docteur ordonnance trafic
Illustration de Vincent Vallon.
Drogue

Acheter de fausses ordonnances médicales n'a jamais été aussi simple

« Je travaille dans un grand hôpital parisien. Un jour, on m'a proposé 50 euros contre une ordonnance, j'ai accepté. »
Justine  Reix
Paris, FR
VV
illustrations Vincent Vallon
30.11.20

Vendues sous la blouse par des soignants peu scrupuleux ou falsifiées rapidement sur un ordinateur, le trafic d’ordonnance s’est accentué ces dernières années avec les réseaux sociaux. Il n’a jamais été aussi facile de se faire prescrire opiacés, sirops à la codéine et autres médicaments à bande rouge. De fausses ordonnances qui font le « bonheur » des particuliers à la recherche d’une défonce rapide, d’un antidépresseur, d’un antidouleur ou de revendeurs de médicaments non remboursés à l’étranger comme les anticancéreux.

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Après quelques rapides recherches sur internet, plusieurs offres s’offrent à nous.  « Docteur E. » avec pour simple image de profil un célèbre sirop pour la toux, connu pour son utilisation récréative chez les jeunes, semble idéal pour ce test. Parmi la multitude de médicaments difficiles d’accès, mon choix se porte sur la morphine, le sirop Néo-codion et l’antidouleur Tramadol. Je contacte mon faux docteur qui accepte de me prescrire tout sauf la morphine. Rien de bien étonnant, la morphine fait partie des substances les plus réglementées en pharmacologie. Je me rabats donc sur l’Izalgi, puissant opiacé et antidouleur, en guise de remplacement.

Pour éviter une suspicion en pharmacie, Docteur E m’oblige à acheter trois ordonnances pour en faire une pour chaque médicament. Une précaution qui l’arrange bien puisqu’une ordonnance individuelle coûte 10 euros. Il me propose au passage une offre exclusive pour cette semaine, ersatz de Black Friday en vogue aussi chez les dealers : « C’est 45 euros l’ordo réutilisable, 90 euros les 3 ordo réutilisables à vie (offre de cette semaine). En gros, deux ordo réutilisables achetées, la 3ème offerte. » Il me propose en plus un petit rabais à 80 euros parce que « pour toi je suis d’humeur aujourd’hui. » Merci Docteur, c’est sympa.

Ordonnance

Extrait de la conversation avec le vendeur d'ordonnances

L’ordonnance réutilisable est en fait une version PDF modifiable. Le nom du patient et la date de la prescription peuvent être modifiés par l’acheteur. Je décide donc de lui prendre celles à usage unique. Petit problème : je dois donner mon prénom et mon nom. Un peu problématique lorsqu’à la moindre recherche sur internet, Google peut me trahir et dévoiler mon identité et surtout ma profession. Je décide donc de me faire passer pour mon père. Docteur E se contrefiche de toute façon pas mal de mes 66 ans et de ma présence sur Instagram, il me demande simplement un virement Paypal. Une fois les sous envoyés, je reçois, sur ma fausse adresse mail, mes ordonnances plus vraies que nature datées du lendemain.

Pour éviter tout soupçon, le vendeur d’ordonnance change pour chacun de ses nouveaux acheteurs le nom du docteur selon la ville où il habite. Il usurpe l’identité d’un médecin généraliste, son adresse, son numéro RPPS (répertoire partagé des professionnels de santé), qui représente l’identité attribué à vie à un médecin, et son numéro AM (assurance maladie), qui correspond à l’identification de l’activité du prescripteur. Sur les ordonnances, ces numéros sont suivis d’un code-barres. Je compare avec de vraies ordonnances et tout concorde. Certaines de mes anciennes ordonnances sont même moins réalistes que mes falsifiées.

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Une des ordonnances achetées par VICE

Une fois les ordonnances imprimées, je les signe comme me l’a demandé le revendeur et pars avec mon père en quête de mes médicaments. Nous décidons de ne donner qu’une ordonnance par pharmacie pour éviter tout risque de suspicion. Première pharmacie pour le néo-codion : mon père ressort bredouille. Après avoir regardé l’ordonnance, la pharmacienne est partie en réserve discuter avec une collègue et revenir lui dire qu’ils étaient en rupture de stock. Mon oeil. Le néo-codion étant très connu pour son détournement et son utilisation comme drogue, beaucoup de pharmaciens sont réticents à en distribuer. Mais peut-être le problème vient-il de la fausse ordonnance ?

À la seconde pharmacie, le néo-codion passe sans problème et mon père ressort victorieux avec son sirop. Nous enchaînons deux autres pharmacies et récupérons au passage le Tramadol et l’Izalgi en toute simplicité. Les ordonnances fonctionnent. Rien ne laisse à penser qu’il s’agit d’ordonnances trafiquées sur ordinateur. De retour de mes emplettes, je contacte les différents médecins pour les alerter de la fraude. Un d’eux finit par me rappeler particulièrement choqué. « Jamais je n’aurais imaginé qu’on puisse utiliser mon nom régulièrement pour faire de fausses ordonnances sans que je ne sois alerté. Le pire dans cette histoire c’est que je ne peux rien faire, cette personne peut toujours continuer à en vendre sous mon nom. Même si j’émets une alerte cela pourra toujours marcher chez certains pharmaciens », raconte-t-il précipitamment.

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Les médicaments récupérés grâce aux fausses ordonnances

Si le faussaire a réussi si facilement à faire passer son ordonnance pour une vraie c’est grâce aux vols des numéros RPPS et AM. S’agit-il alors de données en libre-service que n’importe quel petit malin peut réutiliser ou de numéros uniquement disponibles aux soignants ? Pour répondre à nos questions, nous avons contacté le Conseil de l’Ordre des médecins qui régule la profession médicale. La présidente de la section Éthique et déontologie, Anne-Marie Trarieux pointe du doigt le digital qui a accentué ce commerce : « Il y a des facilités qui sont offertes à ceux qui falsifient sur internet maintenant. On se rend bien compte qu’il faut qu’on soit en alerte dans ces domaines aussi. »

Le Conseil de l’Ordre des médecins admet être dépassé par ces trafics qui demanderaient une réforme totale des ordonnances en France. Les médecins et pharmaciens travaillent conjointement pour prévenir et éviter ce genre de vols en conseillant les pharmaciens et se méfier de certaines situations. S’il manque certaines informations sur l’ordonnance, si le client vient chercher des médicaments pour quelqu’un d’autre ou s’il est impatient, l’ordonnance ne doit pas être délivrée.

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Des précautions qui paraissent dérisoires vu la facilité avec laquelle nous avons pu nous procurer nos médicaments avec de fausses ordonnances. Malgré la présence de référents sécurité dans tous les conseils départementaux, ce trafic ne fait pas partie des luttes prioritaires de l’Ordre des médecins selon Anne-Marie Trarieux : « Pour l’instant, nous n’avons rien de particulier qui est engagé dans cette lutte. Ça ne fait pas l’objet de mesures particulières dans l’Ordre à part lorsque l’on se constitue partie civile sur certains dossiers. »

En 2019, 146 déclarations de vols d’ordonnances et 111 déclarations de falsifications ont été recensées par l’Observatoire de la sécurité du médicament. En cette fin d’année 2020, l’Ordre des médecins comptabilise, pour l’instant, plus de 90 signalements de falsifications. Un chiffre qui semble stable, mais encore faut-il que le pharmacien réalise avoir affaire à une fausse ordonnance. D’autres organismes comme le CEIP (Centres d’Évaluation et d’Information sur la Pharmacodépendance) recueillent des données complètement différentes. Lors de leur dernière enquête sur les ordonnances suspectes en 2018, l’enquête a révélé que 1 950 ordonnances falsifiées avait été collectées dans l’année. Elles comptaient 3 340 citations de médicaments. Les substances les plus sollicitées sur ces fausses ordonnances : la codéine, le tramadol et la prégabaline. Quant aux demandeurs, il s’agit le plus souvent d’hommes (60 % contre 30 % de femmes).

Qu’en est-il alors de mon vendeur d’ordonnance ? A-t-il eu accès ou piraté les sites réservés aux soignants pour utiliser les bons numéros RPPS et AM ? Rien de tout cela. Étonnamment, ces numéros sont disponibles en ligne sur des annuaires de médecins et consultables par le grand public. Pas besoin d’être un génie du hacking pour faire une fausse ordonnance. Hormis pour les ordonnances dématérialisée qui peuvent être difficilement falsifiées, il est extrêmement facile de faire soi-même sa propre ordonnance. Je m’y suis essayée et suis parvenue au même résultat que les ordonnances achetées. Un numéro RPPS, AM et un générateur de code-barres et le tour est joué. À tel point que cela nous paraît aberrant que ces données soient encore disponibles publiquement et que les ordonnances ne contiennent aucunes données confidentielles. En 2019, le Conseil des ministres a annoncé son souhait de digitaliser les ordonnances d’ici 2022 dans le but de transformer le système de santé et lutter contre les falsifications. Mais ces nouvelles prescriptions numériques ne remplaceront pas obligatoirement toutes celles écrites à la main.

Si quelques ordonnances se font repérer par les pharmaciens, ce n’est pas le cas de véritables ordonnances vendues par des professionnels de santé. Fanny* travaille dans l’un des plus grands et célèbres hôpitaux parisiens. Il y a deux ans, une connaissance lui a demandé si elle pouvait lui prescrire des anxiolytiques. « Un jour, on m'a proposé 50 euros contre une ordonnance, j'ai accepté. Ça a commencé avec des petites ordonnances de Valium et maintenant je propose de tout. » Particulièrement inquiète de possibles répercussions sur son travail, Fanny ne vend jamais plus de 10 ordonnances par mois pour ne pas se faire repérer. Un complément de revenu illégal qui lui permet de gagner en moyenne 500 euros par mois.

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Fanny ne se considère pas comme une trafiquante. Pour elle, les vrais trafics se trouvent chez les revendeurs de médicaments : « De plus en plus de fausses ordonnances ont pour but de revendre à l’étranger des médicaments remboursés par la sécurité sociale en France. Certains médicaments coûtent plusieurs centaines d’euros. On profite de la pauvreté de certaines personnes. » Ces reventes de médicaments ne sont pas estimables mais font de plus en plus l’objet d’enquêtes judiciaires. Il y a quelques mois, la police de Perpignan a arrêté plusieurs personnes soupçonnées d’utiliser de fausses ordonnances pour revendre des médicaments onéreux.

Les soignants qui se risquent à ce genre de business risquent une radiation et des poursuites judiciaires. Pour ce qui est de l’acheteur, il est passible d’une amende de 375 000 euros et de 5 ans d’emprisonnement. Une fois informée de la tentative de fraude, la Sécurité sociale peut aussi infliger une amende de 5 000 euros. Ça commence à faire un peu cher pour un Xanax.

*Prénom modifié par souci d’anonymat

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