Life

L'histoire du Belge qui s’est fait kidnapper par un date Tinder à Medellin

« Je n'aurais jamais imaginé me réveiller attaché avec un ravisseur à mes côtés le jour de la Saint-Valentin. »
16 avril 2020, 7:24am
Ruben Vanhees

« Mes premiers contacts avec la Colombie remontent à 2016. C’était la première fois que je voyageais en Amérique du Sud. Je suis resté un mois en Colombie et un mois au Pérou. J’ai commencé mon aventure à Carthagène sur la côte Caraïbe puis je suis descendu vers le Sud. Pour m’imprégner de la culture locale, j’utilisais notamment Couch Surfing. Ça m’a permis de rencontrer beaucoup de monde dans tout le pays. De toute mon aventure, la ville que j’ai préféré c’était Medellin.

1584358041821-unnamed-2

Ruben Vanhees en Colombie.

Après être rentré en Belgique en janvier 2017, j’ai réussi à négocier avec mon patron pour pouvoir travailler six mois en Colombie et six mois ici. La ville me plaisait, il faisait beau et je me suis fait de bons potes. Comme j’aime faire de nouvelles rencontres, je me suis créé un profil Tinder. Le 19 janvier, j’ai matché avec Thalia. Très spontanément, on a échangé nos numéros et la conversation s’est poursuivie sur Whatsapp. Elle m’a invité à plusieurs reprises à sortir avec ses potes dans les quartiers de Bello et Copacabana. Ces quartiers étaient réputés comme étant dangereux la nuit. Quand je lui disais que je préférais la rencontrer seule, dans un quartier plus sûr, elle me répondait que je n’avais rien à craindre. Le 12 février, elle m’a proposé d’aller boire des coups dans un bar à shots vers Niquia. On se rencontrait enfin.

Trop petits pour pécho

Un soir, elle m’a dit qu’elle devait séjourner chez sa tante à Laureles, le quartier résidentiel dans lequel j’habitais, car elle avait un examen prévu quelques jours plus tard. Du coup elle m’a invité à la rejoindre chez sa tante pour boire quelques verres. Il était 23 heures, je me suis dit que c’était une bonne idée et que c'était safe vu que je connaissais bien le quartier. J’ai accepté. Je devais passer par chez moi avant, dans mon nouvel appartement, pour aller chercher mon chargeur de téléphone.

Une fois arrivé chez moi, j’ai pris mon chargeur et quelques bières. Le chauffeur nous attendait dehors. Elle est allée aux toilettes et en sortant, elle m’a dit qu’on devrait ramener une couverture avec nous, si jamais je voulais rester dormir chez sa tante avec elle. Sans plus tarder, elle a pris celle qu’il y avait sur mon lit puis on est remonté dans le Uber. Dans la voiture, elle a reçu un appel, supposément sa tante qui lui disait qu’elle était toujours à Bello avec son copain et qu’on devrait y passer pour récupérer ses clés.

1584357841184-unnamed

Comme une fatalité, on a fini à Bello. Sans trop comprendre pourquoi, elle a subitement demandé au chauffeur de s’arrêter. Quelques secondes plus tard, deux hommes armés sont entrés dans la voiture, ont donné un coup de taser à Thalia, au chauffeur et à moi. Ils ont enlevé mon t-shirt et l’ont placé sur ma tête pour couvrir mes yeux. Ils ont pris ma montre, mon porte-monnaie, les clés de mon appartement et mon téléphone. Ils ont ligoté mes mains, mes pieds et ont passé une corde autour de mon cou pour m’étrangler. Je suis passé du siège avant au siège arrière, je me suis retrouvé allongé avec la couverture que Thalia avait prise chez moi.

Tout était bien ficelé. Ils ont donné quelques indications inaudibles au chauffeur Uber et vingt minutes plus tard, la voiture s’est arrêtée. Sans trop comprendre ce qu’il se passait, j’ai été sorti de la voiture et placé dans un tuyau de chantier en PVC, sur le bord de la route.

Depuis l’intérieur du tuyau j’entendais leurs conversations. Ils avaient l’intention de m’emmener dans une finca [domaine agricole traditionnel en Colombie, NDLR]. On est resté là pendant deux heures environ, attendant que quelqu’un vienne nous chercher. On est monté dans une voiture, j’ai reconnu la voix de Thalia et d’une deuxième femme. La finca était déjà louée ce soir-là, du coup sans plan de repli, ils ont décidé de me cacher dans la forêt.

« Ils ont creusé un trou, m’ont placé dedans puis m’ont recouvert avec la couverture, quelques feuilles et quelques branches »

Les filles m’ont accompagné durant cette déambulation aveugle dans les bois. Elles m’ont fait dévérouiller mon téléphone pour accéder à mes applications bancaires. Comme il n’y avait pas de réseau dans la forêt, l’application ne marchait pas, elles se sont donc rabattues sur mes cartes de crédit. Elles ont éteint une cigarette sur ma main, m’ont roué de coups au niveau du ventre et ont plaqué un couteau sous ma gorge. Cette intimidation faisait office de garantie de leur professionnalisme en terme de crime organisé. Craignant pour ma vie, j’ai coopéré. Avant de partir en ville pour vider mes cartes, elles m’ont averti que si les codes étaient faux, elles me couperaient les doigts un à un.

Les deux hommes armés sont restés avec moi. Ils ont creusé un trou, m’ont placé dedans puis m’ont recouvert avec la couverture, quelques feuilles et quelques branches. Je suis de nature claustro, j’ai donc fait une crise de panique. Ils m’ont fait fumer sur une pipe, probablement du basuco, des résidus obtenus en fabriquant de la cocaïne, en me disant que ça me calmerait. J’ai essayé de dormir, mais entre le froid, la peur et le fait que j’étais attaché et étranglé, c’était impossible.

Le lendemain, on a rejoint la route principale pour arriver vingt minutes plus tard au Parque de los Novios où une autre voiture nous attendait. J’avais pour ordre de ne pas les regarder dans les yeux, pour ne pas reconnaître leurs visages. Si quelqu’un venait à me parler, je devais appeler mes deux ravisseurs Gabriel et Jesus, expliquer que nous étions amis et que nous allions dans une finca à Copacabana pour faire la fête. Sur le chemin, ils se sont arrêté à Niquia pour récupérer une prostituée, Vanessa, qui m’était selon eux destinée. Ils ont dit que dans la finca, je pouvais me reposer, boire une bière et m’amuser avec Vanessa une fois que les transferts d’argents auraient été effectués.

Une fois arrivés, ils m’ont drogué, d’abord avec du « tussi » (2CB) puis avec du « perico (chlorhydrate de cocaïne). Suite à cela, j’ai effectué trois transferts d’une valeur de 10 000 euros chacun vers trois comptes différents. Deux transactions sur trois sont passées. La troisième a échoué à cause de mon plafond mensuel. Ils ne comprenaient pas pourquoi et se sont énervés. J’ai été obligé de leur traduire le message d’erreur sur l’ordinateur avec Google Traduction pour qu’ils se calment. Ils m’ont dit qu’ils allaient renouveler la transaction le lendemain et que si ça ne marchait toujours pas ils utiliseraient l’argent restant pour acheter de l’or, des montres, de la cryptomonnaie et ainsi vider le reste de mon compte. Au beau milieu de toute cette agitation, Vanessa, la prostituée, m’a conseillé de garder la tête basse, de ne pas montrer que je voyais leurs visages, un faux pas qu’ils utiliseraient comme bonne raison pour me tuer. À ce moment-là, j’ai réalisé que je n’allais pas m’en sortir vivant. Le seul moyen de survivre, c’était de fuir.

1584357974780-unnamed-3

Ruben avec ses amis en Colombie.

Quelques heures plus tard, on s’est mis en route pour une autre destination, toujours en Uber. Un motel à Bello, nommé Hotel California. La réceptionniste nous a acceptés avec un beau sourire malgré qu’un seul d’entre nous avait ses papiers d’identité.

Je suis resté dans une chambre avec Gabriel. Jesus était dans la chambre d’à côté. J’ai pu me reposer sur le lit le plus éloigné de la porte. Avant de m’endormir, j’ai entendu Gabriel galérer à fermer la porte de notre chambre à clé – mesure de sécurité classique prise par les hôtels en cas d’incendie.

Au matin du 14 février, je suis allé prendre une bouteille d’eau sans prendre la peine de m’habiller au mini bar installé dans notre chambre. En me penchant, j’ai vu le visage endormi de mon ravisseur. J’ai essayé d’être le plus discret possible et suis sorti de la chambre, à moitié nu. Je me suis enfui. Je suis sorti en courant du motel, en caleçon. J’ai essayé d’arrêter plusieurs taxis pour qu’ils puissent me transporter vers le commissariat le plus proche. Personne n’a voulu me prendre – me prenant sûrement pour un fou. J’ai demandé à des passants la direction du commissariat. J’ai fini par le trouver, mais il était fermé. Je me suis réfugié dans une banque et j’ai demandé aux agents de sécurité s’ils pouvaient appeler la police. Quelques minutes plus tard, les forces de l’ordre sont arrivées. Sauvé.

La police m’a emmenée au consulat de Belgique. J’ai immédiatement appelé mes parents pour leur raconter ce qui s’était passé. Ils avaient compris que quelque chose de grave m’était arrivé car les ravisseurs leur avaient envoyé un message dans un anglais très basique sans se rendre compte que ma langue maternelle était le néerlandais. Je me suis ensuite rendu au poste de police pour déposer une plainte. J’ai passé mes dernières nuits à Medellin dans un hôtel avant de rentrer chez moi, en Belgique, le 17 février.

Après mon retour en Europe, j’ai continué à suivre les médias colombiens, qui parlaient de plusieurs crimes commis à Bello. Peu de personnes racontent leur histoire, parce que les hommes piégés ont souvent honte, et beaucoup ont souvent une femme qui les attend à la maison… Grâce à Facebook et de nombreux échanges avec les habitants du quartier, j’ai tout de même réussi à retrouver la fameuse Thalia, ou plutôt Maria Muriel Camila Lopez. Elle a 22 ans, elle est lesbienne et habite dans une maison à Villa del Sol vers Bello. J’ai appris qu’elle avait déjà dépouillé et drogué un homme asiatique dans le passé puis s’était enfuie en Espagne pour échapper à l’enquête.

Je garde néanmoins dans ma mémoire des moments inoubliables de ces séjours en Colombie. Même si je n’aurais jamais imaginé me réveiller attaché avec un ravisseur à mes côtés le jour de la Saint-Valentin, dans la chambre de l'Hôtel California et tout cela à cause d’un des dates Tinder les plus chers et inoubliables de toute ma vie. »

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.