Santé

Faire son deuil en période de confinement

Après le décès d'un membre de ma famille du coronavirus, j'ai demandé de l'aide à un expert.
13 mai 2020, 7:32am
quarantaine deuil
Illustration : MATTEO DANG MINH

Question : Alors que j'étais confiné chez moi, épidémie de Covid-19 oblige, j'ai appris qu'un membre de ma famille était malade. Les nouvelles concernant son état de santé étaient rares et souvent embellies. J'ai passé ces dernières semaines dans le flou, alternant entre prise de conscience de la gravité de la situation et détachement total, comme si ce qui se passait n'était pas réel car je ne le voyais pas, même si la personne était proche de moi.

Je me suis senti très impuissant, en particulier lorsque j'ai dû demander aux personnes que j'aurais normalement serré très fort dans mes bras de m'envoyer une photo du cercueil. Je pense que beaucoup de gens vivent des situations similaires en ce moment. Ma question est donc la suivante : comment faire face à ce sentiment d'impuissance ? Comment gérer le chagrin sans être physiquement présent auprès de la personne ?

Réponse de Marilena Iasevoli, psychothérapeute spécialisée dans les questions relationnelles : La distanciation sociale est souvent considérée comme un obstacle, mais nous devrions la considérer comme une occasion de réfléchir. Notre société nous pousse à faire constamment de notre mieux, ce qui peut être parfois épuisant. Au fond, il est naturel de se sentir impuissant et cela peut être utile. Ne vous sentez pas coupable. Libérez-vous en acceptant vos limites physiques et mentales. Rappelez-vous qui vous êtes : un être humain, parfois incohérent et contradictoire dans ses relations avec les autres et avec lui-même.

Il existe une infinité de dynamiques familiales, il est donc crucial que vous compreniez quel type de communication vous souhaitez établir avec vos proches. De quoi avez-vous besoin tout en étant loin ? Avez-vous besoin de savoir comment va la personne ? Avez-vous besoin de lui parler si c'est possible ? Avez-vous besoin d'appeler son médecin ? Avez-vous besoin de faire savoir aux personnes qui l'entourent qu'elles peuvent vous appeler à tout moment ? N’hésitez pas non plus à partager ce que vous avez sur le cœur, car la souffrance peut soit vous rapprocher des autres, soit les repousser si vous vous repliez sur vous-même.

La psychologue Elisabeth Kübler-Rossprocessus a théorisé le processus de deuil. Je vous résume brièvement ses cinq étapes : le déni, lorsque vous rejetez les faits ; la colère, contre vous-même, contre les autres ou contre la situation ; le marchandage, lorsque vous essayez de trouver des justifications rationnelles ; la dépression, lorsque vous vous abandonnez émotionnellement et rationnellement ; et enfin l'acceptation de la réalité. Il est évident que ces phases ne sont pas statiques, vous pouvez passer par les premières avant même que la personne ne soit décédée, mais elles constituent un cadre pour expliquer le deuil.

Il n'existe pas d'études sur la façon de gérer le deuil à distance en temps de pandémie, mais la psychologie n'a jamais été aussi importante qu'aujourd'hui, aussi des données seront-elles recueillies lorsque tout cela sera terminé. En me basant sur mon expérience avec mes patients, je peux dire qu'il existe deux cas où le deuil à distance se distingue du modèle en cinq étapes.

Dans le premier cas, les gens digèrent les choses plus rapidement, mais sans traiter complètement les émotions. Il en résulte une sorte de fausse acceptation, car on pense avoir surmonté la situation sans l'avoir vécue pleinement, pour ensuite rechuter lorsque, par exemple, on retourne dans un lieu que l'on partageait avec la personne décédée.

Dans le second cas, le processus est ralenti. Vous êtes bloqué plus longtemps au stade du déni ou de la dépression, reportant tout le travail complexe qui consiste à libérer la douleur au moment où vous êtes enfin autorisé à participer à un enterrement et à embrasser vos proches. En gros, vous avez l'impression qu'il vous manque une pièce du puzzle et vous êtes incapable d'aller de l'avant.

Dans les deux cas, n’ayez pas peur de votre douleur. La douleur est souvent ressentie comme quelque chose d'inamovible, mais en fait, c'est un processus, un mouvement vers la nouvelle personne que vous serez une fois tout cela sera terminé.

Enfin, tant que vous êtes encore chez vous, essayez de créer des symboles et des rituels qui peuvent vous apporter du réconfort. Vous pouvez écrire une lettre à la personne décédée, ou lui envoyer un message vocal, ou encore poster une photo avec une légende commémorative sur Instagram. Vous pouvez allumer une bougie et boire un verre de vin en sa mémoire. Et pleurer. Pleurer fait grandir.

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