dit que Jimmy était mon petit ami et je suis sûre qu'il a pouffé de rire. Il sait sans doute ce que Jimmy aime faire et me trouve prude. Bref.

J'étais complètement masochiste de ne pas coucher avec Mick, mais j'étais vraiment inquiète que Jimmy ait vent de l'affaire et pense que j'étais exactement comme les autres filles sur lesquelles il laissait des marques de fouet. Je voulais prouver à moi-même et à Jimmy que j'étais capable d'empêcher mes envies d'usurper l'amour si pur qui habitait mon cœur. Mais j'avais quand même besoin d'être proche de M. Jagger. Je lui cousis une chemise en crêpe noir que j'emportai avec moi au PJ's, où j'étais sûre de trouver les Stones au premier rang pour le concert d'Ike et Tina Turner. Je dus la confier à l'un des roadies de Mick parce qu'une grippe le clouait au lit, mais alors que je m'apprêtais à partir, le roadie me fit un signe de la main et me dit : « Mick m'a dit que si je tombais sur Miss Pamela, je devais lui dire de passer le voir demain. »

3 NOVEMBRE...

MJ a fait de son mieux pour me séduire hier soir, mais j'ai réussi tant bien que mal à m'accrocher à ma droiture morale pendant ses électrisantes caresses. Oulala !! Mon corps brûlant était douloureux : « Miss Pamela, ne pars pas, on devrait être ensemble, tu me bottes vraiment, tu sais. On se comporte comme des imbéciles, comme deux gosses, alors qu'on sait tous les deux qu'on se plaît et que ça nous plairait. » Néanmoins, j'ai tenu bon et au début il avait les boules mais après il est revenu en disant : « Tu es vraiment trop droite, tu crois pas ? À ton avis, il fait quoi Jimmy à l'heure qu'il est ? Tu es une GTO, tu te rappelles ? Pas une collégienne de l'Oklahoma. »

Je portais une robe franchement très courte et il me léchait et me mordillait délicieusement les cuisses. Ma respiration était haletante et lourde et il remontait lentement le long de ma cuisse, laissant une traînée gluante comme si un escargot avait rampé vers ma culotte. Dévorant mes jambes comme si elles étaient comestibles, il me fit un énorme bleu tout enflé à l'intérieur de la cuisse droite et je m'excusai et pris mes jambes à mon cou pour fuir dans la nuit. Je souhaitais violemment ne pas être classée dans la catégorie des allumeuses, et priai pour que le suçon ait disparu avant que Jimmy ne le découvre. Je m'inquiétais inutilement. Jimmy appela de San Francisco, étape finale de la tournée, en me promettant de prendre l'avion pour L.A. lors de son seul jour de congé pour venir me voir.

7 NOVEMBRE...

Mon bien-aimé n'est jamais arrivé. Je ne sais pas jusqu'où je peux supporter ça. Il n'arrête pas d'en rajouter, je devrais être saturée maintenant. Il m'a réveillée à cinq heures trente avec la voix la plus douce qui soit et toutes les excuses possibles et imaginables. J'ai pleuré, chialé. Alors maintenant il dit qu'il arrive cet après-midi. Je le croirai quand je le verrai. Amer, amer, amer… Deux heures quarante-cinq de l'après-midi… Je ne le sens pas arriver. Toutefois mon angoisse est sans bornes. Je suis calme, le monde qui m'entoure est calme et silencieux, mais en moi, la tempête fait rage, j'ai l'impression que mon sang est en train de bouillir. Je vais devoir prendre l'avion toute seule ce soir pour le voir et cette pensée me consterne… mais il le faut. Jimmy, que vas-tu encore m'infliger ? Jusqu'où puis-je le supporter ?

Je pris l'avion toute seule, petit chiot battu et pitoyable, un sourire parfait peint sur le visage à l'aide d'un pinceau et de brillant, mon cœur fissuré battant dans mes manches à jabot : il fallait que je le voie, quoi qu'il arrive. Jimmy en rajoutait des tonnes pour me montrer combien il était ravi de me voir, mais le « quelque chose » dont il était question dans toutes les chansons d'amour ne se trouvait pas dans la pièce avec nous. Je pris de profondes et douloureuses inspirations en essayant de recréer cette attirance très charnelle qui était née entre nous sous les draps blancs amidonnés du Continental Riot House, mais il me gratifiait de sourires énigmatiques tout en faisant bouffer les boucles de ses cheveux. 

On se balada dans Sausalito, main dans la main, en traînant dans les galeries d'art où il acheta plusieurs gravures à l'eau-forte d'Escher à cinq cents dollars pièce. Il avait parfaitement bien choisi son moment. Escher mourut deux mois plus tard et, en lisant la nouvelle dans les journaux, je fus transportée en arrière dans ce luxueux pays hippie, où, debout sur des pavés ronds, j'observais le profil de Jimmy qui, à travers une vitrine rustique, contemplait des lézards en train de se ramper dessus, deux mains se peindre l'une l'autre, et des canards noirs et blancs se fondre les uns dans les autres. On trimballa les Escher roulés avec nous sur le front de mer venté et je fixai son visage en cherchant un signe de dévotion. Il m'acheta un livre sur les peintures éthérées de Sulamith Wülfing et je le serrai contre ma poitrine, en essayant de retenir les larmes qui se formaient dans mes conduits lacrymaux. Je l'aimais tant et il s'éloignait lentement de moi. La peine que je ressentis était tellement sincère et solitaire que je sus que j'étais finalement devenue adulte.

Jimmy prit l'avion pour l'Angleterre sans m'offrir le siège voisin du sien. À la place, il me dit à l'aéroport : « P., tu es une fille tellement adorable. Je ne te mérite pas, je suis un salaud, tu sais. » J'eus l'impression qu'on venait juste de me donner un aller simple pour Palookaville. Seule à l'aéroport, je compris ce que c'était que d'être mutilée. J'arrivais à peine à marcher et je me tenais au mur pour me diriger vers la sortie. Les gens me fixaient du regard et j'étais soulagée de partager un peu de ma détresse avec ces étrangers choqués. Le hasard voulut que les Rolling Stones jouent à l'Oakland Stadium ce soir-là et je décidai de noyer mon chagrin dans la foule.

Mon amie Michele Overman était à San Francisco elle aussi, et comme elle venait de renvoyer Robert Plant à sa femme, Maureen, elle aussi brûlait d'envie de se changer les idées, alors on fit du stop jusqu'à l'Oakland Stadium pour voir si on trouverait une combine pour entrer. Aucun des hippies à l'entrée ne crut que je connaissais Mick Jagger et certains me rirent même au nez, du coup ma détermination redoubla. La plupart des groupes descendaient à l'Edgewater Inn, alors on brandit nos pouces puis on arpenta les couloirs de l'hôtel en tendant l'oreille, en quête de musique. On entendit quelqu'un accorder une guitare et on frappa courageusement à la porte.

Le beau Terry Reid, la première partie des Stones, ouvrit la porte et nous invita gracieusement à entrer. On l'écouta répéter un moment puis je demandai avec désinvolture si les Stones étaient eux aussi dans l'hôtel. Terry répondit, avec son mélodieux falsetto : « Ils sont juste au bout du couloir. » Je m'excusai et le hasard voulut qu'au moment où j'ouvrais la porte de la chambre, Mick Jagger passa dans le couloir.

10 NOVEMBRE...

MJ m'a vue et il est revenu sur ses pas pour me parler : « Miss Pamela est là ! » Embrassades et baisers et tout ça. Il m'a fait monter dans une limousine et j'ai été emmenée au concert… incroyable ! On s'est assis ensemble dans la loge et je lui ai massé le cou. J'étais un peu parano, j'avais le sentiment de ne pas être à ma place dans cette ambiance où tout le monde se donnait des grands airs, mais je me suis souvenue de la citation de Mick punaisée sur mon mur : « Ne te préoccupe pas de ce que les autres pensent de toi, sinon tu ne trouveras jamais ta voie. » Il me tenait la main et les regards mauvais de toutes les personnes présentes que j'imaginais posés sur moi se sont évanouis. Ils ont répété un moment et ils sont tous tellement incroyables ; des personnalités exceptionnelles. MJ est magique, vraiment avancé spirituellement.

Il m'adule. On m'a trouvé une place sur scène pour le concert, et j'ai vu le public perdre la boule comme le voyaient les Stones. Les spectateurs formaient un corps unique qui déferlait vers la scène comme une mer houleuse sans jamais quitter des yeux la créature magique, MJ. Quel pouvoir avec un P majuscule. Ça doit être la folie d'avoir des milliers de gamins « under one's thumb » (« sous sa coupe ») ! Il s'est agenouillé pendant le morceau « Midnight Rambler » et s'est mis à fouetter la scène avec la longue écharpe rouge qu'il portait autour du cou. C'est le truc le plus sensuel que j'ai vu de ma vie. Il m'a demandé de prendre l'avion pour L.A. avec lui pour passer la nuit là-bas, mais j'ai promis à Michele de rester quelques jours ici, chez sa sœur. Enfin, il sera de retour à L.A. bientôt, je le verrai à ce moment-là. Je veux MJ, pourquoi pas ?

Au sujet de James… Je vais accepter la situation telle qu'elle est et prendre mon pied. C'est tout. Je vais faire ce qui me plaît pendant que lui fait ce qui lui plaît. Si j'avais senti de l'amour de sa part, j'aurais attendu trois mois son retour, mais pourquoi le ferais-je ? De toute façon je ne pourrais pas être une fille légère, et il n'y a personne que je désire vraiment sauf le piquant MJ.

La raison pour laquelle je ne pris pas l'avion avec Mick ce soir-là reste toujours un mystère pour moi. Je suppose que j'avais encore l'odeur de Jimmy sur moi, et voulais la retenir aussi longtemps que possible. Putain il sentait tellement bon.







18 NOVEMBRE...

Les musiciens me bottent, j'ai le sentiment que ce sont ceux qui ont mentalement et émotionnellement le plus à m'offrir parce que, fondamentalement, on a le même mode de pensée ; des gens extrêmement créatifs. La Musique, c'est la Vie. Comme l'a dit Captain Beefheart un jour : « Dieu est une note de musique parfaite. » C'est dommage que le milieu qui entoure les musiciens soit si concurrentiel. J'ai envie de voir MJ parce que c'est un type exceptionnel et sensass. Ah, bref… la vie continue.

Sensass ?

L'album des GTO's finit par sortir et reçut un accueil critique confus. Je l'avais dédié à Jimmy Page, aux Flying Burrito Brothers et à Jésus (pas forcément dans cet ordre). Personne ne comprit de quoi il s'agissait. À côté de nos morceaux aux paroles révélatrices, on entendait aussi pas mal de conversations suggestives et susurrées, de gloussements et de halètements, sans oublier un extrait d'une conversation téléphonique entre Cynthia Plaster Caster et moi, où il était question de Noel Redding : « J'étais vierge la dernière fois qu'il était en ville… » Frank y avait ajouté des effets sonores bien sentis et des extraits de moments d'intimité dont nous ne savions même pas qu'ils avaient été enregistrés. Le magazine Rolling Stone publia une chronique sous forme de long article absurde qui n'avait rien à voir avec l'album. Au même moment parut un livre de poche intitulé Groupies and Other Girls, de Jerry Hopkins, qui nous redonna notre place de piliers de la communauté :

Les groupies à Los Angeles sont grossières, hautaines, prétentieuses, et leur beauté défie toute description ou raison, elles sont déjantées, cultes, agressives, folles et jeunes. Les groupies à Los Angeles sont extrêmes. Les GTO's incarnent un genre international de groupie, les Freaks. Ce n'est pas un hasard si ces cinq jeunes femmes enregistrent un album pour une maison de disques appelée « Bizarre », car c'est bien ce qu'elles sont : bizarres. Elles se déplacent en groupe et ressemblent à un rayon de la boutique The Goodwill (« la bonne volonté »), où les vêtements sont vendus au poids : bottes de cow-boy d'occasion, blouses pourries de trente ans d'âge et jupes et robes faites de kilomètres de tissu, boas plus très frais, collants roses, ceintures de l'armée à 75 cents, et cet assemblage hétéroclite de vêtements est couronné par un art étonnant du maquillage : le mascara et le rouge semblent avoir été appliqués à l'aide d'une petite pelle de bac à sable pour enfants. 

Le publicitaire de Zappa dit : « En raison de leurs étroites et nombreuses relations avec des stars du rock, elles sont constamment accusées d'être des groupies, ce qu'elles démentent avec véhémence. » « On ne fait pas que coucher avec eux, on va au-delà du niveau simplement physique avec chacun d'entre eux et ils nous respectent pour cela. Les musiciens sont vraiment des gens très intelligents, et on les traite comme tels, et non comme des jeunes tombeurs. Cela les déshumaniserait et nous déshumaniserait.

Les GTO's semblent apporter un commentaire sur la société, une critique sociale, comme un test de Rorschach d'un genre particulier, forçant le public à réagir. Au fond, la grande force des GTO's, c'est de porter un rêve qui est en train de se réaliser ! À présent elles ont un groupe ! Et elles font des disques ! Et elles se produisent en public ! Et elles sont interviewées et photographiées ! C'est comme si elles étaient devenues les stars qu'elles ont si longtemps adorées. »

Mick Jagger est vraiment quelqu'un de très intelligent, mais j'avais envie de le traiter comme un jeune tombeur et même de donner un chouïa dans le sens de la déshumanisation. Mon nouvel ami, Ray Davies, se produisait au Whisky avec son groupe, les Kinks, et je m'habillai comme une coquette version chou à la crème rose, prête à toutes les conquêtes. Je savais que les Stones quittaient la ville le lendemain et qu'ils squatteraient sans doute lascivement les boxes en plastique rouge du club le soir même pour encourager leurs compatriotes britanniques, lampant du cognac hors de prix, le regard trouble et lubrique. Toutefois, le regard le moins concupiscent appartenait à M. Jagger, qui portait un costume en velours bicolore acheté chez Granny Takes a Trip, une boutique psychédélique et branchée de King's Road, à Londres. Je passai juste devant eux, en faisant mine de me foutre de savoir qui occupait le box numéro un (c'était toujours des gens très intéressants), et ce que j'espérais se produisit. 

« Tiens, ne serait-ce pas la ravissante Miss Pamela ?… » Je fus invitée à me faire une petite place dans le box, et aucune alerte à la bombe, aucune attaque terroriste, aucune manœuvre de groupie fervente, aucune envie de pisser aussi désespérée soit-elle n'aurait pu me convaincre de m'éloigner de lui. Il me commanda deux Harvey Wallbangers d'un coup et mes mains se mirent à vivre leur propre vie.

Sous la table, je dénichai l'inspiration du tableau à l'huile qui m'avait valu de décrocher un A dans mon cours d'art au lycée de Cleveland High. Je me laissai furtivement glisser sur le fauteuil, transcendée de désir, levant les yeux vers le visage de Mick qui n'était que fossettes, et je sus que finalement je verrais son pantalon en accordéon sur ses chevilles. Dans mes rêves d'ado, il y avait toujours du velours côtelé, mais le velours tout court ferait parfaitement l'affaire.

Il donna un sens nouveau au mot « cunni », ce qui ne me surprit pas le moins du monde ; quelles lèvres !!! Bon Dieu ! Mais le fait de baisser les yeux et de voir Mick Jagger entre mes jambes m'empêcha de céder à l'abandon digne d'un animal sauvage auquel je m'étais préparée. On fit l'amour pendant des heures, mais je n'arrêtais pas d'avoir des flashs qui me ramenaient en arrière dans ma chambre d'ado, où, accroupie devant ma chaîne stéréo, je m'étais touchée pour la première fois pendant que Mick gémissait qu'il était le Roi des abeilles en train d'entrer, et à présent, il était là, juste sur moi, en train de faire exactement ça. 

C'était trop pour moi. Je fus prise de vertige sous le coup de la réalité de cet instant précis. Je mourais d'envie qu'il dise : « Laisse-moi entrer, ça fait du bien », mais je me serais sans doute évanouie.

25 NOVEMBRE...

Je suis extrêmement heureuse. Je suis partie avec M. Jagger hier soir et on s'est tellement bien entendus ; honnêteté, liberté et joie. Authentique. Je l'ai aidé à boucler ses sept valises et il m'a offert de jolies fringues. Dont une pièce en velours noir faite pour moi. L'expérience sexuelle était un plaisir. « Culbutage » et baisers les plus pulpeux. « Tu es chaude, Miss Pamela… Tu me plais vraiment beaucoup, tu es une femme douce, gentille. J'aurais voulu que tu te décides à rester avec moi il y a plusieurs semaines déjà. Pense à tout le temps qu'on a perdu. » Tout ce qui m'importe, c'est le fait que je lui plaise, vraiment. Il m'a parlé de la folie des tournées… Détroit ce soir. Le départ pour l'aéroport s'est fait dans une précipitation indescriptible, Gram ayant emmené Keith sur sa moto chez Nudie's dont ils sont revenus très tard. Keith me fait peur, c'est comme un objet étranger, et mon adorable Gram est en train de devenir son clone. J'ai passé un moment merveilleux et très beau, mais j'aimerais bien avoir quelqu'un pour faire des câlins tous les soirs. Si seulement je pouvais me caser avec un mec à la coule, mais normal. Doux Jésus, il faudrait que ce soit un mec super humain parce que pour l'instant, les seules personnes avec qui je me verrais sont (attention…) Mick (comme c'est absurde), Jimmy (inutile) ou Chris (totalement impensable). Quel cas pathétique ! 

Pourquoi est-ce que je ne peux pas rencontrer un gentil ingénieur ou un expert-comptable ? Il est trop tard à présent.

You can't always get what you want… 
But if you try sometimes, you just might find…
You get what you need…

Oh ouais.
Les Stones décidèrent de donner un concert gratuit à l'Altamont Speedway, près de San Francisco, pour remercier leurs nombreux fans d'être en vie. C'était censé être un énorme cadeau pour tous les chanceux qui arriveraient à entrer. Pendant des jours je me demandai si j'irais ou pas, et finalement je décidai de m'y rendre en stop avec un ami de Rodney Bingenheimer qui était raide de moi.

6 DÉCEMBRE...

Par pur principe, j'ai quitté Altamont une heure avant que les Stones ne montent sur scène. De la crasse et de la saleté à n'en plus finir ! J'en suis arrivée à la conclusion que je suis chochotte. Mais rester assise dans la boue avec un demi-million de personnes crades qui schlinguent pour attendre les Stones, très peu pour moi. Je pensais sincèrement que les gens seraient unis et ensemble d'une façon très belle… mais les gens n'en avaient rien à foutre les uns des autres. J'ai attendu la fin du concert des Burritos (ils étaient merveilleux) puis des Hells Angels dégueux et bas de plafond m'ont aspergée de bière et autour de moi, personne n'en a rien eu à foutre ! Je me suis mise à pleurer et à les insulter et on s'est cassés. Je n'ai pas besoin d'endurer toute cette merde pour voir MJ. Tout d'abord, je l'ai vu tellement de fois que je peux fermer les yeux et le voir quand je veux. Si je ne suis pas allée à l'hôtel, c'est parce que les autres Stones me rendent toujours super nerveuse.

Je suis officiellement pourrie gâtée. Je hais les concerts à moins d'y aller avec le groupe. Ils jouent en ce moment même, mais je vais appeler l'hôtel un peu plus tard pour voir ce qui se passe…

P.-S. : Vous rendez-vous compte que le concert des GTO's c'était il y a un an jour pour jour. Que nous est-il arrivé ? Je suis censée être célèbre dans le monde entier à l'heure qu'il est !

J'appelai l'hôtel et Mick me demanda de passer sur-le-champ. J'étais super excitée, mais en entendant sa voix flippée, je lui demandai ce qui n'allait pas et il me répondit : « T'es pas au courant de ce qui s'est passé ? » Un type avait reçu un coup de couteau et était mort juste devant les Stones qui jouaient gratuitement. Il m'apprit aussi que quelqu'un lui avait tiré dessus et il était à bout de nerfs : « S'il te plaît, viens tout de suite. » Plus tard, j'écrivis dans mon journal : « Pauvre ange qui essaie de chanter pour 500 000 personnes qui ne méritent pas son immense talent… » Je le rejoignis à l'hôtel et m'assis avec le groupe qui essayait de rétablir la succession des événements ayant conduit à cette mort étrange sous leurs yeux. Mick n'arrêtait pas de répéter qu'il pensait que c'était de sa faute et qu'il allait peut-être arrêter le rock and roll pour toujours. 

Tout le monde était archi-défoncé. Je me sentis comme une mouche femelle inutile sur un mur. Gram était là, appuyé contre un mur, les yeux maquillés et vêtu de cuir noir, il piquait du nez. Keith portait des sapes de cow-boy. C'était comme s'ils étaient en train de se métamorphoser l'un en l'autre. Mick me tenait la main et semblait quelque peu rassuré par ma présence, mais à part ça, je me sentais prise au piège par un papier tue-mouche effrayant. Je voulais dire un truc perspicace et profond, un truc sensé qui allégerait le poids sur son cœur. Je pensais à ça quand Michelle Phillips, du groupe The Mamas and the Papas, entra dans la pièce, et tout porta à croire que M. Jagger voulait organiser une partie à trois pour soulager son esprit si las.

Il envoya Michelle dans sa chambre et, quelques minutes plus tard, il m'entraîna doucement dans le couloir, en me mettant au supplice avec sa langue dans ma gorge et en me répétant que j'allais vraiment aimer ça. Je ne sais même pas si Miss Phillips connaissait ses illicites intentions, mais je dus m'enfuir parce que je ne voulais pas le partager, ni la partager elle non plus.

Même en confectionnant autant de chemises que possible, je n'arrivais pas à joindre les deux bouts, alors je pris un travail de jour dans un petit bar sordide appelé le Moon Pad Inn. Je servais de la bière à des ouvriers du bâtiment aux yeux tristes qui bossaient dur et m'apprirent à jouer au billard et à obtenir la bonne proportion de mousse dans toutes ces Bud pression, mais je m'ennuyais salement et ne gagnais pas assez de thune. Un soir après le boulot, en faisant du stop pour rentrer chez moi, je montai dans une somptueuse Mercedes émeraude et fis la connaissance du manager du Danceland.

Kurt, un Allemand d'une cinquantaine d'années, cheveux frisés et bronzage permanent, réussit à me convaincre que la solution à tous mes problèmes se trouvait à l'angle de Pico et de Figueroa, au centre-ville de L.A. Il sortit une candidature de sa poche et je fus engagée sur-le-champ pour « danser et converser avec des hommes intéressants pour huit cents la minute ». Huit cents la minute ! Grâce à mes connaissances en mathématiques de niveau CM1, je calculai que je pourrais gagner 4,80 dollars de l'heure en dansant constamment. Ça paraissait idéal, hormis le fait de passer six soirs sur sept avec de pauvres malheureux qui pensaient ne pas valoir mieux qu'une barre chocolatée, et devaient donc payer quinze cents par minute le privilège d'avoir une partenaire de danse. En dansant cinq nuits par semaine, je ne gagnerais que sept cents la minute et ma vie sociale serait sérieusement amputée par le dollar tout-puissant. Je voulais économiser pour partir en Angleterre, rencontrer la personnalité britannique difficile à atteindre et avoir une ribambelle d'enfants aux joues roses.

En grimpant les escaliers lugubres et branlants, je me sentis cruellement déprimée. Les murs étaient tapissés d'un papier peint tout décoloré et déchiré par endroits qui laissait voir de la peinture écaillée, la déco avait sérieusement vécu. En haut des marches se trouvait une estrade qui aurait été parfaite pour un pasteur sauveur d'âmes ; à la place, une entraîneuse décolorée et rondelette, au visage cireux et à la cinquantaine bien sonnée, arrachait des tickets d'un talon immense pour les tendre aux clients masculins. Chaque ticket leur donnait droit à cinq minutes de danse avec la demoiselle de leur choix et je ne tardai pas à découvrir les demoiselles, affalées en brochette sur un canapé en skaï orange, l'expression sur leurs visages allant d'une extrême impatience de danser au désir d'être déjà mortes. Je rangeai mes « effets personnels » dans un casier et je vis une place libre sur le canapé en faux cuir à côté d'une allumeuse défraîchie qui se rongeait les ongles et qui allait bientôt se décaler d'environ un demi-centimètre pour faire de la place à la nouvelle. Mon petit derrière avait à peine effleuré le sofa que je rencontrai le premier de mes nombreux, nombreux patients. Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre que la plupart de ces âmes en naufrage venaient avant tout chercher un peu de conversation et de compagnie, et avant la fin de la semaine j'étais devenue le Dr Pamela Miller, une psychiatre extraordinairement sous-payée qui écoutait les types vider leurs cœurs de faux cul en souffrance pour huit dollars de l'heure. 

La majorité des « belles hôtesses de danse » avaient elles-mêmes la vie dure : mères célibataires ou épouses de fauchés, chômeurs chroniques. Si vous ne vous efforciez pas de penser à autre chose pendant que ces mecs vous déballaient leurs états d'âme, vous finissiez par vous impliquer dans leurs problèmes et compatir à leurs malheurs. Je voyais bien aux yeux ternes des hôtesses sur la piste de danse que la plupart d'entre elles n'écoutaient pas. J'essayais, j'essayais vraiment de faire pareil. Frank Sinatra chantait encore et encore tandis que les types rêvaient encore et encore à voix haute… « Love was just a dance away, a warm embracing glance away… »

Beaucoup d'hommes originaires de pays lointains venaient au Danceland dans l'espoir d'y rencontrer l'Américaine de leurs rêves, et même après s'être rendu compte que cela n'arriverait pas, ils continuaient à monter les marches miteuses. Ils faisaient comme si entre nous c'était pour de vrai, et ça me tuait.

© Texte extrait du livre de Pamela Des Barres, I'm With the Band, Confessions d'une groupie, 2016, Le Mot et le Reste.

Illustrations de Pierre Thyss.