JRuneScape
Image tirée de RuneScape
Gaming

Vingt ans de RuneScape, quinze ans d’addiction

Le plus vieux et peuplé de tous les MMORPG parasite ma vie depuis quinze ans, et j'en suis très heureux.
1.2.21

« Arrêtez tout : vous êtes passés à côté du meilleur MMORPG du monde » serait un titre d’article hyper pompeux mais présenterait une vérité de taille : depuis 2001, RuneScape a révolutionné plus d’une fois le marché du jeu vidéo - tout en se cassant la gueule à d’innombrables occasions. Délaissé par les français au profit des éternels Dofus et World of Warcraft, principalement parce que tout est en anglais, RuneScape tire sa force de l’immensité de son contenu – et je suis en mission pour vous donner envie d’y jouer, de vous mettre au chômage et de redevenir vierge dans un futur proche.

Point de comparaison

La meilleure façon de situer RuneScape, c’est de le comparer. Prenons l’exemple de Dofus : le combat est clairement la raison d’être du jeu. Vous avez en parallèle une liste de skills au choix, et vous pouvez en choisir trois parmi la liste. Sur RuneScape, en fonction de la version, vous en avez 23 ou 28, les skills de combat étant évidemment compris dans les chiffres sus-cités. Le concept clé, c’est que vous les montez à votre convenance ; c’est donc une sorte de « jeu dont vous êtes le héros ». Et pour les quêtes, valeur ajoutée incontournable de tout MMO chronophage, comparons avec WoW : là où vous devez tuer 50 araignées sur celui-ci, dans l’espoir de gagner 2 ou 3 PO, l’immense majorité des quêtes de RuneScape débloquent du contenu (des régions, des armes et armures, des boss… qui seront très utiles pour la progression du perso), en plus d’être amplement plus intéressantes côté storytelling.

RuneScape fait d’ailleurs partie de la fine famille des jeux vidéo cités dans le Guinness World Records. Face aux plus de 5100 records de WoW aussi débiles que la première équipe à avoir tué « Arthas » et le plus grand nombre d’invités à des funérailles virtuelles, le jeu du développeur anglais Jagex peut se targuer d’être le MMO le plus ancien toujours en activité et d’avoir plus de comptes créés que n’importe quel autre jeu. On parle donc d’un vieux débris qui a traversé les époques et les modes, en ayant fait pas mal de conneries sur le chemin.

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“This is Runescape” (Reddit)

Un peu d’histoire

Tout d’abord rassurez-vous, car loin de moi l’idée de faire une review synthétique du jeu. RuneScape a été développé par les frères Gower, des Anglais typiquement dans le cliché nerd qui s’ennuyaient à la fac. Pensé pour être joué directement sur Internet, sans besoin de télécharger une app (un logiciel, un soft comme disaient les beaufs à l’époque), le jeu connaît un succès immédiat dès sa sortie en 2001. S’ensuit une croissance explosive, qui mènera à une deuxième version (savamment nommée RuneScape 2, ça ne s’invente pas) début 2004 – soit une année avant que je ne le découvre sur Miniclip. Ce MMO a marqué une génération entière d’ados qui découvraient l’arrivée de l’Internet « grand public ». Au début, avant l’explosion de ces saloperies de Wikipedia qui analysent la moindre méthode pour plus d’efficience, avant la complexification des mécaniques du jeu, on était tous des noobs. Et moi plus particulièrement.

J’ai annoncé plus haut avoir trouvé ce jeu qui allait changer ma vie au collège, par l’intermédiaire d’un ami d’alors. Ayant choisi le pseudonyme « Ami Kurt » à cause de mon fanatisme pour Nirvana, j’ai découvert l’errance comme des milliers d’enfants perdus dans un monde imaginaire moche mais si grand et complet. Je devenais à chaque connexion un citoyen d’un monde occidental parallèle coincé au Moyen Âge (et au point and click). Les dizaines de premières heures sur le jeu se sont résumées à comprendre comment tout ça marchait, pendant que mes potes (tous en collège privé, allez comprendre) se butaient sur Dofus.

C’est quand j’ai eu mon premier ordi personnel que l’addiction a vraiment débuté. À ce moment-là, je savais déjà créer des sites web simples, via une formation en dix leçons suivie au cyber-espace de mon village. Il était alors très compliqué de trouver des Français comme moi sur un jeu entièrement en anglais, et donc incroyablement dur de mettre la main sur des guides compréhensibles pour un collégien paumé. En 2005-06, l’époque était encore aux forums, et c’est à ce moment que j’ai mis mon premier pied dans la « commu française ». Le tout premier fansite francophone autour du jeu s’appelait RuneFrance, et était développé par Lecaillou et Couteau Swiss. Ce dernier reprendra les rênes du clan un peu plus tard, sous le nom de RSUnivers, et m’a permis de faire mes preuves en dev et en rédaction de guides. Nous étions une vingtaine, tout au plus, venant de France, du Québec, de Suisse et de Belgique. Nous savions déjà à l’époque que nous faisions partie d’une frange très restreinte de la communauté, et nous avions conscience que jamais ce jeu ne percerait dans nos pays francophones (seulement le Québec se démarque aujourd’hui).

C’est également vers cette période que j’ai rencontré mon premier ami ingame, Julien (ou « Drogb »), d’Aubagne. En quatorze ans d’amitié tumultueuse, nous avons franchi le pas de la rencontre IRL et nous avons donc passé trois étés ensemble, au milieu des années 2010. Ce qu’il y a d’étrange avec les rencontres dans la vraie vie après avoir discuté des centaines d’heures online, c’est qu’après les premières minutes de découverte physique, les discussions s’orientent invariablement sur notre passion commune. Une personne que je n’aurais sans aucun doute jamais rencontrée autrement que par ce MMO fait donc partie de moi depuis plus de la moitié de ma vie, et même si nos chemins se sont séparés plusieurs fois, il reste une des relations les plus vraies à mes yeux.

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Fails et Renaissance

L’histoire de RuneScape est loin d’avoir été un long fleuve tranquille. En témoignent les mises à jour lancées trop vite lors de la première invasion de bots, début 2007. Retrait de l’immense zone PVP du jeu (un lieu qui me file aujourd’hui encore les chocottes), retrait du « free trade »… La liste est longue. S’il y en a une qui a mis le feu aux poudres pour de bon, c’est celle qui a eu lieu en fin d’année 2012, avec l’implémentation de l’affreuse « evolution of combat ».

Au début, le concept de combat était simpliste à l’extrême : les joueurs/NPC attaquaient selon la vitesse de l’arme équipée, dans une sorte de combat en temps réel (moins chiant que le tour par tour de Dofus), avec un minimum d’attaques spéciales. Un schéma à l’opposé total de WoW, où les attaques spéciales (et donc le besoin d’utiliser le clavier en permanence) font partie intégrante du jeu. Sans autre raison apparente que d’emmerder la majorité des joueurs, Jagex a décidé d’intégrer cette mécanique dans le jeu, ce qui a fait partir des millions de passionnés, dégoûtés par la direction que prenait le MMO à ce moment. Alors que nous étions habitués à « en faire le moins possible », RuneScape a décidé qu’il fallait s’acharner sur son clavier pour tuer des monstres plus rapidement. Ajoutons à cela l’évolution des graphismes du jeu, initialement horribles (mais ça fait partie du folklore), et surtout l’avènement des micro-transactions, et nous obtenons un jeu qui s’est ringardisé à vitesse grand V, dans un souci de rentabilité pour l’éditeur.

Le vase débordait, le nombre de joueurs actifs dégringolait, la madeleine de Proust que représentait RuneScape pour des millions de jeunes adultes se désagrégeait. L’éditeur a donc décidé de réagir en proposant dès février 2013 de faire revivre le jeu original, sans tous les artifices ajoutés à la hâte, sans les MTX, sans les graphismes HD ; une idée qui sera ensuite pompée par WoW « Classic » et Dofus dans les années qui suivirent, tellement les diverses mises à jour dénaturaient « l’essence » de ces machines à fric. À force de s’éloigner d’un concept qui marche, Jagex s’était donc pris les pieds dans le tapis. En retrouvant par chance une sauvegarde du jeu datant de début 2007, avant toutes ces « erreurs de jugement » (expression douce pour ne pas dire « conneries sans nom »), une pétition fut lancée dans la communauté pour le retour de la version OldSchool de RuneScape. Ce fut un raz-de-marée populaire, avec près de 450,000 votes en faveur de ce monument historique.

Une équipe de développeurs très restreinte a donc eu la fastidieuse tâche de réparer les centaines de bugs et de faire grandir le jeu, en instaurant une règle simple : les grands changements du jeu seraient quasiment tous soumis au vote des joueurs, afin d’éviter les dérapages incontrôlés de la version « 3 » du jeu. OldSchool RuneScape, ou OSRS, était donc né. Et s’il fallait une preuve que l’ancienne version était très attendue, c’est à partir de 2016 qu’OSRS a pris son envol au-dessus de RS3 en nombre de joueurs actifs (URL 9), jusqu’à multiplier par cinq la playerbase du jeu désormais concurrent (merci COVID). Malgré des graphismes d’un autre âge, malgré le manque cruel de contenu dans les premiers mois après la sortie, malgré les bots et les Vénézuéliens, OSRS est une invention extraordinaire de par sa simplicité apparente et sa learning curve interminable.

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COX w/Jenvoi & Dry

Dans la culture Internet, les références à RuneScape sont nombreuses : qui n’a jamais vu un avatar Gnome Child en game sur CS:GO ? Ou une référence au « Buying GF 10k » sur des forums un peu creep ? Le Reddit d’OSRS est une place forte de la « memologie » autour du jeu, tout autant que le media privilégié par les joueurs pour râler. En témoigne le fameux scandale « des Vénézuéliens » mentionné plus tôt ; le pays connaît une crise sans précédent depuis 2010, faisant exploser l’inflation. Les salaires, trop bas pour subvenir aux besoins vitaux, ont poussé des dizaines de milliers de jeunes (et de moins jeunes) à devenir des « gold farmers », des joueurs sans âme au premier abord qui font en fait partie d’une incroyable mafia.

Pour vivre, des gens tuent des boss dix heures par jour, vendent les bénéfices ou donnent le loot quotidien à une mule, qui se charge de revendre la monnaie du jeu à des occidentaux tricheurs (acheter des gp est interdit). Selon cet article de Polygon, quand le SMIC local est à $5 mensuel, jouer à OldSchool RuneScape peut rapporter jusqu’à $300 par mois, selon la méthode utilisée. Une situation délicate qui a poussé des YouTubers, dont Crumb, devenu spécialiste, à révéler des détails sur cette organisation parallèle, qui exerce d’ailleurs une pression importante sur la bourse – l’hôtel des ventes – du jeu. Je ne m’éterniserai pas sur le sujet ici, cela mériterait un article en soi. Mais force est de constater qu’il faut avoir les reins solides pour travailler à Jagex. La communauté paraît éternellement rageuse, et n’hésite jamais à être très acide envers le staff. Un exemple vaut mille mots : une écharpe aux couleurs arc-en-ciel a été ajoutée comme objet cosmétique, et les joueurs n’ont pas tardé à railler celle-ci laissant entendre « l’impureté » (sic) des pratiques liées à ce drapeau sous couvert de privates jokes autour du jeu.

Ingame, ce sont les communautés elles-même qui font l’actualité. Le jeu permet aux joueurs de se regrouper dans des clans, pour faire des activités et discuter. Imaginez 100 personnes, disséminées partout dans le monde occidental, spammant des « 2 », « Build a wall » et « A q p W » 24h/24, en discutant entre temps de politique américaine, du Brexit et d’autres sujets polémiques. C’est le quotidien du « clan chat » de Zezima, un joueur placé au rang de légende par la communauté pour sa première place dans les classement de 2004 à 2007. Ce cliché du « nolife » ayant son compte bloqué sur OSRS mais son chat de clan toujours ouvert, il peut donc gérer (et fermer) son salon de discussion. Cette « no go zone » virtuelle où la liberté d’expression est quasi-pure, connue par les plus anciens et massivement dénoncée, vous happera par la pluie de messages haineux et dégradants, qui somme toute représente la société mondiale dans son côté le plus extrême. Vous inquiétez pas, ça reste très marginal, mais ça mérite d’être vu une fois dans sa vie.

Les hauts et les bas

Grâce à Runescape, j’ai réussi d’un côté à apprendre et comprendre l’Anglais, ce qui m’a valu des rencontres extraordinaires (j’en parlerai d’une en particulier dans un prochain article), et a dans l’ensemble complètement fait foirer ma scolarité. En rentrant du collège, du lycée, de l’IUT et du taf, je suis souvent scotché à mon ordi, sur RuneScape « en AFK », et partout où mon curseur m’amène. Une addiction à ce jeu se présente souvent comme ceci : je n’ai joué qu’à ça de toute ma vie, et malgré mes 1,000 heures sur CS, ce jeu fait littéralement partie de moi, me vaut un poignet droit déjà vieux pour mes 28 ans, et monopolise souvent mes pensées quotidiennes. « Comment monter 99 Herblore sans péter un câble sur mon Ironman ? Le Dragon warhammer vaut-il autant le coup que ça ? » sont des questions qui rythment ma vie par intermittence.

Quand un étudiant est plus focus sur une passion qui pourtant ne donne aucune satisfaction réelle, palpable et utile dans la vie, difficile de lui inculquer les valeurs de travail et d’acharnement à la tâche. Dans le domaine scolaire, j’ai été banal à tous points de vue. Ce n’est qu’en DUT que la créativité s’est réveillée, puis rendormie des années après, le digital étant un monde à conquérir pour nous autres étudiants de province. Mais sur le coin de l’écran, pendant toutes ces années, RuneScape était ouvert. D’ailleurs, en écrivant cet article, j’ai alterné les regards à gauche et à droite quelques milliers de fois.

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BCP @5KC

PURPLE CHEST BABAR

Il y a un autre sujet que j’aimerais aborder dans cet interminable article : les rencontres et les relations. Dans une société où le jeu vidéo dans son ensemble tend à se socialiser (pour les consoles, j’entends), le jeu sur PC semble être encore un nid de nerds et donc sujet d’incompréhension global par la gente féminine. Dans mon histoire la plus récente, mon ex a accepté sans problème que je joue avec des amis alors qu’elle était dans la même pièce ; elle a donc compris comment « skip » sur Olm et accumulé une infinité de connaissances sur un jeu auquel elle ne jouera jamais de sa vie. Cependant, je dois vous avouer que c’est bien la première femme à qui j’ai annoncé ma dépendance. Jusqu’alors, je me contentais de dire que « je n’étais pas disponible », excuse bidon qui me permettait à la fois de profiter de mon échappatoire et de tendre les relations en quelques semaines. Passer pour un hippie asocial et privilégier mon personnage pixelisé à ma vie réelle, c’est un beau résumé de mes quinze dernières années. 

RuneScape est un jeu sur lequel on peut faire des pauses de plusieurs mois, en ayant la certitude d’avoir plein de grinds nouveaux (générateurs de burnouts) à son retour. Comme le dit mon ami Lucas, Français rencontré par hasard sur un clan chat anglophone, « RuneScape c’est un marathon, pas un sprint ». On ne peut pas en échapper, à moins de trouver un taf intense, de fonder une famille, bref de devenir adulte. Pour moi, la gymnastique actuelle est simple : la communauté française, par mes minces responsabilités, m’oblige à une certaine présence. Et plus le temps passe, plus je me rends compte que ce qui me retient de partir, c’est l’aspect communautaire. Parce qu’on « arrive pas au but un par un, mais tous ensemble ».

Après tout, on a tous nos addictions. Pour certains, c’est la coke, l’alcool, le cul – pour moi, c’est ce MMO increvable. Il a eu une influence sur des millions de gamins qui découvraient Internet, et même s’il a beau être très moche selon les standards actuels, lui au moins est toujours là. On se revoit dans 20 ans !

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