Société

Un dimanche matin à la messe de Neuilly-sur-Seine

Dans l’antre de Notre Seigneur Jésus-Christ et de la bourgeoisie vieille France de l’ouest parisien.

par Roxanne D'Arco
26 Décembre 2016, 6:00am

Le soleil est éclatant en ce dimanche de fin d'année. Il est suffisamment agréable pour compenser le vent d'automne, froid, entraînant avec lui son ballet de feuilles mortes. Au loin, des cloches sonnent. Ma montre affiche 10 h 50 tandis que les coureurs, qui vont au Bois de Boulogne, croisent les paroissiens de l'église Saint-Jean-Baptiste. Ces derniers se pressent avec moi à la messe de 11 heures. On est à Neuilly, dans les Hauts-de-Seine.

Capable d'accueillir 600 personnes, l'édifice se remplit peu à peu. Pas totalement, mais suffisamment pour constater que la messe du dimanche matin a ses adeptes. À Neuilly-sur-Seine, on compte quatre églises, dont celle où je me trouve ce dimanche. Et pas moins de six établissements scolaires catholiques.

En entrant dans l'église, je tombe, à côté des cierges, sur divers papiers de documentation catholique, notamment une invitation à un événement mystérieux nommé « Un dîner presque divin ». Ici et là, des personnes seules, âgées mais pas seulement, s'assoient en silence. Des familles se retrouvent. « Et salut toi ! », « Oh, comment va le petit ? » Tout le monde a l'air de se connaître, au moins de vue.

Comme vous le savez, Neuilly-sur-Seine est une petite ville proprette. Avec le temps, elle est même devenue la ville symbole d'une certaine bourgeoisie française. Des petites boutiques, de grands immeubles blancs, des allées larges, la Fondation Louis Vuitton, de belles maisons au bord de la Seine, et les bureaux de la Défense à deux stations de métro. Connue également comme étant la ville de Nicolas Sarkozy, dont il a été maire de 1983 à 2002, elle abrite quelque 62 000 âmes, dont 50 % sont propriétaires et 6 % « logés gracieusement » d'après la mairie. 44,6 % des habitants occupent un emploi de cadre ou de profession dite intellectuelle – contre seulement 5,4 % d'ouvriers.

Très ancrée à droite et berceau culturel de la Manif pour Tous, la religion occupe une place centrale dans la ville. Neuilly abrite en 2016 quatre églises, une chapelle, deux temples, plus une synagogue. Et aucune mosquée.

De mon côté, si j'ai déjà fait la prière avant de me coucher jusqu'à mes 7 ans, ça n'a pas duré bien longtemps. Par ailleurs, je ne suis pas baptisée. La dernière fois que je me suis rendue dans une église, c'était en juillet dernier pour les funérailles de mon grand-père – et dans une famille italienne, c'est le genre de trucs qui comptent. Au moment de balancer de l'eau bénite sur le cercueil, je m'étais sentie assez ridicule. Je pense d'ailleurs que le nonno – « grand-père » en italien – se serait également bien foutu de ma gueule.

L'entrée de la paroisse. Toutes les photos sont de l'auteure.

À l'intérieur de l'église, l'ecclésiastique s'apprête à commencer son discours dominical. Les ouailles ont l'air concentrées. Sans surprise, pas de bling-bling ni de tenues excentriques à l'horizon. Si certains sont endimanchés, ce n'est pas le cas de tous. Adultes comme enfants arborent un look plutôt sobre fait de jeans, de chaussures bateaux et de serre-têtes pour les femmes. Catho traditionnel, à l'ancienne.

Un homme, qui doit avoir dans les 60 ans, attend devant le clocher. « Je viens ici de temps en temps, à différents offices, me dit-il. Et pas seulement à cette paroisse. » Il semble un peu perturbé, timide devant mes questions. Il n'avait pas prévu de parler à une journaliste. « C'est l'église qui vous a demandé d'écrire cet article ? », me demande-t-il. Pas vraiment.

Les enfants de chœur commencent leur petit tour, ce qui annonce l'imminent début de l'office. Une femme fait office de chantre, et aide l'assistance à se repérer entre les divers chants loués à la gloire de notre seigneur Jésus-Christ. Les gens autour de moi connaissent les chants par cœur. Un bébé pleure au loin, semblant s'impatienter.

Lorsque les premiers chants sont terminés, il est temps d'ouvrir la Bible, au livre de Ben Sira le Sage.

Le Seigneur est un juge
Qui se montre impartial envers les personnes,
Il ne défavorise pas le pauvre,
Il écoute la prière de l'opprimé.

Pendant ce temps-là, le nourrisson pleure toujours. Un air d'orgue se fait entendre, accompagné par un chant, repris à l'unisson par les fidèles.

Le seul mot que j'entends distinctement est « Seigneur ». Tous les textes et chants le concernent, et prônent son infaillible bonté et sa miséricorde absolue. Puis c'est reparti pour l'orgue, cette fois-ci sur les paroles d' « Alléluia ». C'est le seul morceau que je reconnais, alors j'essaie de le chanter.

Il faut dire que ma méconnaissance de la religion chrétienne n'est pas seulement de ma faute. En 1952, 82 % des Français se revendiquaient catholiques. En 1978, on notait une baisse à hauteur de 76 %. En 2010, seuls 64 % des Français sont encore baptisés. D'après une étude de l'IFOP reprise par Le Monde en 2014, la pratique religieuse n'a fait que diminuer « progressivement depuis les années 1950 ». Aussi, seuls 4,5 % des catholiques déclarent se rendre à la messe tous les dimanches, contre 27 % au début des années 1950. Les gens qui sont autour de moi font figure de derniers des Mohicans.

Tandis que les chants en l'honneur du Créateur se poursuivent, mon attention est concentrée sur un petit garçon assis à ma gauche. Il ne doit pas avoir plus de cinq ans. Il semble parler anglais et affiche un grand sourire espiègle. Il cherche à s'amuser un peu dans cette atmosphère terne, sous la surveillance de son père, qui cherche semble-t-il à canaliser l'énergie enfantine de son petit. Juste devant, une adolescente brune regarde la scène avec un amusement proche du mien. Près d'elle, je peux également distinguer un couple de jeunes parents. La mère est une grande blonde qui porte un manteau couleur crème.

Son époux tient un bébé de six mois dans les bras. C'est une petite fille. Lui aussi est apprêté ; c'est un jeune homme brun avec les cheveux plaqués en arrière.

« Nous ne venons pas tous les dimanches, mais là nous faisons son baptême », m'explique-t-il les yeux fixés sur sa fille, plus tard, devant le lieu de culte. Il s'appelle Frédéric. Il a 32 ans, et se rend à l'église régulièrement, y compris à l'occasion des grandes fêtes chrétiennes. « Je viens avec ma femme, poursuit-il. Mais aujourd'hui, toute ma famille est là. » Il m'explique que de nombreux jeunes couples du coin viennent se recueillir à l'église avec lui. Il vit à Neuilly depuis son déménagement – il était dans l'ouest parisien jusqu'alors. « J'ai mis longtemps avant de venir ici. Avec l'habitude, c'est dur de se rendre dans une nouvelle paroisse », assure-t-il, le regard excessivement bienveillant.

Retour à l'intérieur. À travers un autre texte, le prêtre rappelle les fondements que se doit respecter tout bon croyant. « Un dixième de ce que tu touches, tu donneras. Le carême, tu feras », etc. Je regarde l'assemblée, tentant de déterminer quels peuvent bien être les péchés de tous ces hommes et femmes. Le curé continue, imperturbable. La foule se lève, se rassoit. Puis on se relève, et on se rassoit à nouveau. Impossible de bien comprendre le mécanisme du truc.

Après avoir aimé Dieu enfant, je me suis passionnée pour l'Histoire à l'adolescence. De fait, je possède une admiration totale pour les lieux de culte et les gens vertueux. Toutefois, j'ai du mal avec l'utilisation politique de la religion. Celle-ci, régie par les hommes, a abouti aux croisades, à l'Inquisition, et à toutes les persécutions – des juifs, des protestants, et autres populations dites « païennes » – que l'Histoire a depuis retenues.

« Quelle est la mission du catholique ? » La question est posée par le curé, tout de vert vêtu, tandis qu'il lit attentivement le discours sur son pupitre. « En ce dimanche, toute la chrétienté prie et réfléchit sur les missions », explique le représentant religieux, qui doit avoir dans les 70 ans. « Le pape rappelle la nécessité de l'action missionnaire, l'engagement d'annoncer au monde entier le sacrifice de Jésus-Christ. Quelle est actuellement la situation ? Il paraît évident […] que l'Évangile a bien du mal à être reconnu », ajoute-t-il, dépité.

Là, je ne sais pas trop comment réagir. Je me demande s'il s'agit d'une manœuvre afin de tenter de contrer le basculement de nombreux jeunes Français vers l'Islam. Ou peut-être que pas du tout. Peut-être qu'il s'agit d'un aveu, reconnaissant que le christianisme et le catholicisme sont en crise dans le monde. Et à Neuilly, il ne faut pas mettre cette question de côté. C'est une ville vieille France, qui a participé activement et très tôt à l'émergence de la Manif pour Tous. Une ville où en 2016, le maire de la ville Jean-Christophe Fromentin donne des discours en tant qu'invité de ce même mouvement anti-IVG et anti-PMA.

« Face à cette carence, l'Église ne peut se taire », ajoute le pieux aumônier. Pendant ce discours, quatre femmes d'âge mûr se promènent dans les allées : c'est l'heure de la quête. J'entends des pièces qui s'entrechoquent, aperçois quelques billets. Lecture et chants bis. « Seigneur, écouuuute-nous. Seigneur, exaauuuce-nous. » Les visages sont fermés, concentrés. Puis tout le monde se lève.

Les gens s'embrassent et se saluent. C'est la fin de la messe. Un cortège d'enfants de chœur s'avance en direction de la nef, constituant ainsi le début d'un cortège de fidèles prêts à prendre l'hostie. Presque toute l'assemblée s'exécute pour avaler le corps du Christ. Puis chacun sort, dans un silence relatif.

Pour une athée telle que moi, se déplacer dans un lieu de culte, c'est comme être invitée à un mariage, ou à un baptême. C'est long. C'est fastidieux. Mais c'est toujours très intéressant ; on a l'impression d'être une anthropologue de proximité. Et moi qui pensais intercepter des propos xénophobes ou au moins très condescendants vis-à-vis du petit peuple, je n'ai rien vu de tout cela. J'ai simplement vu et entendu des gens doux très portés sur les valeurs d'avant. Et sans doute plus riches que moi.

Il était alors temps pour moi de prendre congé. À la sortie de l'église, sur les marches, j'ai vu un homme assis. « Bon dimanche à vous ! Bon dimanche ! », lançait-il au tout-venant. Comme moi, il semblait un peu perdu.

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