L'équipe nationale suisse face aux questions d'identité et d'immigration

Durant cet Euro, la Suisse présente un visage multiracial et multiculturel. La société suisse permet-elle l'intégration ou est-elle superficielle ?
17.6.16
EPA Images/Georgios Kefalas

L'Union Démocratique du centre (UDC), le parti politique suisse conservateur et nationaliste, est réputée pour ses affiches. Bien que ce ne soient que des dessins humoristiques pittoresques, leurs messages ont tendance à ne pas être très sympathiques. Plus tôt cette année, avant un référendum national sur la question de l'expulsion, sans procès, d'étrangers ayant commis deux crimes – quels qu'ils soient, même des infractions au code de la route – sur une période de 10 ans, l'UDC a recouvert les espaces publics de panneaux d'affichages montrant un groupe de moutons blancs renvoyant un mouton noir de l'autre côté de la frontière.

Parmi les autres cartons de l'UDC on se rappelle d'une affiche mettant en scène une femme portant la burqa, au premier plan d'une multitude de minarets ressemblant à des lances transperçant le drapeau rouge et blanc de la Suisse, ou encore de ce dessin montrant une foule de mains de toutes les couleurs tendues avidement vers une pile de passeports suisses. En 2007, le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies a qualifié ces affiches d'« incitation à la haine raciale et religieuse ». Aujourd'hui l'UDC est le parti le plus populaire de Suisse, son succès aux élections de l'année dernière lui a permis d'obtenir 54 des 200 sièges du Conseil national.

Au regard de ce climat politique, il est intéressant d'analyser le visage de l'équipe nationale suisse. Alors qu'il y a 20 ans, tous les membres de l'équipe étaient nés dans le pays, la sélection actuelle inclut des joueurs nés en Allemagne, en Côte d'Ivoire, au Cap-Vert, au Cameroun et en ex-Yougoslavie.

Xherdan Shaqiri est né à Gjilan, au Kosovo // EPA Images/Jean-Christophe Bott

Et c'est là seulement la moitié de l'histoire. La star de l'équipe, Xherdan Shaqiri, est également née en territoire yougoslave, de parents albano-kosovars. Il joue pour la Suisse avec les drapeaux kosovars et albanais cousus sur ses chaussures aux côtés de la croix suisse. Les deux deuxièmes meilleurs buteurs (après Shaqiri) lors des qualifications sont Haris Seferovic et Josip Drmic, respectivement d'origines bosnienne et croate. Et la liste continue : Gökhan Inler, qui a été le capitaine de l'équipe pendant le mondial au Brésil, a des origines turques ; les parents de Pajtim Kasami viennent de Macédoine ; Valon Behrami est d'Albanie.

Même si l'UDC a remis ces problématiques sur le devant de la scène, les idées d'extrême droite ne sont pas nouvelles au sein de l'opinion public : il y a deux ans, les citoyens ont soutenu par référendum une proposition de loi visant à durcir les réductions de quotas d'immigrés. En 2009, un projet d'interdire la construction de nouveaux minarets en Suisse - « un symbole de pouvoir islamique », selon le secrétaire général de l'UDC – a été soutenu par 57% des électeurs.

Si l'UDC cherche à puiser dans un certain malaise présent au sein de la société suisse, son succès ne peut être que révélateur de l'étendue de ce malaise. Malaise qui va certainement à l'encontre du stéréotype national de cohésion et d'harmonie.

« De manière générale, les partisans d'extrême gauche et d'extrême droite sont en nombre plutôt égal, explique Diccon Bewes, un expatrié britannique auteur du livre Swiss Watching. Mais c'est la partie plutôt centriste de la population qui représente le mieux le pays en général. Ils sont généralement tolérants, mais il existe une appréhension sous-jacente quant à l'évolution trop rapide du pays et le sentiment général de "ne plus se sentir Suisse". »

La famille de Johan Djourou est de Côte d'Ivoire et celle de Eren Derdiyok est kurde // EPA/Jean Christophe-Bott

Il faut faire la différence entre le discours anti-immigration plutôt récent et la culture chauviniste des Suisses qui existe depuis longtemps. « Peu de Suisses sont xénophobes – même si cette minorité se fait beaucoup entendre – mais c'est un trait propre aux Suisses que d'être méfiants envers les étrangers, même lorsqu'ils sont du village d'à côté. La mentalité suisse c'est un peu : "Tu n'es pas mon ami jusqu'à ce que je te connaisse." »

Étant donné le bruit qu'a fait l'affaire de l'interdiction des minarets, il est intéressant de savoir que la plupart des joueurs cités, dont Shaqiri, sont musulmans. Beaucoup sont ce qu'on appelle communément des secondos, c'est-à-dire des étrangers de seconde génération. L'autre terme populaire pour les désigner est papierli-Schweizer – soit "Suisse juste sur le papier" - et c'est là aussi un autre indicateur des instincts sous-jacents de la culture suisse.

Granit Xhaka aurait pu jouer pour l'Albanie // EPA/Jean-Christophe Bott

Granit Xhaka, le nouveau joueur d'Arsenal, qui est né à Bâle de parents kosovars, a dit le mois dernier : « On ne m'a jamais vraiment considéré comme un Suisse. J'ai beaucoup entendu les gens dire des trucs du genre "encore ces Albanais de merde"… Les gens oublient parfois qu'il y a aussi des gens bien qui viennent des Balkans. La plus grosse différence qu'il y a entre quelqu'un comme moi et un "Urschweizer" [une personne d'héritage suisse] c'est le nom ».

Après tout ça, durant l'Euro, la ligne de conduite la plus évidente à adopter est de présenter la sélection nationale comme un symbole d'unité multiculturelle bien que le pays ait présentement un peu de mal avec cette notion. Après tout, quelle est meilleure réponse à l'intolérance ultra-conservatrice qu'un pays uni derrière une équipe si représentative d'une immigration ouverte et éclectique ?

Ayant tout ça en tête, il y a une cohérence avec l'identité de l'hôte de la Suisse pour ce championnat d'Europe de foot. La France est en effet une nation qui n'est pas étrangère aux problématiques posées par une intégration raciale en évolution rapide et par un populisme de droite. Elle est aussi le cas le plus flagrant d'un pays dont l'équipe de football a servi de figure de proue à l'harmonie entre les individus d'origines différentes. Il y a 18 ans, la victoire de la Coupe du monde 98 – obtenue à domicile par une équipe largement multiraciale menée par Zinédine Zidane – a été fêtée comme le début symbolique d'une nouvelle ère pour un pays qui avait été secoué par des décennies de tensions raciales. L'équipe a rapidement été affublée de deux épithètes, "l'équipe Arc-en-ciel" et les "black-blanc-beur", qui tous deux soulignaient son statut de modèle d'intégration et d'acceptation.

Pourtant, trois ans plus tard, l'acceptation n'était plus de la partie alors que Jean-Marie le Pen (qui avait qualifié l'équipe de 98 d'« artificielle ») et le Front National jouissaient d'un soutien sans précédent en atteignant le deuxième tour des élections présidentielles bien que Zidane and co. l'aient annoncé vaincu au même titre que le Brésil. Plus récemment, les divers scandales ayant touché l'équipe de France – la mutinerie à Knysna en 2010, l'épisode des quotas l'année suivante, la saga de la sex-tape de Benzema – ont eu le malheureux dénominateur commun de mettre en relief le malaise racial toujours bouillant en France. Comme l'a dit le sociologue Patrick Mignon sept ans après la victoire de l'équipe black-blanc-beur : « Cette idée d'intégration par le football était une illusion, considérée par les acteurs au pouvoir comme une solution miracle. »

France 98 // PA

Il y a aussi la problématique de la corrélation maladroite entre le symbolisme et le succès. Après tout, ce n'est qu'après avoir connu le succès qu'on a attribué à l'équipe de France cette symbolique. La Suisse, elle, ne devrait vraisemblablement pas ramener de trophée cet été. Il se pourrait même que l'équipe échoue lamentablement. Mais cela voudrait-il forcément dire que la composition culturelle de l'équipe n'est pas pertinente ?

La réponse évidente est non, même s'il faut trouver le bon équilibre par rapport à ce que l'équipe représente (l'intégration raciale) sans pour autant projeter sur elle de faux idéaux (la résolution magique de la problématique de l'intégration raciale). En d'autres mots, quelle que soit la performance de ses footballeurs, la société suisse retrouvera ses problèmes à la fin de l'été.

Granit Xhaka célèbre son but avec Xherdan Shaqiri et Gokhan Inler // EPA/Laurent Gillieron

« D'une certaine manière, le visage de la sélection nationale reflète un aspect de l'intégration, explique Bewes. Ce sont des personnes venant de toute l'Europe, des personnes avec des noms différents, qui considèrent aujourd'hui la Suisse comme leur patrie – on peut le voir comme la justification d'une société multiculturelle. »

Il poursuit :

« Mais si l'on regarde uniquement les faits, ce que l'on peut en tirer c'est qu'il y a beaucoup d'immigrés vivant ici. Et peu importe ce qu'il se passe cet été, l'existence de l'équipe va probablement permettre aux gens de mettre de côté les choses dont ils n'ont pas envie de parler. »