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Pourquoi la gauche doit être populiste

Tandis que le « populisme de droite » a le vent en poupe partout en Europe et aux États-Unis, une partie de la gauche entend elle aussi renouer avec le peuple. L’un de nos contributeurs nous explique pourquoi cela pourrait lui être salutaire.

Longtemps utilisé par les journalistes et les « intellectuels » comme un repoussoir assimilé à l'extrême droite, tantôt synonyme de « démagogie » et tantôt de « xénophobie », le populisme commence enfin à être revendiqué à gauche, notamment par Jean-Luc Mélenchon. Dès 2010, le tribun répondait à L'Express, qui l'avait décoré du qualificatif : « Populiste, moi ? J'assume ! », avait-il revendiqué, s'attachant à rappeler que le définition littérale du populisme n'a que peu à voir avec la haine de l'autre.

Mais c'est en 2014 que Mélenchon opère un vrai tournant. Influencé par l'expérience espagnole du parti Podemos et par ses inspirateurs que sont la philosophe belge Chantal Mouffe et son défunt mari l'Argentin Ernesto Laclau – des théoriciens postmarxistes du « populisme de gauche » et de la démocratie radicale – il publie L'Ère du peuple, chez Fayard. Le candidat de la France insoumise (FI) affirme que « la gauche peut mourir » mais que le peuple en tant qu'entité sociale ne disparaîtra pas. C'est donc sur ce dernier qu'une alternative progressiste et sociale doit s'appuyer. Selon lui, « la haine du populisme n'est rien d'autre qu'un avatar de la peur du peuple », peuple qu'il perçoit comme la seule force capable de venir à bout du capitalisme. Lors d'un rassemblement à Châteauroux le 2 avril 2017, il clame : « Ce n'est pas le parti qui fait la révolution, c'est le peuple », insistant par là même sur la dimension mouvante d'une organisation, la France insoumise, qui ne se veut pas parti politique.

Le candidat à l'élection présidentielle n'est pas le seul au sein de la gauche française à se réclamer directement du peuple. Le journaliste et réalisateur François Ruffin en est un autre exemple, lui qui fait campagne à Amiens pour les élections législatives sous l'étiquette « Picardie debout ». Beaucoup critiquent un tel positionnement et décèlent dans cette revendication populiste une assimilation des thèses de l'extrême droite au sein de la gauche radicale.

Selon Éric Fassin, « [les] électeurs d'extrême droite ne sont pas des victimes dont il faudrait écouter les souffrances », mais plutôt « des sujets politiques mus par des passions tristes, qu'il convient de combattre ».

C'est naturellement à la gauche de Mélenchon que nous trouvons les premières critiques du populisme. Ainsi, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) a publié sur son site un texte analysant l'évolution du tribun, intitulé « Campagne Mélenchon : un projet de réorientation populiste de la gauche française ? » Pour le parti de Philippe Poutou et Olivier Besancenot, le candidat de la FI a adopté « un visage inquiétant en matière d'immigration », a fait preuve d'un « chauvinisme délirant » et a organisé « un projet de repli national » parce qu'il a décidé d'« emprunter la voie du populisme ». Mais ce sont deux intellectuels qui ont récemment porté les attaques les plus percutantes et audibles contre « le populisme de gauche » – le politologue Philippe Corcuff et le sociologue Éric Fassin.

Le premier a publié sur le site de l'association altermondialiste Attac une charge virulente contre une partie de la gauche – de Mélenchon à Jean-Claude Michéa, en passant par Ignacio Ramonet, Naomi Klein ou Emmanuel Todd – jugée trop complaisante à l'égard des thèses d'extrême droite, ayant pour titre « Après le Brexit et Trump : confusionnisme à gauche et extrême droitisation idéologique ». Selon le politologue libertaire – qui s'est attaqué dans Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard aux « confusionnistes », ces gens de gauche coupables à ses yeux d'être des alliés objectifs de l'extrême droite – « la notion de "populisme" apparaît alors comme une impasse pour la gauche française en crise ». Corcuff estime que le populisme de gauche « garde de fortes parentés lexicales et sémantiques » avec son homologue de droite, à savoir l'extrême droite xénophobe. Il accuse ainsi ses adversaires de valoriser « une logique unitaire dans la conception du "peuple" au détriment de la pluralité culturelle comme des individualités » et explique que « ce cadre conceptuel » ne permet pas de contrer « l'hystérisation identitaire ultra-conservatiste ».

De son côté, Éric Fassin ne s'est pas contenté d'un simple (long) article. Le professeur à l'université Paris XIII a publié le 1 er mars 2017 chez Textuel un livre sur le sujet : Populisme : le grand ressentiment. Pour le sociologue, la victoire de Trump prouve que le capitalisme et le libéralisme économique le plus débridé peuvent parfaitement s'accommoder du populisme. De plus, selon l'auteur, « le terme populisme pose problème car il entretient un malentendu sur le sens donné au peuple : s'agit-il du peuple dans sa totalité ou en tant que classe sociale ? » Fassin ajoute que la première définition, qui revient à une négation de la lutte de classe, l'emporterait. Enfin, il croit inutile de courir derrière les électeurs d'extrême droite, parce que « ce n'est pas l'économie qui définit cet électorat », mais la question identitaire et le « ressentiment ». « [Les] électeurs d'extrême droite ne sont pas des victimes dont il faudrait écouter les souffrances », mais plutôt « des sujets politiques mus par des passions tristes, qu'il convient de combattre ». Le sociologue plaide alors pour que la gauche s'adresse plutôt aux abstentionnistes.

Derrière toutes ces analyses se dissimule l'idée que le populisme, entendu dans le sens d'un rapport direct au peuple, est une logique caractéristique de l'extrême droite. Sauf que le populisme désigne à l'origine deux mouvements nés aux États-Unis et en Russie au XIXe siècle. Dans les années 1860, sous le régime tsariste, quelques penseurs – dont leur chef de file, le sociologue et écrivain Nikolaï Mikhaïlovski – militent pour la fin de l'État et son remplacement par de petites unités économiques autonomes, correspondant à différentes communes réunies dans une confédération. Les narodniks (« gens du peuple ») voient le jour et créent le parti Terre et Liberté en 1876. Le mouvement s'inscrit pleinement dans le socialisme et accueille de nombreux intellectuels venus du marxisme, comme Véra Zassoulitch. Mais contrairement au marxisme orthodoxe, ces populistes croient que le socialisme doit s'adapter au peuple russe et non l'inverse. Aussi plaident-ils pour une révolution dominée par les paysans, alors très majoritaires dans le pays. Karl Marx trouve le mouvement digne d'intérêt et écrit à ses principaux théoriciens. Malgré cela, les narodniks se morcellent. Certains, réunis dans Narodnaïa Volia, basculent dans le terrorisme nihiliste. D'autres créent le Parti socialiste révolutionnaire (SR), qui sera actif durant la révolution russe avant de disparaître sous le régime bolchevik. Les derniers, dont Zassoulitch, rejoignent le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), qui s'opposera sans succès à Lénine.

Presque à la même période, en 1891, naît de l'autre côté de l'Atlantique le People's party – surnommé également Populist Party –, formation politique « à la fois progressiste, de tradition rurale et structuré[e] par un programme de transformation économique ambitieux et précis », selon les mots du directeur du Monde diplomatique Serge Halimi. Moins révolutionnaire que son frère russe, ce populisme dénonce le monde de la finance, la corruption des élus, la trahison de l'idéal démocratique américain et se fait l'avocat des paysans, des ouvriers, des petits producteurs et des « opprimés, quelle que soit leur race ». S'il réussit à faire un temps trembler les partis traditionnels, il disparaît rapidement.

En France, le terme apparaît à la fin des années 1920 pour désigner un courant littéraire qui tente de mettre en scène de manière réaliste des gens issus des classes populaires. Un prix du roman populiste existe même depuis 1931 – remporté notamment par Jean-Paul Sartre en 1940 pour Le Mur – pour récompenser une œuvre qui « préfère les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme décors à condition qu'il s'en dégage une authentique humanité ». Le mot « peuple » a d'ailleurs longtemps été perçu de manière positive au sein de la gauche française, se rattachant des décennies plus tôt à la conviction du sociologue marxiste Christopher Lasch, qui estime que « le populisme est la voie authentique de la démocratie ». Le journal maoïste La cause du peuple, dirigé un temps par Sartre et qui paraît jusqu'en 1978, en est une parfaite illustration. Malgré cela, le terme « populisme » est aujourd'hui généralement rattaché à l'extrême droite, qui a su se l'approprier en ne parlant du peuple que dans une dimension identitaire – en réaction à l'immigration et au multiculturalisme. De fait, il est devenu difficile pour la gauche, notamment radicale, d'être audible sur ce terrain.

« Si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd'hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classe. » – Christopher Lasch

Pour être de nouveau entendu, le populisme de gauche qui renaît aujourd'hui s'inscrit dans les traces laissées par les mouvements socialistes d'il y a un siècle. Quand on lui demande ce qu'il entend par populisme, Ruffin renvoie au pied de la lettre : « La définition du dictionnaire Robert dit : "Mouvement littéraire s'appliquant à décrire de façon réaliste la vie des gens du peuple." »

Mais les nouveaux populistes de gauche semblent ne pas se contenter de cette ascendance. Une autre influence notable est celle des expériences d'Amérique latine – comme le péronisme en Argentine – qui ont vu naître la rencontre entre un chef et un peuple, tout en n'adoptant aucun cadre idéologique rigide. Ce sont d'ailleurs ces expériences qui ont inspiré Laclau et Mouffe. L'Argentin explique dans La raison populiste que le populisme « ne suppose pas la définition d'un concept rigide […] mais l'établissement d'un champ de variations à l'intérieur duquel pourrait s'inscrire une pluralité de phénomènes ». Dans son débat qui l'oppose au cofondateur de Podemos, Íñigo Errejón, publié en France aux Éditions du Cerf sous le titre Construire un peuple, Mouffe précise les propos de son défunt mari et évoque la plasticité du populisme : « Le populisme est une manière de construire le politique et n'est pas associé à des contenus idéologiques spécifiques ou à des pratiques de groupes particulières. » Elle ajoute : « Quand je parle de populisme de gauche, c'est évidemment en me référant à une forme de la politique conçue comme guerre de positions et comme construction d'une volonté populaire à partir de chaînes d'équivalences et de mobilisation des passions ».

Pour être plus clair, la philosophe pense qu'il faut faire de la population, composée de citoyens atomisés, un collectif politique – Régis Debray dirait « faire d'un tas un tout » – à partir d'un mot d'ordre rassembleur. Dans la même logique, Jean-Claude Michéa, disciple de Christopher Lasch et populiste de longue date, explique dans Les Mystères de la gauche que la tâche consiste à définir « un nouveau langage commun susceptible d'être compris – et accepté – aussi bien par des travailleurs salariés que par des travailleurs indépendants, par des salariés de la fonction publique que par des salariés du secteur privé, et par des travailleurs indigènes que par des travailleurs immigrés ». Selon moi, Éric Fassin a tort d'y voir une simple chasse sur les terres du FN. Car si l'objectif est bien de rassembler par-delà la gauche, le populisme vise autant les électeurs d'extrême droite que ceux des autres partis, ainsi que les abstentionnistes – dont, contrairement à ce que croit le sociologue, une part non négligeable est sympathisante de la formation de Marine Le Pen.

La démarche populiste vise donc à s'adresser aux gens « ordinaires » sans a priori, à faire preuve d'empathie à leur égard et à prendre au sérieux leurs souffrances. Juan Carlos Monedero, Carolina Bescansa, Íñigo Errejón, Pablo Iglesias, Luis Giménez et Ana Domíngue, figures clés de Podemos, écrivent par exemple : « Ce que tu as voté hier, ça nous est égal ; ça nous est égal de savoir avec quelle idéologie tu ordonnes le monde. […] Aujourd'hui, tout cela nous importe moins que de savoir si, au-delà de ton histoire, tu es d'accord […] avec le fait que nous devons obtenir que les biens communs soient répartis de manière commune, […] que nous avons des obligations et des droits dans nos communautés et que nous tous qui vivons ensemble et ensemble existons, d'où que nous venions, nous sommes la matière première de nos rêves et de nos espérances. »

Pour rassembler au-delà de la simple gauche, le populisme entend faire s'opposer le peuple – qui est plus large que le seul prolétariat ou que les « minorités » opprimées (femmes, étrangers, homosexuels, etc.) – aux élites, coupables d'accaparer richesses et pouvoir. Mais beaucoup à gauche voient dans ce nouvel antagonisme un abandon de la lutte de classes entre prolétariat et patronat. Mouffe et Laclau assument et préfèrent mettre de côté le concept, considérant que l'exploitation des travailleurs par la bourgeoisie n'est qu'une forme de domination parmi d'autres. Michéa, lui, avance dans Notre ennemi, le capital que s'il faut effectivement rompre avec l'idée de « sujet révolutionnaire » – c'est-à-dire d'un groupe humain dont la mission est de faire advenir le Grand Soir –, le populisme « n'implique pas forcément […] une remise en question du caractère central de la contradiction entre travail et capital ». Ainsi, Lasch écrivait dans La révolte des élites que « si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd'hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes ».

Alors que, jusque dans les années 1970, la gauche se voulait représentante du peuple, elle a fini par abandonner cette tâche dans les années 1980, au profit notamment des combats sociétaux et de la défense des minorités. Il a alors suffi au FN de faire sienne cette notion, en lui donnant un sens identitaire – le peuple national s'opposant aux étrangers envahisseurs – pour que le populisme soit perçu comme étant d'extrême droite. Renouer avec une manière de faire de la politique en direction du peuple ne peut, selon moi, être que bénéfique à une gauche en cours d'effondrement accéléré.

Kévin vient de publier « La guerre des gauches », disponible aux Éditions du Cerf.

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