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Thomas et ses mantes religieuses
Life

Avec ceux qui élèvent des insectes à la maison

Tout le monde a déjà collectionné quelque chose. Eux ont choisi les mantes religieuses, mygales et fourmis vivantes. Pour le simple plaisir des yeux.
25 mai 2020, 7:51am

Si vous pensiez être original avec votre Shiba Inu, vous aviez tort. Depuis quelques années, les particuliers qui élèvent des insectes sont de plus en plus nombreux. Très apprécié en Allemagne, ce hobby s'est exporté en France avec l'arrivée de nombreuses bourses aux insectes permettant d'acheter milles et pattes à élever dans son salon.

Une passion qui n'est pas sans rappeler celle du fondateur de Pokémon, Satoshi Tajiri, connu pour avoir chassé dès le plus jeune âge des insectes dans la banlieue de Tokyo. Limaces, scorpions, araignées, il faisait tout pour agrandir sa collection. Surnommé Docteur Insecte par son entourage, cette passion lui a inspiré en partie Pokémon.

En France, la législation est très stricte et il est interdit d'élever certains insectes sans certificats. Mais sur les réseaux sociaux, scorpions, papillons et mygales interdites au grand public pullulent. Nous avons discuté avec ces Français qui passent leur temps à observer ces petites bêtes, directement chez eux, sans avoir à passer par le jardin.

Valentin et ses fourmis, 17 ans, Châlons-en-Champagne

Valentin.

Valentin a toujours eu une fascination pour les insectes, son père l'ayant initié à la nature et aux balades. L'occasion de commencer à observer de plus près ce petit monde qui nous entoure. Le lycéen a, peu à peu, développé une passion pour les fourmis. « Quand j'avais 11 ans, j'ai été à une bourses aux insectes en Belgique et j'ai vu des fourmis. Ça a été la révélation » raconte-t-il. Il a alors acheté sa première reine pour faire sa première colonie de fourmis. Depuis, il n'a jamais arrêté.

« Il y a des comportements sociaux incroyables chez les fourmis. Selon certains genres, certaines ont même des distinctions sociales »

Après avoir tenté l'élevage d'autres espèces d'insectes, le lycéen a décidé de ne se concentrer que sur son espèce favorite : la fourmi. « Il y a des comportements sociaux incroyables chez les fourmis. Selon certains genres, certaines ont même des distinctions sociales. » Selon leur position dans la colonie, les fourmis s'organisent par castes d'individus. Chaque groupe joue un rôle qui lui est propre et n'y déroge jamais. Pas de doute, Valentin devait faire partie de ses enfants qui demandaient un kit d'observation d'insectes et un vivarium sous le sapin pour Noël.

Du haut de ses 11 ans, Valentin a contacté un chercheur du CNRS pour apprendre à s'occuper de sa première fourmilière. « À l'époque il y avait très peu d'informations sur le sujet sur Internet, à part sur quelques forums anglais. J'ai envoyé un mail à un chercheur spécialisé sur les fourmis. Il m'a répondu, c'était sympa de sa part parce que j'avais dû faire une tonne de fautes d'orthographe » raconte-t-il en riant. L'élevage des fourmis n'est pas contraignant. Pour lancer une nouvelle colonie, il suffit d'un tube à essai et d'un peu d'eau pour y installer une reine. Au bout d'un mois, les premières ouvrières commencent à naître et les fourmis peuvent être installées dans une aire de chasse, pour qu'elles se développent.

Une des colonies de Valentin

En France, ils seraient 20 000 à élever des fourmis à la maison et à s'échanger différentes espèces. Pour se procurer des espèces rares, Valentin a des contacts en Asie et en Afrique qui peuvent lui envoyer des fourmis directement par courrier. Contrairement à d'autres d'insectes, les fourmis ne sont pas soumises à des règles strictes en France. « C'est open bar pour presque toutes les espèces possibles même pour les plus exotiques. Maintenant que je suis expérimenté, j'ai envie de me spécialiser dans les fourmis rares. »

Certaines sont en effet presque impossibles à obtenir. Les fourmis de Namibie, par exemple, sont nichées dans le désert du Namib sur un haut plateau à 500 mètres d'altitude dans une zone de conflit particulièrement dangereuse. De nombreux éleveurs payent des gardes pour les accompagner dans ce périple. On ose imaginer le prix de ces fourmis à la revente. Dans le commerce, une reine coûte en général 20 euros. Les plus rares peuvent coûter jusqu'à 160 euros.

En véritable collectionneur, Valentin a déjà eu plus d'une vingtaine d'espèces de fourmis. « C'est incroyable d'avoir une grosse colonie. Tout est parti d'une reine et grâce à nous un mini système social est né. Elles vivent toutes uniquement dans le but de pérenniser l'espèce. » Bien qu'il s'agisse d'une passion peu ordinaire, les amis et la famille du lycéen l'ont toujours encouragé. Valentin est même parvenu à entraîner son père dans l'élevage de fourmis.

Thomas et ses mantes religieuses, 23 ans, Montélimar

« Quand j'étais petit, mon père capturait plein d'animaux et d'insectes qu'il ramenait ensuite à la maison. Je pense que c'est comme ça qu'il m'a transmis cette passion », raconte Thomas. Depuis ses 10 ans, il élève des insectes chez lui. Cétoines, papillons, phasmes, araignées, il a déjà eu plus d'une centaine d'espèces. Tout ça dans sa chambre. Mais son espèce favorite reste la mante religieuse. « C'est la première espèce que j'ai achetée tout seul avec mon argent de poche. J'avais 15 ans et c'était à une bourse aux reptiles et insectes pas loin de chez moi. »

Lorsqu'on pense à la mante religieuse, on se rappelle surtout des documentaires animaliers sur la femelle qui mange le mâle pendant l'accouplement. Thomas passe beaucoup de temps à observer ses mantes et apprend chaque jour au contact de cette espèce : « Les mantes religieuses ont un côté attaquant qui est fascinant. C'est super intéressant de les voir chasser leur proie. Elles ont un regard qui peut faire du 360 degrés simplement en bougeant la tête. »

« C'est beaucoup plus galère d'élever des mantes qu'un chien ou un chat »

Étonnement avoir un compagnon aussi gros que notre pouce ne rend pas son entretien plus facile. « C'est beaucoup plus galère d'élever des mantes qu'un chien ou un chat. Rien que pour la nourriture, cela me prend 6 heures par semaine. En plus de ça, je dois nettoyer leurs bacs et les humidifier. » Pour les alimenter, Thomas doit se rendre régulièrement dans un magasin de sport où il achète des asticots de pêche, puis il attend que ces derniers se transforment en mouche pour faire le repas parfait pour ses mantes religieuses. Appétissant.

Une des mantes religieuses de Thomas

Le comportement des mantes religieuses fascine Thomas qui peut rester plusieurs heures à les observer : « Leur prédation est fascinante à regarder. Les mantes font des choses impressionnantes pour leur petite taille. Elles me rappellent les grands prédateurs félins dans la manière dont elles se déplacent et attaquent. » Le jeune homme a déjà dépensé 120 euros pour un couple de mantes. En espérant que la femelle ne dévore pas le mâle lors de la reproduction...

Thomas achète principalement ses insectes sur Internet. Ce hobby très populaire dans les pays nordiques n'est pas encore très installé dans le sud de la France. Sur Facebook, de nombreuses annonces de particuliers ou professionnels fleurissent pour proposer toute sorte d'insectes, parfois illégalement. « Pour détenir certaines espèces d'insectes, il faut un certificat de capacité. C'est très compliqué de l'obtenir donc certains achètent au noir en espérant ne pas se faire choper. » En effet, pour obtenir ce certificat il faut venir à bout de 50 heures de formation théorique et 20 heures de formation pratique chez des éleveurs en France. À l'issue de cette formation, les candidats doivent passer un oral devant un jury et répondre à des questions qui détermineront leur obtention du certificat ou non.

Pour ses mantes religieuses, Thomas n'a pas besoin d'un certificat mais il souhaite faire une demande pour une race de papillon qu'il rêve d'élever : la papillon Isabelle, un papillon de nuit très rare qui nécessite un entretien bien particulier. Une espèce facile à trouver dès la frontière passée. L'une des plus célèbres bourses aux insectes se trouve à Hamm, en Allemagne, où la législation autorise la possession de tous les insectes et arachnides sans certificat. « Il faut faire être à fond pour avoir le certificat, c'est très dur de l'obtenir alors que se procurer des animaux qui sont interdits en France c'est hyper facile lorsqu'on passe les frontières. »

Roman et ses arachnides, 32 ans, originaire de la Marne

Une des araignées de Roman saisie par les autorités

Roman fait justement partie de ceux qui ont tenté d'avoir des animaux sans certificat. Grand passionné des arachnides – qui ne sont pas des insectes –, il a rapidement désiré avoir des espèces plus exotiques. Mygales, veuves noires... Il a acheté de nombreuses espèces rares et impossibles à dénicher en France. Jusqu'au jour où son logement a fait l'objet d'une perquisition, dans le but de vérifier s'il ne possédait pas d'animaux réservés aux détenteurs de certificat.

« J'ai joué, j'ai perdu, je connaissais très bien la loi mais je voulais quand même essayer »

Sa présence sur les forums spécialisés, sur les réseaux sociaux et sa demande d'attribution d'un certificat de capacité pour des arachnides a mis la puce à l'oreille des autorités, qui ont saisi une quinzaine de bêtes. « J'ai joué, j'ai perdu, je connaissais très bien la loi mais je voulais quand même essayer. » Après avoir appris en 2013 qu'il était atteint d'une sclérose en plaques, Roman a choisi de prendre le risque et de profiter des espèces qui lui faisaient envie depuis toujours. « J'avais le risque de finir dans un fauteuil roulant et je savais que si ça arrivait je serais obligé d'avoir des arachnides plus tranquilles. Je ne pourrais pas leur courir après. »

Roman s'est donc rendu en Allemagne pour se procurer différents spécimens. À présent, il attend des nouvelles de sa demande de certificat. Après avoir fait sa formation et rédigé un dossier d'une centaine de pages, il espère pouvoir passer prochainement en commission pour reprendre l'élevage de mygales et veuves noires. Mais l'attente peut être longue, selon les départements, et peut prendre plusieurs mois voire années.

Une veuve noire de Roman

En attendant, Roman continue son élevage avec des espèces non soumises à un certificat. Contrairement à certains insectes, l'entretien des arachnides est beaucoup moins chronophage. Les araignées et les mygales mangent en moyenne seulement une fois par semaine des grillons. De quoi rassurer les arachnophobes qui ont peur d'être dévoré par la petite bête. L'informaticien aimerait justement proposer des cours aux phobiques en utilisant ses compagnons. Mais pas question pour lui de comparer son élevage à des animaux de compagnie : « Je le fais principalement pour le plaisir de l'observation. Il n'y a aucun rapport entre l'éleveur et son araignée. Ce ne sont pas des chats. »

« Quand j'étais petit je balançais des insectes sur les toiles pour voir les araignées chasser »

Comme pour la plupart des passionnés, Roman a commencé très jeune et a toujours été attiré par les araignées. « Quand j'étais petit je balançais des insectes sur les toiles pour voir les araignées chasser. Je ramassais aussi beaucoup d'insectes pour les observer dans des boîtes. J'ai dû en faire crever un paquet » raconte-t-il. La majorité atteinte, il a enfin pu s'offrir sa toute première araignée. Roman n'a plus besoin de se rendre dans la nature pour observer ses bêtes préférées, à présent, les araignées de son enfance se baladent directement chez lui, dans un enclos, histoire de ne pas faire peur aux invités.

Les prix des arachnides vont du simple au... quarantuple. Alors que la majorité ne coûte pas plus de 10 euros, certaines peuvent attendre les 500 euros pour les espèces les plus rares comme les mygales par exemple. Pas besoin de télévision pour Roman pour se divertir. Il lui suffit d'observer discrètement ses bêtes. « Ce que j'aime chez les araignées c'est leur mode de vie qui est très riche. Il y a leur mode de chasse et de pièges qui est incroyable. Certaines chassent en courant et d'autres ne font que des toiles pour piéger. » Avec 48 000 espèces d'araignées recensées dans le monde, Roman n'est pas prêt de s'ennuyer.

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