L’histoire de Sing Street se déroule dans une sorte d’univers parallèle au nôtre, à la fois très proche de notre quotidien mais aussi très éloigné ; un monde aux paysages gris où la technologie est encore archaïque et la musique agressive, un monde que le film présente simplement par un énigmatique « Dublin, 1985 » sans jamais préciser ce que signifient ces chiffres et ces lettres. Partons donc du principe qu’il s’agit des coordonnées fictives d’une autre planète.
Conor (Ferdia Walsh-Peelo), le héros extraterrestre que l’on va suivre tout au long du film, est un jeune qui tente d’exister malgré un foyer familial au bord de la rupture, ses parents en manque d’argent étant sur le point de divorcer ; enfin un élément réaliste, mais dont le scénario s’éloigne bien vite.
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En effet pour faire des économies, Conor bascule d’un bahut de l’enseignement privé à un établissement public (jusque là c’est logique) sauf que le public se révèle plus strict et dirigé par des prêtres. Pour nous ça n’a aucun sens, normalement c’est dans le privé que l’on trouve des prêtres enseignants, pas dans le public. Cependant cela semble très logique pour l’ensemble des personnages mis en scène, on comprend donc que la plupart des normes qui régissent notre réalité sont probablement inversées dans Sing Street. Par exemple il n’y a aucune histoire de viol liée aux prêtres de l’école, c’est assez original pour être souligné.
Et ça ne s’arrête pas là : plutôt que de se droguer pour oublier ses problèmes personnels, Conor se lance dans la création d’un groupe de musique. Fait encore plus déroutant : il n’envisage à aucun moment de monter un groupe de rap alors qu’entre sa vie de merde, le collège public et ses nouveaux potes pauvres, c’était pourtant la voie royale. Non, ici, Conor, désormais accompagné de Darren (Ben Carolan), Eamon (Mark McKenna), Larry (Conor Hamilton), Gary (Karl Rice) et Ngig (Percy Chamburuka), enchaîne l’élaboration de morceaux puis de clips tous plus bizarres les uns que les autres. D’une part il n’utilise pas de sampler ou de logiciel mais force ses copains à souffler et taper dans et sur des espèces de trucs en bois ou avec des cordes, sans qu’on sache bien comment ça marche : une fantaisie de plus qui prouve que Sing Street assume pleinement son statut perché.
Autre chose (et cela n’échappera à personne) : il n’y a qu’un seul noir dans le groupe, et il n’est ni DJ ni rappeur ni danseur ni même garde du corps. Non, il joue d’un truc qui ressemble à un mini piano mais qu’ils s’obstinent tous à appeler clavier ; pire, ce sont des blancs, qui viennent le chercher pour le convaincre de les rejoindre et de faire de la musique. Oui, on nage en plein délire.
Concernant le résultat sonore, c’est très étrange : pas d’autotune, pas de nappes de synthé, mais des mélodies un peu hasardeuses et irrégulières, qui s’emballent par moments sans raison. Il faut dire que les héros sont sous l’influence de musiciens qui passent à la radio (parce qu’évidemment dans leur monde tout le monde écoute la radio), et qui guident l’évolution du groupe. En conséquence Conor et ses amis s’inspirent d’une tripotée de groupes imaginaires aux noms tous plus folkloriques les uns que les autres : Duran Duran, The Clash, The Cure, A-Ha et on en passe… Déjà, rien que pour le référencement Google ce serait complètement con de choisir des noms pareils mais en plus les morceaux qu’on imagine créés spécialement pour le film n’ont ni queue ni tête. D’abord parce qu’ils sont censés appartenir au même tronc commun (le mystérieux « rock »évoqué à plusieurs reprises) mais ne se ressemblent pas du tout entre eux, ensuite parce que c’est bien trop criard pour être humainement audible. Seule réplique qui semble confirmer une proximité musicale avec le monde réel : la punchline « aucune femme ne peut aimer un homme qui écoute du Phil Collins ». Apparemment il s’agit bel et bien du même Phil Collins que le nôtre, parce que cette phrase reste vraie sur notre planète en 2016.
Quant à l’histoire d’amour développée par le script, elle reste ancrée dans cette réalité parallèle qui régit tout le reste du film. C’est-à-dire que le héros tombe amoureux de Raphina (Lucy Boynton, une sorte de mini-Amy Adams, ce qui accrédite la théorie du prequel de Superman consacré à l’adolescence de Lois Lane, m’enfin c’est pas le sujet) au premier regard sans même avoir entraperçu une photo de lui sur Tinder ; il décide de l’impressionner par la musique au lieu de se contenter d’acheter du GHB ; ce qui signifie fatalement qu’il n’y a aucune scène de baise dans une ruelle ou des toilettes publiques. Pire, la première rencontre avec sa meuf a lieu dans la rue, et c’est le héros qui décide d’aller vers elle directement sans se prendre un coup de gazeuse à l’arrivée (il a beau ne pas être très costaud, ça reste du harcèlement de rue de bas étage, ne l’oublions pas).
De la même façon, plus on avance vers la fin de Sing Street, plus on comprend que l’histoire va repousser toutes les limites de la science-fiction connue jusqu’alors. Ainsi la musique ne devient pas seulement un moyen de drague mais aussi de vengeance envers le prêtre enseignant, alors qu’il aurait été bien plus simple de lui crever les pneus ou plus simplement de lui péter la gueule. Pour rappel, c’était ce prêtre directeur du collège qui avait traîné le héros aux toilettes pour lui enlever son maquillage (et non pour l’agresser sexuellement, alors que c’était l’occasion parfaite). Ouais parce que dans ce monde, le passage à l’âge adulte implique une phase de transition où le jeune se maquille. Des us et coutumes très différents des nôtres mais que le film ne juge à aucun moment et que l’on apprend à respecter. La suspension consentie de l’incrédulité est de toute façon bien préparée en amont par la réplique : « le rock’n roll est un risque : le risque d’être ridicule. »
Du coup, on ne s’étonne même pas de l’issue heureuse de Sing Street pour les héros, on est juste très contents pour eux, il faut dire que Carney a une façon de les filmer qui transpire l’amour de ses personnages, au point de presque parvenir à faire apprécier une chanson d’Adam Levine dans une scène clé – du grand délire. Alors que le couple est à des années-lumière de nous, on se surprendrait presque à s’identifier à eux. Pourtant, rien ne s’y prête : leur moyen de transport fictif (un bateau qui leur permet de changer de pays en allant sur l’eau, n’importe quoi), la foi en leur avenir à la fois en terme de réussite musicale et de bonheur personnel, bref on n’est pas loin de Matrix en termes de vision SF. Concrètement, ils n’ont pas spécialement d’économies, ils ne connaissent personne dans la ville où ils vont accoster et ils n’ont même pas encore niqué une seule fois, ce qui signifie que Raphina pourrait parfaitement être un homme pour autant qu’on le sache. Et pourtant, on y croit.
C’est peut-être le coup le plus osé du film : faire croire au spectateur à cet univers complètement farfelu où il suffit d’être amoureux pour avoir confiance en soi et où les rêveurs ne sont pas forcés de renoncer à leurs attentes. Un univers parallèle où apparemment, les gentils gagnent à la fin. Dommage que ce soit de la pure SF parce que si un monde comme ça a déjà existé dans la vraie vie, ça devait être sympa.
Yérim Sar vit dans la dimension Twitter.
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